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Le livre « TOUTOUNI » ou les travers du sensationnalisme politico-médiatique

Le livre « TOUTOUNI » ou les travers du sensationnalisme politico-médiatique








Nous risquons, en relatant ces commentaires sur le livre de Pascal Adrien et de Jorchemy Jean Baptiste - Toutouni, l’histoire interdite de la chute de Jean-Henry Céant - , de faire les choux gras des deux auteurs. Certains collègues, à l’idée de produire ce commentaire, se sont montrés très réticents ; de peur qu’une tribune trop prestigieuse soit donnée à un bouquin qui n’a pas lieu d’être. Ces collègues peuvent avoir raison. Mais, d’un autre coté, le drame des universitaires et des chercheurs en particulier est l’entre-soi dans lequel ils sont souvent confinés : les résultats de leurs recherches sont discutés entre eux et, très souvent, n’ont aucune incidence pratique sur la vie de la communauté. Les possibilités de dialogue avec les autres champs sont souvent estompées par des frontières et des réflexes, franchement surmontables.

À rebours, nous pensons que l’universitaire, l’intellectuel et, au-dessus de tout, le citoyen doivent impérativement sortir de son confort pour aller à la rencontre d’autres mondes et provoquer parfois remous et débats au sein même de sa propre corporation. Nous le savons, en effet, l’esprit corporatiste est souvent (pas toujours) synonyme d’étroitesse et de fermeture. Aussi, est-ce sans complexe et en absence de toute prétendue distinction - au sens bourdieusien du terme - que nous nous engageons dans cette voie. Nous voulons seulement assumer les responsabilités qui sont les nôtres … uniquement en tant que citoyens.

Commençons d’abord par la structure générale du livre. Hormis remerciements et bibliographie, le corps du texte est un ensemble de 230 pages. La partie consacrée à ce que ses auteurs qualifient de ‘’L’histoire interdite de la chute de Jean-Henry Céant’’ contient 105 pages, c’est-à-dire moins de la moitié du bouquin, tandis que le reste qui n’a, et c’est un constat de bon sens, rien à voir au titre réunit 125 pages. La plus petite partie détient donc la primauté sur la plus grande. De deux choses, l’une : ou bien Adrien et Jean-Baptiste voulaient faire beaucoup de buzz en choisissant un titre à sensation en phase avec l’émotion de l’actualité, ou bien les deux camarades considèrent le livre comme une synecdoque où, à part la partie relative à Céant, les autres lui sont réductibles. Au public de trouver la réponse !

Rentrons maintenant dans des détails plus intéressants. Le livre débute à la page 19 comme porteur d’une vérité hors de notre temps, insaisissable : la référence à la figure de Galilée le laisse envisager. Pascal Adrien et Jorchemy Jean Baptiste posent implicitement que « leur vérité » va résister au temps, tout comme l’histoire récente venait un temps donner raison à Samuel Huntington, selon eux. Sur ce dernier point, les deux compères ne sont pas bien renseignés. L’ordre chronologique est à l’inverse de ce qui est affirmé dans le livre : le succès était immédiat, aux États-Unis, avant de devenir rapidement et partout une fantasmagorie de l’imagination. Si le livre de Huntington (Le choc des civilisations) a été traduit dans beaucoup de langues, ce n’est pas parce qu’il était un texte qui regorge vérités et science, mais surtout parce que son auteur était prof à Havard et conseiller (indirect) de gouvernements américains.

Pour un rappel aux deux auteurs, à part quelques néo-conservateurs (les faucons comme on les appelle aux USA) politico-religieux qui, par idéologie, adhèrent encore à la thèse contenue dans le livre, elle est aujourd’hui unanimement rejetée. Le paroxysme de son invalidation s’objective en ce moment même dans l’existence de l’axe inattendu Riyad - Washington - Tel Aviv. La guerre des civilisations n’aura pas lieu Devons-nous i les rappeler que les guerres les plus sanglantes depuis la Seconde Guerre mondiale ont été des guerres au sein des mêmes civilisations ? En affirmant que « très tôt, le verdict contre la thèse de Huntington a été sans appel » Pascal Adrien et Jorchemy Jean-Baptiste commettent ainsi les mêmes fautes que presque tous commettent : on lit les bribes de citations et commentaires faites sur Huntington qu’on ne lit l’auteur en réalité ( Pascal Boniface ).

Par ailleurs, il y a une confusion dans laquelle on ne peut se permettre d’entrainer ses lecteurs quand on souhaite faire œuvre d’écrivain. En référence au livre de François Reynaert, La grande histoire du monde, publié en 2006 aux éditions Fayard, les auteurs de TOUTOUNI parlent de l’Histoire globale avec grand H. Or, de tout cela, il n’en est rien dans le livre de Reynaert : il y a seulement une volonté chez ce dernier de faire une synthèse de l’histoire universelle, couramment appelée histoire générale. Moi qui ai suivi trois années de séminaires à l’École des Hautes Études en Sciences sociales (EHESS) sur l’Histoire globale et les possibilités d’aboutir à une ethnographie globale dans le cadre de la mondialisation actuelle, j’ai été réellement gêné en lisant ces pages où, de toute évidence, les auteurs ne savent absolument pas ce que c’est que l’Histoire globale ; ce vaste et jeune mouvement historiographique trans et multidisciplinaire qui se constitue à la confluence de nombreuses traditions académiques nationales et aiguillées par des contextes géopolitiques spécifiques ( Laurent Berger, 2013). Nous promettons - pour éclairer le débat si nécessaire - aux lecteurs du journal un article sur l’Histoire globale dans les jours qui viennent. Cette question épineuse, qui hésite encore à savoir si la globalisation était son objet, mérite à elle seule un article.

Plus loin dans le livre, soit à la page 34, il est annoncé que la grille d’analyse du matérialisme historique et dialectique allait être mobilisée dans la troisième partie du livre. J’ai parcouru toute la troisième partie et, avec stupéfaction, aucun des concepts de base du matérialisme historique et dialectique n’a été mobilisé par une quelconque analyse, si ce n’est qu’à la page 172 les termes de superstructure et mode de production souvent mobilisés par les marxistes ont été cités, mais non comme instruments d’analyse. Néanmoins le comble, c’est le fait qu’Adrien et Jean Baptiste disent qu’ils opteraient, à la fin, pour la Révolution tranquille (page 191) comparable à celle qui avait lieu au Québec pour en finir avec la société d’apartheid qui a cours actuellement en Haïti. Conclusion difficile à accepter quand on mobilise un tel cadre d’analyse et quand on sait les différences de contexte entre Canada et Haïti !

Il nous semble que le reste n’a pas beaucoup d’importance : les coups bas et les trahisons décrits dans le livre sont le lot de la politique en général. Toutefois l’instabilité structurelle du régime politique haïtien et le contexte de grande pauvreté dans lequel les luttes politiciennes haïtiennes se déploient donnent aux coups bas, aux trahisons, aux revirements et aux renoncements faciles un relief particulier et plus prononcé. Par ailleurs, en ce qui concerne les nombreux lieux communs évoqués, nous pouvons dire que tous ceux qui lisent entre les lignes sont habitués aux considérations relatives à nos échecs successifs de l’histoire récente. De toute cette période qualifiée de Transition qui n’en finit pas par Pierre Raymond Dumas, la phraséologie politique ambiante a déjà fixé les responsabilités qui ont été reprises dans TOUTOUNI. Les propositions, souvent peintes d’une bonne dose de naïveté, faites par Adrien et Jean-Baptiste sont presque systématiquement déclinées sous des formules telles Il faut, Il nous faudra, etc.relevant plus de la forme prescriptive des juristes que de procédures politiques pertinentes à mettre en œuvre. Ces derniers (Adrien et Jean-Baptiste) dénoncent, mais ne disent pas comment leurs propositions devraient se matérialiser. Ils ne s’interrogent même pas, en proposant réformes et ‘’solutions’’, pour savoir «pourquoi toutes nos réformes institutionnelles sont systématiquement renvoyées aux calendes grecques » (Nelson Bellamy : août 2019).

Nous avons jugé qu’il n’était pas opportun de relater là où Adrien et Jean Baptiste parlent de leurs trajectoires et d’eux-mêmes. En Haïti, toute forme de critique littéraire ou politique peut potentiellement virer à l’affrontement personnel. Le problème : la socialisation politico-médiatique véhicule une image négative de la politique, « vécue comme guerre d’égos et arène où s’affrontent des personnalités plutôt que des idées » (Nelson Bellamy : août 2019) . En cela, nous sommes tou.t.e.s victimes, y compris Adrien et Jean-Baptiste, de la socialisation politique spectacle à laquelle nous sommes, dès l’enfance, exposée. Un certain narcissisme n’est donc jamais trop loin dans le déploiement du type social haïtien.

Mais au-dessus de tout, ce qui peut déconcerter en parcourant TOUTOUNI, c’est l’éloge implicite de ce qu’on pourrait qualifier de « politique pratique » de Jovenel Moïse au détriment de la bête naïveté de Jean Henry Céant. Un lecteur étranger prendrait Jovenel Moïse pour un grand stratège, un équivalent d’Hannibal de Carthage, dans le domaine politique. Nos deux auteurs ne voient pas que les guerres de chapelle des uns, à l’arrivée néfaste pour le pays, et les scènes d’ingérence des autres, vécues en direct lors du macabre dénouement de l’affaire Céant-Jovenel dans le sillage des mobilisations des 7 février et suite, ne font qu’effondrer davantage notre pays.

Certains vont certainement nous taxer de sévérité du fait de nos critiques. Mais les deux compères ont besoin de cela pour avancer et progresser. Le livre est lui-même le témoignage d’une force et d’une volonté (nous l’espérons en tout cas) ; celle de vouloir apprendre et faire apprendre ; celle de mettre à nu les méfaits de l’égoïsme politique qui agit au détriment de la Res publica. La publication de TOUTOUNI est donc en soi un acte de courage : « faire le compte » de son propre champ et exposer au grand jour les joueurs de sa propre discipline dans un univers toujours incertain comportent une part conséquente de risque politique.

En conclusion, et comme annoncés dans le titre, nous pensons que la rédaction et la publication de TOUTOUNI s’inscrivaient dans ce vaste mainstream de la politique de l’émotion. La volonté de profiter de l’actualité parait avoir eu une certaine primeur. D’où certains manquements ou légèretés, qui émaillent le livre, dus à l’empressement. À part les éléments considérés au cours de notre développement, il y en a bien sûr d’autres qui mériteraient autant d’être relatés. Et si nous avons choisi de faire ces quelques commentaires, ce n’était ni dans un esprit de distinction ni dans une volonté de méchanceté, mais d’édification. Cependant, il faut rappeler qu’il n’est pas si aisé de voir des jeunes braver le syndrome de la page blanche pour échapper au fait d’avoir une présence effacée ou finie dans le monde. L’initiative en soi est louable. Mais certains manquements, erreurs ou omissions ne peuvent être acceptés pour ceux qui souhaitent être les architectes de nos possibilités de Peuple. En cela, nous croyons rendre service à notre pays.

Nelson BELLAMY

Professeur d’histoire d’Haïti, d’anthropologie sociale et de sciences politiques Université d‘État d’Haïti (Campus Henry Christophe - Faculté d’Ethnologie)

Limonade, 24 aout 2019



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