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Quand la réputation collective est bafouée

Quand la réputation collective est bafouée








La citoyenneté, réunissant des hommes et des femmes à l’échelle d’une nation, véhicule un condensé de réputation. Teintée bien sûr souvent de certains clichés, cette réputation est qualifiée de collective, car elle fait référence à un groupe ayant des intérêts communs. Il peut tout aussi bien s’agir des employés d’une entreprise, d’une corporation, des étudiants/alumni d’une université, etc. et chaque membre du groupe peut en profiter librement ou en souffrir suivant qu’elle est positive ou négative. De ce point de vue, la réputation collective fonctionne comme un bien public (respect des principes de non-exclusivité et de non-rivalité) et est d’ailleurs considéré en tant que tel. Relative à une petite communauté (l’alumni d’une institution supérieure) ou à tout un peuple, celle-ci trouve toujours toute son importance dans les relations nouées à l’extérieur du groupe auquel elle se rapporte et est d’autant plus scrutée que la réputation individuelle se révèle difficile à observer ou évaluer.

Ainsi, si l’employeur qui recrute a la possibilité d’évaluer la capacité des candidats à un poste donné, cette évaluation, indépendamment de sa nature, comporte de nombreux biais et ne saurait révéler de manière précise les talents, les compétences ou la réputation des postulants. L’observation étant incomplète , d’où la nécessité pour l’employeur de se fier à la réputation des pairs du candidat en question, de celle du groupe auquel il l’associe. L’université, l’école fréquentée par la personne concernée et ses employeurs passés sont donc d’un grand recours.

Chacun a la possibilité d’expérimenter ce postulat de réputation collective comme bien public dans sa vie de tous les jours. La confiance dont jouissent les étudiants du CTPEA dans leur relation avec d’autres groupes, confiance relative à la rigueur de leur formation, en est un bon exemple. Personne ne saurait empêcher à un ancien d’en profiter (non-exclusivité) et le fait pour x d’en jouir ne prive pour autant y (non-rivalité). L’apport de x et de y à ce capital collectif, à l’instant t, aurait beau être marginal, nul voir négatif, son droit d’en jouir demeure néanmoins quasiment intact. (Dans les deux derniers cas, ils pourraient être qualifiés tout simplement de passagers clandestins ).

Ceci est rendu possible dans la mesure où la réputation d’un groupe se construit dans la durée. Une fois établie, elle imprègne pour longtemps les esprits. Ce dont jouit aujourd’hui le groupe en question n’est autre que le résultat du travail des ainés. Son devoir aujourd’hui serait de le préserver ou au mieux de l’améliorer, car si l’action d’un individu pris isolement peut être marginale, la répétition de celle-ci ou celle d’un grand nombre risque bien sûr d’entamer la réputation de l’ensemble.

L’exemple ci-dessus correspond à une réputation collective positive. Malheureusement, notre environnement regorge d’exemples négatifs, alimentés chaque jour par les membres de tel ou tel groupe respectif (corporation de journalistes, fonctionnaires, homme d’affaires, etc.). Néanmoins, celle qui nous concerne tous et qui nous cause le plus de torts aujourd’hui demeure la réputation collective entachant notre citoyenneté.

Ne perdons pas de vue que la réputation collective trouve tout son sens dans les relations de l’agent à l’extérieur de son groupe. Aujourd’hui, dans ses interactions avec d’autres citoyens du monde, l’Haïtien véhicule une présomption d’indiscipline, d’incompétence voir d’homme ou de femme peu honnête. Ce regard que porte l’étranger sur notre personne a traversé des décennies et tend de plus en plus à s’empirer. Entretenue par bon nombre d’entre nous et au premier chef, par ceux-là mêmes qui sont investis de fonction de représentation, de pouvoir de décision et surtout par notre gestion de la chose publique, cette réputation, affecte chaque Haïtien. Que pèse l’homme d’affaires haïtien en dehors de ses frontières ? Comment sont perçus nos diplomates par leurs pairs étrangers ? Quel crédit accorde-t-on aux diplômes que délivrent la plupart de nos universités en dehors du pays ?

Quelque honnête et compétent qu’il soit, l’Haïtien, au contact de l’autre, convoqué au tribunal de la citoyenneté, pour les délits ci-dessus évoqués, est condamné à l’avance. Gagner ce procès réservé aux parias du monde et garder son calme face au lot de frustrations qu’il charrie, requièrent courage, abnégation et travail acharné. À cet esprit de résistance, la plupart d’entre nous préfèrent, à juste titre, la capitulation, en reniant, soit en l’espace d’un instant soit pour toujours, leur identité. Logique implacable, car, ayant déjà été bien sûr, tous, pendant si longtemps, niés par bien de gouvernants successifs de la patrie, les supposés premiers gardiens de ce bien public et les faiseurs de rois. Par, ailleurs, ceux-là qui se retrouvent en contact constant avec l’étranger demeurent les premières victimes, car plus long est le contact, plus nourrie risquerait d’être la frustration.

De ce point de vue, la diaspora haïtienne plus qu’aucune autre composante de la communauté souffrirait de notre citoyenneté bafouée. Elle peut se traduire entre autres par une considération moindre par rapport à d’autres groupes dans la plupart des pays d’accueil et des répercussions négatives sur les opportunités professionnelles. Ces deux facteurs minent l’estime de soi qui à son tour affecte les activités professionnelles de cette dernière. Ainsi confirmé, le phénomène d’autoréalisation conforte l’image que les agents économiques extérieurs au groupe gardent de celui-ci.

Dès lors, il n’est guère surprenant de rencontrer, d’une manière générale, la majorité des ressortissants haïtiens moins bien classés dans la pyramide sociale de leur pays de résidence. Même aux États-Unis où la diaspora est sans doute la mieux implantée, les statistiques ne contredisent pas totalement ce fait. À titre d’exemple, alors que la communauté haïtienne affiche l’un des taux de diplômés du secondaire le plus élevés de ce pays (78 % contre 75 % pour les autres caribéens et 71 % pour les ressortissants étrangers dans l’ensemble), le nombre d’Haïtiens détenant un diplôme supérieur demeure en dessous de la moyenne caribéenne (19 % contre 21 % pour les Caribéens et 29 % pour l’ensemble des immigrants). L’Haïtien serait peu enclin à poursuivre des études universitaires en comparaison aux autres groupes et conséquemment se retrouve moins souvent dans des postes de management (23 % contre 38 % pour le Trinidadien et 25 % pour la moyenne caribéenne). Il s’agirait d’une autoréalisation dans la mesure où le stéréotype véhiculé signalerait l’Haïtien comme peu compétent donc incapable d’occuper de telle fonction. Malgré cette réalité, les États-Unis, en comparaison à d’autres pays d’accueil, demeurent de loin bien plus cléments.

En effet, en République dominicaine, au Chili, aux Bahamas, etc., nos compatriotes sont chaque jour victimes d’actes de racisme, de xénophobie les uns plus révoltants que les autres. Ses efforts d’intégration, manifestés par sa fougue pour les activités rémunératrices, même les plus dégradantes au regard des nationaux, ne lui valent presque aucune considération. Pas une semaine sans qu’un acte de violation des droits des Haïtiens ne soit enregistré. Depuis, le début de cette année, les déportations en provenance de la République dominicaine vont crescendo et pour le seul mois de juillet, pas moins de 5,970 personnes ont été refoulées (Le Nouvelliste, le visa dominicain : la nouvelle denrée rare, 14 août 2019). Au Chili, la marche anti migrant du 11 août 2019 visait en particulier les Haïtiens, accusés d’entrainer les salaires à la baisse pour certaine catégorie d’emplois. Bien longue est la liste des incidents malheureux qui entravent la vie du migrant haïtien lambda et bien peu s’en émeuvent. Son choix de braver l’humiliation sous d’autres cieux n’est donc dicté que par le plus grand mépris jamais vécu, celui expérimenté dans son propre pays.

Jadis motif de fierté, aujourd’hui fardeau commun, notre citoyenneté comme tous les biens publics de la nation est bradée à longueur de journée. À l’inverse d’une réputation positive dont les membres peuvent en profiter, nous en subissons tous aujourd’hui les conséquences. Le mauvais traitement reçu ailleurs par les uns et le regard condescendant dont d’autres sont si souvent victimes ne font que nous renvoyer à la gestion calamiteuse faite de l’ensemble de nos biens communs. Face à cet opprobre, un seul remède compte : la construction du pays à travers la mise en commun des énergies pour la création d’opportunités pour tous.

Duquesne PROPHETE



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