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SORTIR DU STATU QUO EN POSANT LES JALONS D’UNE CONFERENCE NATIONALE SOUVERAINE

SORTIR DU STATU QUO EN POSANT LES JALONS D’UNE CONFERENCE NATIONALE SOUVERAINE








INTRODUCTION

À l’aube du XXIe siècle, Haïti est confronté à deux objectifs majeurs de modernité : l’intégration nationale et l’insertion dans la globalisation. L’intégration nationale commande l’insertion dans la globalisation et appelle un processus dynamique et inclusif de dialogue mobilisant toutes les forces vives de la nation dans la perspective d’une vision partagée de l’avenir.

Mais il nous faut sortir du statu quo actuel qui est un héritage du vieux système néocolonial fondé sur la rente et la prédation moyennant la dépendance et l’exploitation de la paysannerie. C’est un système vermoulu qui a complètement épuisé son historicité. L’économie ne produit plus rien, l’Etat est à son plus bas niveau d’impuissance tandis que notre culture s’affole dans le contexte d’une globalisation de plus en plus chaotique. Entre temps, nous entretenons la plus grande masse de pauvres dans la Caraïbe dont la grande majorité sont des jeunes de moins de 30 ans, qui faute de repères, d’éducation et de formation professionnelle ne peuvent regarder bien loin, ni devant eux ni derrière eux.

L’avenir paraît très sombre parce que nous vivons dans un pays dévasté, appauvri et « sans part » :
1.- UN PAYS DÉVASTÉ PAR :

o La déforestation. Selon la Banque mondiale, entre 12 et 30 millions d’arbres sont coupés chaque année pour un taux de reforestation d’environ 0,7% (100 à 150 mille arbres replantés ou repoussés tout seul). Résultat : seulement 1,5% de couverture végétal aujourd’hui. Pour combien de temps encore ?

o Les catastrophes naturelles. Le pays est situé sur la route directe des cyclones et ouragans qui se forment chaque année sur l’Atlantique. Il est ainsi régulièrement frappé par des cyclones, tempêtes et ouragans qui aggravent l’érosion des terres, le dénuement des montagnes et la dévastation des récoltes agricoles. Depuis le 12 janvier 2010, date de la catastrophe la plus terrible que le pays ait connu depuis deux siècles, nous avons appris que des failles sismiques en activité depuis longtemps déjà, le traversent du nord au Sud et de l’Est à l’Ouest, menaçant d’autres séismes plus terribles encore que celui du 12 janvier

o Les changements climatiques liés aux mauvais comportements écologiques dans les pays capitalistes voisins (Amérique du Nord, Amérique latine et Caraïbe) aggravent les conséquences déjà néfastes de la déforestation et des catastrophes naturelles, occasionnant une alternance pernicieuse entre sécheresses et inondation

o L’urbanisation anarchique. Les conditions d’existence, en particulier des groupes les plus vulnérables du milieu rural (travailleurs/travailleuses agricoles, petit(e)s propriétaires paysans, artisans, marchands et marchandes de détail, etc.) deviennent chaque jour plus difficiles, les forçant à fuir les campagnes en masse (400 000 par année selon la Banque Mondiale) pour chercher refuge à l’étranger (RD, Antilles françaises et autres petites îles de la Caraïbe, Amérique du Nord et du Sud), mais surtout dans nos villes intérieures qui connaissent une urbanisation anarchique et défigurante les rendant méconnaissables. Les populations appauvries, en particulier les nouveaux migrants ruraux s’établissent là où ils peuvent : sur les flans de montagnes, sur les gorges de ravines, sur tout terrain non occupé sans préoccupation des problèmes légaux liés à la propriété des terres. Organisant la survie dans les rues, ils produisent un stock quotidien de déchets et résidus solides qu’aucune de nos villes n’a la capacité de gérer.

2.- UN PAYS APPAUVRI EN PLEINE MUTATION DÉMOGRAPHIQUE :

o Population totale estimée à 10 millions d’habitants en 2010 avec :

o 52% de femmes, dont 80% en âge de procréer ;

o 65% de jeunes de moins de 30 ans de plus en plus scolarisés, mais dans un système éducatif obsolète très peu orienté vers les formations scientifiques et techniques.

o 56%, soit un peu plus de la moitié de la population vit en situation de pauvreté absolue avec moins de 1 us$ par jour et 76%, soit un peu plus de 7 millions en situation de pauvreté relative avec moins 2 us$ par jour.

o Taux de croissance démographique de 2,5% l’an dont 5,8% en milieu urbain (7,5% à Port-au-Prince, la Capitale) et 1% l’an en milieu rural. Exode rural et urbanisation anarchique nourrissent des mutations démographiques difficilement contrôlables et effectivement non contrôlées avec des conséquences graves sur la famille, l’économie, l’État et la culture.

3.- UN « PAYS SANS PART »

Nous vivons dans un monde globalisé et interdépendant dominé par le marché où la part qui revient à chacun dépend fondamentalement de ce qu’il a apporté au marché. Un pays comme le nôtre qui ne produit plus rien est un « pays sans part » vivant de l’aumône et de la charité internationales. Une « assistance mortelle » sinon mortifère nous entraînant dans une logique de recolonisation.

4.-UN PAYS OCCUPÉ

Depuis 1994, le pays est occupé et assujetti dans le contexte d’une coalition internationale impliquant :

o La MINUSTAH (bras armé des Nations Unies qui mobilise des forces militaires venant de 18 pays et des forces policières de 38 pays !),

o Les autres grands organismes de l’ONU

o Les ambassades des pays dits amis, dont par ordre d’importance, les trois plus grands, plus puissants et plus fidèles, les USA, le Canada, la France

o Quelques courtiers de l’humanitaire opérant au sein du gouvernement, des grands organismes de l’ONU et d’une multitude d’ONG

Cette horde d’occupants exerce officiellement «un « droit d’ingérence » pour apporter une « assistance humanitaire » au « pays le plus pauvre du monde » où règne un « failed state » représentant un danger pour ses voisins dans son incapacité à gérer le chaos ambiant.

5.- UNE SOCIÉTÉ ATOMISÉE, DIVISÉE, POLARISÉE
Entre:

o Par le haut, des minorités mafieuses qui « brassent » en s’entredéchirant dans la prédation pour le partage de trois sources principales de rente : l’aide humanitaire, les fonds du Petro Caribe, les transferts de la diaspora, la contrebande commerciale et le trafic de produits illicites ; et :

o Par le bas, une majorité de pauvres (80% et + de la population) retranchés dans des poches isolées où eux aussi « brassent » pour tirer des bénéfices désagrégés des dépouilles de la prédation.

o Les classes moyennes qui vivaient essentiellement autour de l’Etat, ont été ruinées par les politiques d’ajustement structurel des années 70-90 qui avaient deux objectifs majeurs (pas les seuls) : l’affaiblissement de l’État/Nation et la prolétarisation de la paysannerie. Les paysans ont été forcés à l’émigration et lumpénisés dans les poches de pauvreté de nos principales villes ou à l’étranger ; l’Etat a été affaibli jusqu’à l’impotence et les classes moyennes ruinées et forcées eux aussi à l’émigration.

6.- UNE SOCIÉTÉ QUI S’AUTODÉTRUIT DANS LE CONTEXTE D’UNE DOUBLE CRISE DE GOUVERNANCE ET DE LEADERSHIP

Dans ses dimensions conjoncturelles, la crise haitienne épouse les contours d’une double crise de gouvernance et de leadership affectant aussi bien le pouvoir que l’opposition.

La gouvernance renvoie en tout premier lieu à la capacité de gestion de l’équipe au pouvoir. Mais elle requiert la mise en place de tout un appareillage institutionnel qui garantisse aussi bien la légitimité que l’efficacité de cette équipe. C’est dans cet esprit que la Constitution de 1987 a prévu un ensemble d’environ quarante-huit (48) lois d’application visant la mise en place d’institutions qui accompagnent et dynamisent la consolidation du processus démocratique.

Or depuis 1990 nos équipes au pouvoir rivalisent dans l’art de contourner et surtout de détourner cette Constitution pour ne pas mettre en place l’appareillage institutionnel qui permettrait de sortir de la longue tradition du présidentialisme autocratique. En fait depuis le tournant des années 2000, le pouvoir se caractérise ici par la mobilisation de « brasseurs et affairistes » imposés de haut et protégés par des forces d’occupation, ce qui semble les autoriser à nous prendre tous pour des « zombis » incapables de comprendre leurs ruses et stratagèmes pour piller, extorquer et voler. Des brasseurs et affairistes politiquement incompétents et corrompus, mais qui se croient assez malins pour s’organiser en petites cliques de parents, d’amis et de partisans afin de piller les ressources publiques sans même plus s’inquiéter de mentir à la population. La spécificité de l’équipe actuelle c’est d’agir ouvertement comme si elle opérait une transition vers la recolonisation totale en nouant des alliances apatrides avec d’autres brasseurs étrangers (voisins proches et éloignés) pour brader tout ce qui nous reste en matière de souveraineté économique, politique et culturelle.

Cela n’est possible que parce que le pays est confronté à une grave crise de leadership préalable au séisme du 12 janvier, mais que ce dernier a aggravée en fauchant un grand nombre de nos cadres, professionnels/elles, intellectuels/elles, dirigeants/tes et militants/tes politiques. Aujourd’hui nos élites politiques, professionnelles et d’affaires paraissent épuisées, fatiguées, retranchées dans des petits réseaux incapables d’aller au-delà des stratégies de survie. Sur le plan institutionnel, alors que l’État se désagrège en même temps que des institutions comme la famille, l’Église et l’école, nos formations politiques les plus représentatives sont confrontées à un problème de leadership non négligeable : leurs leaders historiques sont obligés de passer la main à des dirigeants dont la notoriété et le charisme ne paraissent pas encore à la hauteur des défis politiques du moment.

2.- ENJEUX : REPÈRES, ITINÉRAIRE, CARREFOUR ET BIFURCATION

L’histoire est à la fois repère et itinéraire. Repère parce qu’elle renvoie à un passé glorieux ou malheureux ayant marqué l’existence et qui aide souvent à donner sens au présent pour mieux configurer l’avenir. Itinéraire non linéaire parce qu’on y chemine de carrefour en carrefour avec souvent obligation de bifurquer. Et, à chaque bifurcation une palabre, ou plus exactement un congrès parce qu’on ne convoque pas un peuple à son futur sans l’avoir longuement convaincu, ce qui requiert palabre, leadership, chita tande dans le sens haïtien de cette expression.

Au sens propre, un carrefour est un espace géographique, une croisée de chemins qui offre la possibilité de continuer ou de bifurquer, de changer de direction.

Dans la mythologie vodou, c’est un espace mystique où règne Mèt Kafou, lwa très puissant qui contrôle le mouvement des mauvais esprits. Il facilite ou rend difficile le passage selon le carrefour, les mauvais démons qui y séjournent et le degré d’harmonie entre le voyageur et le lwa.

En histoire, c’est une métaphore pour désigner les moments décisifs où une communauté doit choisir de continuer sa voie ou de prendre une nouvelle bifurcation. Moments de crise aigüe résultant de mutations en œuvres depuis longtemps déjà, c’est-à-dire de transformations lentes et sourdes dont les acteurs sociaux n’ont le plus souvent pas conscience , mais qui travaillent le corps social en profondeur jusqu’à le rendre méconnaissable, invivable. Moments de grandes douleurs aussi, de grandes peurs surtout, car tous les vieux démons sont mobilisés alors que personne ne sait vraiment quelle puissance invisible invoquer : Jésus ou Mèt kafou. C’est alors le temps des faux prophètes qui promettent ce qu’ils n’ont pas, ce qu’ils ne peuvent pas faire.

Nous sommes à un tel carrefour aujourd’hui en Haïti où nous devons bifurquer, sortir de la logique de rente pour passer à une logique de création de richesses dans l’équité et la justice sociale. C’est quelque part un carrefour comparable au carrefour de 1791-1803 où nous devions sortir de l’esclavage pour conquérir la liberté générale et l’indépendance dans un contexte où la liberté n’était accessible qu’à titre individuel à travers le marronnage et l’indépendance une notion inconcevable face aux empires coloniaux et esclavagistes de l’Europe et des Amériques du Nord et du Sud. Pour traverser ce carrefour, nos ancêtres ont dû mener une guerre sans merci contre eux-mêmes et contre le pays pour vaincre la plus puissante armée de l’occident blanc et chrétien gardant le monopole absolu de l’expansion capitaliste. On ne pouvait convoquer le peuple esclave à un tel futur sans les Congrès du Bois Caïman (août 1791) et celui de l’Arcahais (mai 1803).

Combien de congrès nous faudra-t-il pour sortir de la rentre et de la prédation qui entretiennent pauvreté, misère et assujettissement dans l’indignité ?

3.- LES FONDEMENTS HISTORIQUES DE LA RENTE ET DE LA PRÉDATION EN HAÏTI.

L’économie haïtienne n’a jamais été une économie orientée vers la création de richesses. Le modèle d’accumulation qui la sous-tend est le résultat d’un compromis pour la survie dans la dépendance et la prédation. Trois structures concourent à lui donner cohérence : L’agriculture paysanne, le marché de l’import/export et l’État.

L’Agriculture paysanne est une agriculture extensive produisant fondamentalement des vives pour le marché local (autoconsommation familiale + commercialisation sur les marchés ruraux) et secondairement des denrées pour l’exportation. C’est une agriculture de subsistance mobilisant des techniques de production et des instruments de travail très rudimentaires dans le contexte de structures agraires désarticulées et inégalitaires : le paysan producteur a la possession des terres, mais non la propriété éminente qui appartient à l’État ou à de grands propriétaires absentéistes.

Quand le paysan est propriétaire, il est un petit propriétaire (0,71 ha en moyenne répartis sur plusieurs parcelles relativement éloignées les unes des autres). Parce qu’il n’est pas propriétaire ou propriétaire d’un lopin trop petit pour répondre aux besoins de sa famille, le paysan développe des comportements prédateurs vis-à-vis de la terre et du patrimoine naturel qui s’y trouve : il prend tout ce qu’il peut jusqu’à épuisement des ressources. Il n’a aucun moyen de penser au réinvestissement, non seulement parce que ses techniques et outils rudimentaires ne lui permettent que des rendements dérisoires, mais aussi parce qu’il doit faire face à un grand nombre d’intermédiaires qui grugent sur ses revenus, en particulier : les mange-mille qui le connectent avec l’État (juges, avocats, notaires, arpenteurs), les spéculateurs en denrée qui lui prennent ses produits d’exportation pour les revendre sur le marché de l’import/export et les madames Sara qui font le lien entre marchés ruraux et marchés urbains des produits vivriers

Le marché de l’import/export. C’est le deuxième pilier du régime agro-exportateur. Il est contrôlé par des négociants qui exportent les denrées locales, en particulier le café, et qui importent les produits manufacturés des pays capitalistes. Il fait donc le lien avec le marché capitaliste qui définit et impose non seulement les prix des marchandises exportées et importées, mais aussi les modèles d’organisation et de consommation des élites dominantes et dirigeantes. Comme il n’y a pas de liens organiques directs entre l’agriculture paysanne et le marché de l’import/export, mais des liens externes indirects médiatisés par toute une kyrielle d’intermédiaires, la domination capitaliste reste externe et s’opère à partir d’une structure interne de domination qui implique les hautes sphères de l’État, les oligarchies dominantes et leurs alliés internationaux. Le marché de l’import/export est dans ce sens une structure de l’extraversion qui projette l’extérieur comme principale, sinon unique source de progrès, de prestige et de richesse en dernière analyse.

L’État. Il émerge progressivement à partir de 1800 autour de l’Armée indigène de Toussaint Louverture et s’affirme à partir de 1804 avec l’indépendance. Au départ, il abhorre, à l’image du modèle français, la posture d’un État théologien et civilisateur à visée nationale. Se situant au-dessus de la société, il se proclame seul propriétaire des plantations laissées vacantes par les colons en fuite (Constitution de 1805) et se considère seul détenteur de la vérité civilisatrice inspirée de l’occident chrétien et capitaliste qu’il édicte et tente d’imposer de haut à l’ensemble du corps social. C’est au nom de cette vérité civilisatrice qu’il impose au départ le Français comme langue officielle et le catholicisme comme religion officielle à une population à majorité vodouisants et ne parlant pas français.

Mais dans les faits, il est un État faible, fragile et instable ayant émergé d’une guerre dévastatrice contre un système inhumain et qui doit remettre au travail une population rebelle et hypersensible à tout ce qui rappelle l’ancien régime. En se proclamant seul propriétaire, il cherche à garder le monopole de la répartition des anciennes plantations coloniales en vue de constituer une classe dominante relativement homogène capable de prendre la direction de ces plantations pour relancer la production. En même temps, il impose des règlements de culture qui fixent la grande masse des anciens esclaves sur ces plantations comme travailleurs portionnaires.

Il aura échoué sur les deux plans. Les groupes dominants, anciens et nouveaux libres, abandonnent les plantations caféières des mornes où les avait relégués le système colonial pour se ruer vers les plantations sucrières des plaines côtières détenues pour la plupart par les colons français en fuite. La grande masse des anciens esclaves parvenus à la liberté, aspiraient eux aussi à la propriété. Refusant le statut de « travailleurs portionnaires » que leur attribuaient des règlements de culture qui rappelaient à plus d’un titre le régime esclavagiste, ils abandonnèrent les plantations sucrières pour chercher refuge dans les mornes abandonnés par l’oligarchie des anciens libres et pratiquement inaccessibles au nouvel État démuni de tout moyen de transport et de communication moderne. L’État devient dès lors une structure essentiellement urbaine, lieu et enjeu de luttes oligarchiques pour l’accaparement de ses appareils et/ou le partage des anciennes plantations sucrières. Mais celles-ci dépérissent faute de main d’œuvre tandis que les anciens esclaves devenus paysans n’ont pas les moyens de mettre en valeurs les plantations caféières abandonnées par leurs propriétaires.

Aucune de ces trois structures n’apparaît comme le résultat d’un choix politique concerté, ni même une conquête économique, sociale ou politique. Elles apparaissent plutôt comme « effets pervers », résultats non désirés de luttes dont les acteurs ne maitrisent pas toutes les conditions de déroulement. Elles forment un ensemble désarticulé sans liens fonctionnels entre les acteurs clés : le paysan agriculteur et le propriétaire absentéiste (agent des hautes sphères de l’État ou négociant du marché de l’import/export).

En tant qu’agriculteur, le paysan est un agent économique qui cherche à tirer le maximum de profit de la terre dont il a la possession sans en être propriétaire. Les produits qu’il ne consomme pas au sein de sa famille ou qu’il n’échange pas auprès d’autres agriculteurs contre d’autres biens qu’il n’a pas produits, il les vend sur un marché urbain contrôlé par l’État et le propriétaire foncier. Or en tant que paysan il est en rébellion contre l’État et contre le propriétaire absentéiste qui veulent le faire travailler dans des conditions qui rappellent le régime esclavagiste. L’Agriculture paysanne est alors pour lui à la fois un espace de subsistance, de résistance et de liberté économique.

Un espace de subsistance en raison de la précarité de son statut agraire et de l’obsolescence de ses moyens de production qui ne lui permettent que des rendements agricoles généralement faibles, mais aussi un espace de résistance à la stratégie de domination fondée sur le rétablissement de l’économie de plantation coloniale. Pourtant c’est aussi un espace de liberté économique dans la mesure où il décide quoi produire et quand le produire. Mais liberté dans la survie, la précarité et la dépendance, car quand il veut produire de la valeur ajoutée pour répondre à ses obligations sociales (fiançailles, mariage, baptême) ou à ses besoins culturels (manifestations religieuses ou loisir de tous genres), il doit aller sur le marché de l’import/export qui justement articule la structure de domination impliquant l’Etat, les propriétaires absentéistes et leurs alliés étrangers.

Cette structure de domination apparait comme étant congénitalement illégitime dans la mesure où elle articule deux espaces économiques, deux marchés, fonctionnant selon des règles de production et d’échange différentes et sur lesquels elle n’a aucun contrôle direct : D’une part le marché capitaliste externe qui fonctionnent selon des règles d’exploitation de la force de travail qui facilitent l’enrichissement continu et exponentiel de ceux qui ont la propriété ou la gestion des moyens de production et, d’autre part, le marché paysan où il existe une césure radicale entre propriété et possession des moyens de production de telle sorte que ce sont les rapports de prédation qui prédominent. Nous entendons par rapport de prédation des rapports sociaux de pouvoir développés dans le contexte d’un régime d’accumulation fondé non sur le travail et la rationalité bureaucratique comme éléments majeurs du procès de production, mais sur la domination politique, les préjugés sociaux et culturels ainsi que toutes les ruses qui favorisent l’exclusion des plus faibles dans le partage des richesses produites.

L’État est au cœur de la structure de domination. Mais parce qu’il n’est arrivé ni à accompagner la formation d’une classe dominante relativement homogène pour prendre la direction du processus de production ni à assurer la mise au travail de la grande masse des anciens esclaves, il a dû très vite renoncer à ses prétentions de puissance publique régentant la société par le haut pour se cantonner dans son rôle d’intermédiation entre le marché capitaliste et le marché paysan. Incapable de remettre la population au travail, il a été vite réapproprié par des groupes privés de nature oligarchique qui l’empêchent d’être au service de la communauté. Il apparait plutôt comme un État faible, fragile et instable soumis aux appétits prébendiers de quelques familles oligarchiques alliées à des puissances étrangères.

4.- LE COMPROMIS DE BOYER

Dans leurs luttes pour le partage des plantations coloniales et le contrôle des appareils de l'État, les oligarchies dominantes ont d’abord assassiné Dessalines puis divisé l’État entre 1806 et 1820. C’est Jean Pierre Boyer qui trouvera le compromis qui stabilise le modèle exportateur. D’abord il réunifie l’État sur le modèle républicain de Pétion ; ensuite il contracte en 1825 un emprunt lui permettant de payer la reconnaissance internationale de l’indépendance, ce qui ouvre la voie à d’autres emprunts pour suppléer aux déficits récurrents de la balance commerciale ; enfin il occupe le territoire de l’Est tout en publiant en 1826 le code rural qui règle les rapports de la paysannerie avec le marché urbain de l’import/export.

Ce faisant il définit un compromis étatique qui régule les conflits et guerres fratricides entre les deux fractions des oligarchies dominantes. Comme aucune fraction n’est arrivée à s’imposer de façon hégémonique , anciens et nouveaux libres vont apprendre à développer au sein de l’Etat des stratégies d’assimilation réciproque leur permettant de parer à tout chambardement du système. Quant aux classes dominées, d’une part la paysannerie organise son espace paysan tandis que d’autre part, les masses urbaines organisent un espace artisanal dans les métiers de la construction, l’habillement, le transport et autres services liés au marché de l’import/export.

C’est un compromis réalisé dans la dépendance et pour la survie par la prédation. Il est par nature à la fois conservateur et fondé sur l’exclusion, ne faisant confiance qu’aux proches, parents, amis, groupes de pairs. C’est un compromis ouvert à la sortie, laissant seulement la possibilité d’un « exit option », dans le système lui-même (reconversion dans des activités connexes) ou hors du système (migration). Il n’est en général remis en cause que lorsque l’un ou plusieurs de ses acteurs clés sont menacés dans leur survie, dans leur capacité de prédation et, en dernière analyse, dans l’impossibilité d’y échapper par « exit option». Ainsi de 1825 à aujourd’hui, le régime n’a connu que quatre crises systémiques le remettant radicalement en cause :

• 1843-1848 à la fin du régime de Boyer avec les revendications d’ACAAU :

o diminution du prix des produits importés,
o distribution de terres aux paysans,
o garantie des droits de la petite exploitation,
o généralisation de l’instruction publique;

• 1867-70 avec Sylvain Salnave et les masses populaires urbaines qui le soutiennent;

• 1908-1915 où piquets du sud et cacos du nord donnent une résonance nationale aux revendications d’Acaau ; cela nous a conduit à la première occupation étasunienne

• 1986-2000 La crise est plus radicale en raison du caractère irréversible du déclin l’Agriculture paysanne. Elle est plus longue et malgré une deuxième occupation étasunienne vite transformée en occupation multinationale, elle perdure sans solution à l’horizon

5.- LA FIN DU COMPROMIS DE BOYER ET LES TENTATIVES DE SORTIE

Le caractère irréversible de la crise agricole apparait dès la fin des années 1950, mais c’est vers le milieu des années soixante que François Duvalier va chercher à initier une tentative de modernisation conservatrice en instaurant la « dictature à vie » et en érigeant quelques infrastructures de base (Aéroport international de Maïs Gâté, Route nationale No. 2 commençant par le Boulevard Jean Jacques Dessalines (Grand Rue), amélioration du wharf de Port-au-Prince, etc.). La mise en place de ces infrastructures visait de toute évidence à attirer des capitaux internationaux pour donner un second souffle à l’économie. Mais les familles oligarchiques dominantes qui contrôlaient les circuits du commerce de l’import/export et les quelques industries de transformation existant à Port-au-Prince ont opposé une résistance farouche à la pénétration du capital étranger qui pouvait menacer la base même de leur pouvoir en tant que groupes jouant le rôle d’intermédiaires économiques auprès du grand capital international.

François Duvalier a alors déclenché une répression sévère contre certaines familles oligarchiques traditionnelles tout en favorisant quelques commerçants levantins sans doute pour faciliter de nouvelles alliances internationales. Mais ces commerçants levantins qui étaient généralement accueillis avec des sobriquets très péjoratifs, ont dû rechercher certaines alliances familiales au sein des oligarchies mulâtres pour survivre.

Cet échec de la modernisation conservatrice à la François Duvalier a enhardi quelques jeunes intellectuels gagnés à l’idéologie castriste et guévarienne du foco. Réunis au sein du PUCH, Parti unifié des Communistes Haïtiens, ils ont déclenché vers la fin des années 1960, plus précisément en 1968-69, une guerre de guérilla contre le régime qui a alors reçu l’appui non seulement des Américains et de toutes les dictatures latino-américaines mises en place dans le contexte de la guerre froide, mais aussi de tous les conservateurs haïtiens au sein de toutes les catégories sociales. François Duvalier en a profité pour opposer une riposte anti communiste épousant les formes d’une violence aveugle, anti productive parce que ne visant pas tant à imposer un ordre, mais à garantir la pérennité du pouvoir duvaliériste.

Ce refus de la stratégie de modernisation révolutionnaire selon le modèle de Cuba a favorisé le ralliement des groupes conservateurs autour de François Duvalier qui avançait en âge et qui était diabétique. Sentant venir la fin, il a négocié au début des années 1970 sa succession autour de son fils Jean Claude Duvalier. Ce dernier va prétendre faire la révolution économique en appelant le grand capital international pour expérimenter un modèle de substitution des exportations à travers les manufactures de sous-traitance. Trop étroitement dépendant de l’économie américaine, ce modèle est tombé en crise dès le début des années 1980 avec la crise pétrolière de 1980-81 qui a beaucoup affecté l’économie américaine.

Le régime a alors cherché à assurer sa survie et celle des groupes oligarchiques qui lui sont liés en créant un certain nombre d’entreprises publiques dans différents champs : les communications (Teleco, Radio nationale, Télévision nationale), l’alimentaire (ENAROL, Moulin d’Haïti, Usine sucrière de Darbonne), la construction (ciment d’Haïti), les banques (BNC, BPH). Ces entreprises publiques qui projetaient une certaine velléité de modernisation conservatrice par substitution des importations auront connu dès le départ une situation de déficit chronique en raison de l’étroitesse du marché, du coût élevé des devises nécessaires à leur implantation et des politiques de redistribution de prébendes au sein des élites dirigeantes. En raison même de la petitesse de l’économie, le recours à la dette externe est resté insignifiant, mais quand même suffisant pour générer une inflation dont les institutions de Breton Wood (FMI, Banque Mondiale) vont profiter pour imposer des politiques néolibérales de stabilisation et d’ajustement structurel.

Les politiques de stabilisation ont surtout visé à établir des équilibrages financiers en jouant sur la dévaluation de la gourde, la hausse et l’unification des taux d’intérêt, la réduction du déficit budgétaire. Elles ont favorisé un certain équilibre budgétaire et un certain contrôle de l’inflation, mais surtout l’émergence d’un secteur bancaire florissant à partir de la spéculation financière sur les variations du taux de change.

Les politiques d’ajustement ont plutôt cherché à réaliser des réformes structurelles concernant la propriété (privatisation et liquidation des entreprises publiques), le dégraissage (downsizing) de la fonction publique, la réduction des droits de douane et une transition fiscale conduisant à asseoir les recettes sur les impôts directs et la valeur ajoutée.

Mais dans les faits, politiques d’ajustement et de stabilisation visaient à sortir des contraintes de l’économie de rente au moyen d’un processus de modernisation conservatrice visant à désengager l’État de l’activité économique et sociale et à ouvrir l’économie à la compétitivité internationale. Mais la dictature duvaliériste et les oligarchies régnantes y ont opposé une forte résistance en cherchant à contourner les politiques d’ajustement. Cela a beaucoup contribué à la délégitimation et au départ du noyau dur de la dictature au tournant des années 1980.

Entre 1986 et 1990, la plupart des entreprises publiques ont été privatisées dans le contexte des politiques néolibérales impulsées sous l’influent ministre des Finances Lesly Delatour. Mais les résistances à la pénétration du capital étranger ont persisté et certains militaires ont cherché à profiter de leurs positions de pouvoir pour tenter une reconversion dans le commerce d’importation tout en cherchant à restaurer la dictature. Cette stratégie de restauration n’a pas marché parce que la chute de la dictature est intervenue dans le contexte d’un vaste mouvement social multiclassiste animé par des forces politiques et sociales qui sont arrivées à un consensus minimum sur le non-retour à la dictature (art. 286 de la Constitution de 1987) et sur la consolidation du projet démocratique configuré dans cette Constitution.

C’est ce consensus minimum qui a été rompu dans le contexte des dérives du pouvoir lavalassien dans ses deux versions Aristidienne et Prévalienne au cours des vingt dernières années et qui a facilité l’avènement de ces nouveaux brasseurs qui prônent non sans une certaine arrogance le retour au statu quo ante.

CONCLUSION : LE MARCHÉ ET LA DÉMOCRATIE

Aujourd’hui en Haïti, nous sommes à un carrefour où il faut des forces économiques et sociales qui s’engagent résolument dans la production pour créer de la richesse comme voie la plus efficace pour combattre la pauvreté et reprendre notre place dans le marché globalisé. Mais ces forces économiques et sociales ne peuvent pas être mobilisées s’il n’ya pas un État qui, comme en République dominicaine, crée les conditions de la production et accompagne entrepreneurs créateurs de richesses ; mais aussi un État qui, comme le Cuba de la révolution, ou plus précisément le Brésil de Lula, accompagne les pauvres et les « sans part » (ceux qui n’ont rien à apporter au marché) pour les aider à devenir des citoyens producteurs et créateurs de richesses.

Il nous faut donc le marché et la démocratie dans le contexte de nouvelles alliances mobilisant les jeunes, les femmes et les entrepreneurs au sein des classes moyennes et des classes populaires. Mais il est vital d’aménager des espaces de participation pour les oligarchies traditionnelles ainsi que pour les courtiers de l’humanitaire. Ces groupes ont trop à perdre pour prendre l’initiative du changement et ils ont pour eux non seulement des alliances internationales puissantes et conservatrices, mais aussi le poids des habitudes et la peur de l’avenir qui travaille toute la population en période de crise aiguë. Mais ils comprendront vite qu’ils ont encore davantage à perdre dans un processus de changement qui se fait sans eux.

L’économie de rente nous a conduits à un tel niveau de précarité et de pauvreté généralisée qu’aucun groupe ne peut sans bravade penser à faire la guerre. La démocratie n’est dès lors pas seulement un choix politique ; elle est surtout une nécessité historique. Mais la démocratie sans le marché est un leurre dans le contexte actuel de globalisation

Anthony Barbier
Sociologue
Btom2010@gmail.com




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