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Haïti, « changer de système » : entre mythe et réalité

Haïti, « changer de système » : entre mythe et réalité



Changer de système devient une expression à la mode. Tout le monde réclame à cor et à cri le changement du système. Certains identifient le système à un quotidien fait : d’un côté, de passe-droits, de monopoles et de privilèges pour quelques personnes bien nées ou bien souchées dans le pouvoir en place ; de l’autre côté, de harcèlement, de difficultés et de violation systématique des libertés et droits fondamentaux de la grande majorité. D’autres définissent le système par un montage institutionnel incohérent, contradictoire, générateur de tensions entre les différents pouvoirs de l’État (Exécutif, Législatif, Judiciaire) rendant impossible l’expression de la volonté politique et la mise en œuvre de l’action publique qui en découle. Dans les deux cas, le système est producteur de frustration et de violence, transformant le pays en un enfer pour ses filles et fils qui rêvent tous de fuir à l’étranger.

Mais, le consensus général sur le changement du système soulève un certain nombre d’interrogations : que cache ce discours qui nie la modernité du système institué par la Constitution de 1987 ? Pourquoi fait-il l’impasse sur les comportements parasites et prédateurs – dont la seule finalité est la captation de richesses sans aucun souci de production ou de résultat – qui bloquent en réalité le fonctionnement de ce système ? Qu’en est-il de l’impunité des individus qui transgressent tous les interdits pour parvenir à leurs fins et de la marginalisation de ceux qui s’efforcent de se conformer aux exigences du travail constituant la source de l’énergie du système ?

La réponse à ces questions passe par un dialogue franc et sincère entre les Haïtiens, sans marronnage intellectuel. Ce dialogue apparaît comme une nécessité, et non comme une option. Il ne s’agira pas de ressasser les solutions techniques au problème de développement d’Haïti qui sont déjà élaborées dans les divers Documents-cadres de développement d’Haïti. Le but sera de déterminer les effets de l’inefficience du travail individuel et collectif sur la paralysie du système existant et en trouver les solutions appropriées.

En effet, le 29 mars 1987, la population vote massivement une nouvelle Constitution. Le propre de cette Constitution est d’institutionnaliser la liberté dans les domaines politique, économique et social, ce à travers trois dispositifs institutionnels centraux : l’État de droit, la démocratie et la liberté économique.

Il apparaît clairement que le problème central de l’Haïti contemporain n’est en aucun cas lié au système en soi, qui est de facture moderne et libérale. Il s’agit de l’inefficience du travail par lequel tout système remplit les diverses fonctions définies. Dans le cas d’un système sociétal, il convient de noter trois grandes fonctions centrales : 1) l’intégration des individus et des groupes par la garantie des libertés et droits fondamentaux énoncés dans la Constitution ; 2) la régulation des comportements de telle sorte que personne ne nuit à personne dans la mise en œuvre de la stratégie visant l’acquisition de la richesse, du pouvoir et d’autres biens rares (droit et justice) ; l’orientation et l’adaptation de la société au changement qui l’affecte par des décisions et actions politiques à l’échelle gouvernementale.

L’inefficience du travail renvoie à un autre problème : la dévalorisation du travail. Cette dévalorisation se manifeste par une double tendance dans la société haïtienne d’aujourd’hui. La première est la reconnaissance sociale dont jouissent des individus qui recourent à des moyens proscrits par la morale sociale protégée par le droit pénal en vue de satisfaire leurs besoins et désirs (argent, pouvoir, etc.). Ces individus en viennent même à être perçus comme des héros, et ils sont vénérés comme tels. La seconde tendance est la marginalisation de ceux qui s’efforcent de produire et de créer des valeurs (matérielles, culturelles, etc.). Ces derniers sont parfois contraints de s’exiler à l’étranger.

Cette double tendance dénote l’absence de sens du travail : ceci est dissocié du rôle que chaque personne doit jouer en tant qu’acteur du système, à un titre ou à un autre. Tout le monde refoule l’idée que le système vit ou périt dans son activité quotidienne. Personne n’assume véritablement les attentes de rôle en termes de créativité et de productivité adressées à tous les membres du système. Pour chacun, son activité doit répondre exclusivement à ses besoins, et non à des impératifs du système : l’usage des compétences et du pouvoir associés à un rôle professionnel (médecin, avocat, artisan…) pour produire un bien ou offrir un service de qualité à autrui.

Vidé de son sens sociétal et historique, le travail devient dans l’imaginaire haïtien une forme vide, prête à recevoir un autre concept : « bourike » (travailler comme un âne). En fin de compte, ce sont les imbéciles qui travaillent. Les gens intelligents doivent vivre du travail de ces imbéciles, par tous les moyens. Le travail est alors vécu comme une contrainte à laquelle on se soumet par nécessité, et non par libre choix en tant que sujet et acteur d’un processus de maîtrise de soi et du destin collectif.

Le concept « bourike » s’enracine dans l’histoire de l’esclavagisme colonial d’Haïti, où cette activité était l’apanage des esclaves. La société haïtienne demeure encore marquée par ces blessures : la cruauté du travail servile. Travailler pour une entreprise, c’est enrichir son patron sans justification croit-on. Le patron s’identifie encore au colon : il est insensible aux besoins de ses salariés, en termes de traitement et de condition de travail. En ce qui concerne l’État, c’est la ressource des ressources : tout le monde veut s’en accaparer pour faire tourner la roue de la fortune ou consolider les positions dominantes acquises.

Il faudra exorciser ce démon qui se manifeste chez nous par une attitude parasite, voire prédatrice : un état d’esprit qui fait qu’on est heureux de capter les richesses disponibles, et hostile lorsqu’on nous rappelle l’obligation de participer à la production de ces richesses. On le voit, les entreprises publiques acquises à la faveur de la privatisation des années 1990-2000 sont fermées par les acquéreurs qui importent les mêmes produits. D’autres utilisent tous les moyens pour obtenir des marchés publics sans avoir la capacité de réaliser les travaux ou fournir les services attendus, tout en pratiquant la surfacturation. La priorité est de faire de l’argent. Ainsi est refoulée dans l’inconscient la vocation à s’insérer dans l’histoire de l’économie moderne, et plus encore à contribuer à la puissance économique de la nation par la création et l’innovation.

Aujourd’hui, tout le monde parle de « changer le système ». Mais personne n’assume l’idée de renforcer sa capacité et de s’auto-discipliner en tant que force de travail qui produit l’énergie du système. Cet oubli est significatif : il est révélateur du refoulement des pulsions créatrices au profit des pulsions prédatrices. Ce refoulement apparaît comme une réaction relativement à la peur d’affronter l’expérience douloureuse du travail servile, ou de s’affranchir de la tradition de la piraterie et de la flibusterie constitutive de l’histoire coloniale d’Haïti.

Il faudra donner aux Haïtiens de nouveaux motifs de croire dans le travail comme fondement de leur existence individuelle et collective.

Louis Naud Pierre, Ph.D.
Sociologue




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