S'identifier Contact Avis
 
29° C
  à Port-au-Prince
Radio Pacific 101.5 fm - En direct
Le Journal Dernière heure Actualité Édito Tribune Société Économie Culture Diaspora Sport rpacific101.5 FM  
× Immobilier Appartements Maisons Locaux commercial Locaux pour Bureau Terrains Véhicules Voitures Camions Tout Terrains Minibus Motos Divers Animaux Articles ménagers Ordinateurs et pièces Équipement électronique Équipement industriel Équipement lourd Diverses études Légal Bijoux et montres Smartphone et tablettes Vêtements Jeux video

L’État au singulier: une réflexion critique de la gouverne politique en Haïti

L’État au singulier: une réflexion critique de la gouverne politique en Haïti



Dans sa réflexion, le penseur suisse, Bluntschli (1877), fait de l’État le vecteur incontournable du développement des facultés de la vie d’une nation et le principal garant de son perfectionnement. Pensé ainsi, l’État n’a d’autre but que de maintenir la nation en vie. Peu importe sa forme et son organisation qui se varient d’une société à l’autre, il devrait être un organe de régulation qui assure le maintien de la vie commune ou un dispositif garantissant la dynamique fonctionnelle du vivre ensemble. Pour ainsi dire, l’Etat n’existe que pour la nation et qui ne le confectionne que pour elle ; toute sa vie doit être une entière consécration au service de ses sujets. Quand l’État existe pour la nation, celle-ci s’élève en dignité, mais lorsqu’il n’existe que pour soi, la nation ne peut que s’amaigrir. Ce qui laisse comprendre que les conditions de vie d’un peuple témoignent le degré de responsabilité de son État. Ce qui veut dire qu’au-delà de sa plasticité socio- historique et de sa diversité conceptuelle, l’Etat doit être défini par ses fonctions premières. Puisque c’est au corps de l’utilité que se greffe le sens de l’existence. Ce faisant, analysant les fonctions existentielles de l’Etat au regard de la crise généralisée (sociale, politique, économique, culturelle) qu’éprouve la société haïtienne, on est amené à s’interroger sur la raison d’être d’une structure qui se dit État. Peut-on vraiment oser parler de l’État haïtien ? Sinon, comment peut-on le qualifier ?

Si la prise en charge de la nation dit-on est la règle nodale de la grammaire de la responsabilité à laquelle doit se soumettre tout Etat, il semble que l’Etat haïtien en est l’exception. L’exercice du pouvoir politique en Haïti donne le ton d’une particularité. Une singularité dont je vais me tâcher, au travers de ce texte, de souligner via quelques qualificatifs. À noter que ces qualificatifs n’englobent pas l’extension de la plaie et peuvent être variés d’un auteur à l’autre. Mais, quels que puissent être les termes utilisés, ce ne serait que la photographie d’un État nul.

2. L’État haïtien et ses qualificatifs

2.1. Un État marionnette

Employée ici à titre de qualificatif, est marionnette tout État qui s’adonne au service de la classe dominante. Or, en tant qu’organe suprême, l’État ne devrait avoir d’autre patron que lui-même. Puisque l’État qui est dirigé ne saurait diriger. Cependant, l’État haïtien est un filtre à travers lequel se faufile la volonté d’une bourgeoisie toujours à la soif du gain, dont un instrument servant à hypertrophier les disparités sociales. Pour ainsi dire, il est un outil servant à évaser le fossé qui s’impose entre la société des jouisseurs et la catégorie sacrificielle constituée par ceux que je désigne aux « Haïtiens d’en bas », à l’instar du sociologue Loïc Wacquant (2004). L’extension progressive de ce fossé engendre une dualisation grandissante : l’enrichissement de quelques-uns contre l’appauvrissement démesuré d’une multitude. Devenant un appareil répressif aiguillé par la bourgeoisie et pour ses intérêts, cette institution dont le rôle est de lutter contre toute pathologie qui pourrait nuire au corps social est devenue obsolète. Jouant le rôle d’État et de Sujet à la fois, il se confine au tombeau de la confusion et fait l’objet d’un effet pervers au sens de Raymond Boudon (1977). Ainsi pourrait-on déduire que la perpétuation de l’État marionnette communément dénommé : « Leta rèstavèk » en Haïti est un facteur explicatif de notre mal développement. Car le développement ne peut-être émané que d’un État autonome visant à assurer le primat de l’intérêt collectif.

À noter que notre approche ne vise pas à estomper l’importance de la bourgeoisie dans la dynamique développementaliste d’un pays. Puisque le peuple, pour se maintenir a besoin d’être escorté par les bourgeois. Car, la bourgeoisie sans le peuple, c'est la tête sans les bras et le peuple sans la bourgeoisie, c'est la force sans la lumière (Edgar Quinet, 2003). La force soutient et la lumière guide. Leur survie serait donc l’émanation de leur cohabitation. Mais cette bourgeoisie dont parle Edgar Quinet est une catégorie consciente, nationaliste et qui a le sens d’humanité, mais non une bourgeoisie qui se tient à l’offensivité et qui confine le peuple à la défensive comme la bourgeoisie haïtienne. Cette dernière, pour reprendre les propos de la sociologue Nicole Laurin-Frenette (1978) ne fait qu’agresser, écraser, voler et violer la classe dominée dont la position est principalement défensive. De même que l’équipe qui défend ne fait que subir le match et difficile à scorer, le peuple haïtien, ancré à la défensive fait toujours l’objet d’une figure victimaire à l’égard des affres des passions aveugles des soi-disant dirigeants.

2.2. Un État prédateur

Afin de caractériser l’État haïtien dans l’organisation de la vie sociale, économique et politique, l’économiste suédois, Mats Lundhal (1979) a mis au point le concept de l’« État prédateur ». Pour lui, le souci de l’État haïtien ne s’oriente que vers le désir de tirer des rentes sur les masses populaires. Ce qui fait état d’une organisation sociale dont l’enrichissement de la classe dominante se mesure à l’appauvrissement des défavorisés qui, après avoir été désappropriés de leurs biens ne bénéficient d’aucuns services sociaux en retour. Ce faisant, l’État prédateur peut se définir comme un État qui vit aux frais de la vie de ses sujets. Or, il est de la responsabilité de l’homme d’État de protéger ses sujets, tout comme il est du devoir d’un parent de prendre soin de ses enfants, disait le philosophe allemand, Hans Jonas (1990). S’appuyant sur ses propos, on dirait que le rapport qui lie l’État à ses sujets doit être régi par une certaine obligation et c’est ce rapport même qui confère à l’État son sens d’existence. D’ailleurs, si l’on remonte à l’idéal contractualiste de la société (Hobbes, Locke, Rousseau), on verra que l’État est une structure inventée afin de contribuer à la régulation des rapports sociaux. Cette régulation vise l’instauration et le maintien de l’équilibre social en protégeant les plus faibles des plus forts, les opprimés des oppresseurs.

Nonobstant, quand l’Etat devient un simple exécuteur des commandes de la classe dominante, son utilité s’évade et sa raison d’être s’épuise. Il devient alors le chien de garde des oppresseurs et des plus forts contre lesquels, il était censé lutter. Ce genre d’État dont le nôtre en est l’archétype vit aux dépens de la survie de ses sujets. L’accumulation des privilèges par le sacrifice des segmentations des défavorisés y est la formule du jeu. D’ailleurs, si l’État qui dirige se veut toujours être inclusif, celui qui est dirigé n’affiche que le revers. L’exclusion sociale s’impose en un fait notoire et la pauvreté est banalisée comme si elles sont à la nature de ces pauvres gens. Par insolence autant que par gaucherie, l’État haïtien discoure contre la pauvreté, mais combat les pauvres dans la réalité. C’est dans cet idéal, constatant cette dérive étatique datant depuis plus de deux siècles en Haïti qui ne fait qu’assurer l’intérêt de la classe dominante au détriment d’une majorité répudiée, Leslie Péan (2009) initie la notion de l’« État marron » pour qualifier cet État irresponsable, se livrant à des pratiques illicites, dont un État corrompu. Une épidémie qui transforme toute une république de fierté en une caverne de démons ou en un empire de honte et à laquelle serait dédié notre prochain numéro.

2.3. Un État nul

À quoi sert un Etat dans une société où les individus sont incapables de satisfaire même leurs besoins les plus élémentaires ? Pourquoi l’État quand une nation siège le trône de la misère depuis plus de deux siècles ? Que peut-on dire d’un État lorsqu’une jeunesse est abandonnée dans le confinement du désespoir et ne peut donc espérer la fierté et le bonheur qu’ailleurs ? Seul un État « nul » peut siéger dans une société dans laquelle l’alimentation fait l’objet d’une lutte au quotidien, la santé est paralysée et l’éducation est boiteuse. Ici, les besoins les plus élémentaires sont des luxes. En un mot, l’existence y est un défi. Le salut de cet État ne se repose que sur une politique sacrificielle de ses propres citoyens tout en remettant l’avenir de ces derniers à la providence. La jeunesse est encadrée par la manipulation et le chômage. Les hommes de valeur sont négligés au profit du règne des incapables et des délinquants. La politique est marchandisée, la justice est négociée et le social est relégué. Dans ce cas, la pauvreté n’est pas du hasard, mais le résultat d’un complot planifié et orchestré par l’ignorance. Puisque, lorsque la politique de la gérance d’un peuple est privée de l’idée sociale, la paupérisation devient la seule fin aveuglément poursuivie. Car cette idée sociale est le seul facteur de l'élévation de la classe inférieure en vue d’un équilibre social (Von Stein, cité par Leroy-Beaulieu, 1990). Par malveillance autant que par fierté, les insensibles font de la terre d’Haïti une industrie de la pauvreté, et le peuple un produit en finition au travers d’une triple étape : l'exploitation, la domination et l'oppression. Ce qui pousse Jean Casimir (2009) à affirmer que l’« État haïtien » n’existe pas, mais plutôt un « État en Haïti ». Ignorant le sort des fractions défavorisées, cet Etat siège certes en Haïti, mais n’existe pas pour les Haïtiens.

3. Conclusion

En définitive, si l'Etat est au corps social ce qu'est le cerveau au corps humain (Schaeffle 1904), son dysfonctionnement ne peut rebondir que vers une dérive sociétale. En effet, quand l’Etat pense, la nation prospère, mais lorsqu’il ne pense pas, elle s’est mise à la décadence. De même que le renversement du cerveau produit le trouble de la pensée (Sylvie F., 1999), l’insouciance de l’État n’engendre que de la confusion totale. Ce qui enfante une crise existentielle. Car c’est la pensée qui détermine l’existence (Descartes, 1637). Et si l’insouciance de l’Etat le coûtera la perte de son sens de commande, le peuple doit à tout prix redessiner sa destination et redéfinir sa cause. Puisque la légitimité de l’État est fondue au prix de sa nullité.

Ce faisant, il nous faut un autre État, pas un État obsédé par le salut de soi et jaugé par la soif du gain et du spectacle d’autorité, mais un État animé par l’esprit de service, où le sens d’humanité l’emporte sur l’idée de commande. Pas un État au guichet ou corrompu, mais un État transparent et visionnaire. En un mot, pas un État aux adjectifs insignifiants, mais un État qui pense. Cependant, rappelons bien que c’est la tête qui pense. Il faut donc choisir la tête qui veut et peut penser l’idéal.

Serge BERNARD ;
Sociologue & Activiste politique ;
Facebook/Twitter: Serge Bernard de Mazamby;
Email: bernardserge47@yahoo.fr


• Bibliographie

- Boudon, R. (1977). Effets pervers et ordre social. Paris, PUF.

- Casimir, J. (2009). La révolution de 1804 et l’État, dans Michel Hector et Laennec Hurbon (Dir). Genèse de l’État haïtien (1804-1859), Port-au-Prince, Presses Nationales d’Haïti, 2009. pp. 79-96.

- Descartes, R. (1637). Discours de la méthode. Paris.

- Fainzang, S. (1999). La construction culturelle de la norme et de la pathologie. in Confrontation entre science et vivant. n°1, pp. 9-12.

- Hans, J. (1990). Le Principe de Responsabilité. Paris, Cerf.

- Johann Kaspar, B. (1877). Théorie générale de l’État. Paris, Journal des économistes. Traduit de l’allemand par Armand M. De Riedmatten, 526 p.

- Laurin-Frenette, N. (1978). Production de l’État et formes de la nation. Montréal, Nouvelle-Optique.

- Leroy-Beaulieu, P. (1990). L’État moderne et ses fonctions. Paris, Journal des économistes.

- Loïc, W. (2004). Punir les pauvres : Le nouveau gouvernement de l'insécurité sociale. Paris, Argone.

- Louis, J. J. (1979). La République d’Haïti et ses visiteurs. Port-au-Prince, Fardin.

- Lundhal, M. (1979) Peasants and Povert : a Study of Haiti. London, Croom Helm, 699 p.

- Péan, L. (2009). Aux origines de l’État marron en Haïti (1804-1860). Port-au-Prince, éditions de l’Université d’État d’Haïti.

- Quinet, E. (2003). De la renaissance orientale. Paris, l’Archange Minautaure, 60 p.




Articles connexes


Afficher plus [1218]