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Le caractère ludique des manifestations populaires ne menace pas la lutte pour l’émancipation des malheureux

Le caractère ludique des manifestations populaires ne menace pas la lutte pour l’émancipation des malheureux



Constat

Contre les jérémiades de la vision unidimensionnelle des manifestations populaires. Depuis plus d’un an, un spectre de protestation populaire hante la société haïtienne. Presque tous les outils démocratiques de contestation sont passés en revue et les catégories socioprofessionnelles proches du peuple se sentent de plus en plus concernées. Il y a seulement deux dimanches depuis que certains de nos artistes sont obligés de s’engager dans la lutte actuelle auprès des classes populaires. D’où leur participation de manière formelle et officielle dans ces mouvements de protestation. Cela confirme la thèse que nos artistes sont dans les rues sous la convocation du peuple, mais non l’inverse. Il incite à questionner aussi la relation entre les créations artistiques et culturelles et les mouvements sociaux et populaires. L’engagement de ces artistes concrétise dans la signature d’une pétition et la participation dans la grande manifestation du dimanche 13 octobre 2019.

Nous constatons une vaste critique des deux derniers dimanches de manifestation sur les réseaux sociaux. Ces critiques visent essentiellement la dimension festive et ludique de ces manifs. Pour certains, elle résulte de la participation des artistes et pour d'autres, elle incarne l'aliénation des participants, car, la bamboche, le plaisir et le loisir sont des accessoires dans les protestations politiques. Pour ces critiques, ces caractères ludiques des manifestations engendrent la confusion des vrais objectifs du mouvement. En réalité, ce qui distingue les manifs avant et celles des dimanches 13 et 20 octobre 2019, c'est le code vestimentaire. Une bonne partie des participants sont vêtus de maillot blanc ce qui renforce le caractère esthétique du mouvement, mais aussi il augmente le risque de se faire arrêter et tuer après la manifestation par les mécènes du pouvoir actuel.

Néanmoins, il y a une relative augmentation de la musique et le nombre de participants également. Si la danse et la musique ne sont pas des nouveaux outils dans les protestations populaires, où est le problème avec la forte dose de lucidité dans les manifestations populaires ? Le problème n’est pas là. Déjà, nous postulons que la dimension ludique des protestations populaires est une expression de besoin social de loisir aussi important que les autres besoins. En d’autres termes, l’utilisation des manifestations comme une pratique de loisir par les classes populaires semble schématiser un besoin social de loisir.

La satisfaction du besoin social de loisir est une revendication comme les autres

Ces mouvements de protestation actuelle sont un prétexte pour la refondation du système sociopolitique et économique précipité par l’assassinat lâche de Dessalines le 17 octobre 1806. Ce système alimente les inégalités sociales de plus de deux siècles. Il y a 20% qui sont les détenteurs de la 80% des richesses du pays et 8 Haïtiens sur 10 pataugent dans la misère. Ils (les 80%) sont en manque de presque tout. L’État et l’international communautaire contribuent grandement à la reproduction de cette situation. La complicité de ce trio prédateur a accéléré l’appauvrissement des classes populaires haïtiennes durant les trois dernières décennies. Cela a favorisé l’apparition et la systématisation des mouvements de protestation populaire dans la période actuelle. Ainsi, la demande populaire de l’éradication de la corruption dans l’Etat autour de la pertinente question « Kot kòb petwokaribe a » est constitutive d’un nouvel ordre politique. Ce dernier effectue un frein à la fabrication du malheureux haïtien. Il opère aussi la rupture à la désarticulation de l’État avec la nation. Cela nous permet de réaliser notre vie dignement dans la pauvreté (le minimum dont l’humanité a besoin pour vivre), mais pas dans la misère. Partant de cela, nous pouvons faire « un éloge de la pauvreté » (Anglade, 2008).

L’État ne garantit aucun droit pour les classes populaires dans notre société. Le non-respect de nos droits est l’expression de l’orientation socio-historique de l’actuelle organisation politique. Cette dernière n’a pas été et elle n’est jamais responsable envers nous, les malheureux. Nos revendications n’ont pas changé. Dans toute l’histoire de notre société, nous luttons toujours pour notre liberté et notre bien-être, c’est-à-dire pour l’épanouissement de nous tous. Notre revendication commence avec la possession en chair et en os de notre parcelle passant par la lutte contre la vie chère, pour l’instruction publique gratuite, pour le droit à l’alimentation, au logement décent, à la santé et autres. Bref, toute notre histoire est marquée par la lutte pour le respect de nos droits pertinemment représentée dans notre expression créole « tout Moun se Moun ».

Le loisir est un besoin social comme les autres. L’homme ne vit pas seulement de pain, mais également du loisir et du plaisir. En effet, les mouvements de protestation actuels visent fondamentalement l’effondrement de l'État et nous sommes sur le macadam pour exiger la satisfaction de nos besoins en alimentation, en instruction, en santé et aussi en loisir et autres. C'est-à-dire le minimum que nous avons besoin pour habiter le pays comme cela devrait être. Le loisir, schématiquement, se définit comme toute activité pratiquée durant les « temps libres » qui a pour objectif de se divertir, de se détendre et de se développer. D’où le fameux 3D que les pratiques de loisir doivent atteindre. Nous nous rappelons que le manque est l’un de ce qui nous caractérise. Ce manque existe aussi dans l’offre de loisir. Ce qui implique un ensemble de pratiques nouvelles de loisir dans notre société et aussi l’utilisation des manifestations populaires comme une pratique pour se divertir et se détendre. De ce fait, ces manifestations sont non seulement un outil politique, mais aussi une pratique ludique et du plaisir. Il est une occasion comme les autres pour que les opprimés s’expriment leur joie de vivre dans cette tribulation (Casimir, 2017).

Le loisir n’est pour rien ; le trio-prédateur affiche son vrai visage

Certains critiques n’ont pas exclusivement tort de condamner l’utilisation des manifestations populaires comme aussi une pratique de loisir. D’une part, cela semble durer trop longtemps puisque des centaines de milliers d’Haïtiens sont dans les rues chaque jour depuis plus de sept semaines pour protester et manifester contre le système oligarchique et inégalitaire représenté par le PHTK. D’autre part, tous les outils déjà utilisés par les manifestants s’avèrent inefficaces. De sit-in à la manifestation dans les rues, devant les institutions de l’international communautaire passant par les conférences de presse, pétition, le phénomène « Lock », etc. Depuis plus d’un an, l’utilisation de ces outils démocratiques prouve leur « inefficacité » pour atteindre la première phase du mouvement, la démission de l’actuel président et l’établissement d’un gouvernement populaire provisoire. Nous nous retrouvons dans une impasse à ce cas de figure. Il devient tout naturel de questionner comment peut-on lutter contre un système non démocratique représenté par un pouvoir tyrannique avec des outils démocratiques. Certainement, la faute n’est pas au caractère ludique des manifs, mais à la répression et le mépris structurel du pouvoir en place.

L’avenir des mouvements de protestation populaires n’est pas dans l’utilisation des pratiques démocratiques citée plus haut. Autrement dit, comment peut-on déranger le pouvoir politique et économique actuel ? Il est presque certain que la réponse n’est pas dans les outils habituellement utilisés. Parce que nous avons en face l’un des pouvoirs politiques les plus violents dans l’histoire contemporaine de notre société. Ce pouvoir n’a aucune gêne à exterminer et/ou à massacrer une partie de la population pour assurer sa domination contestée. Nous ne devons jamais oublier les massacres de La Saline, de Grand-Ravine, de village de Dieu et de Carrefour-feuille. Considérant ces faits, les outils alternatifs de lutte sont bienvenus dans le mouvement de protestation actuel. Il devient plus que nécessaire de recourir à d’autres formes de lutte face à ce pouvoir tyrannique et oligarchique. Tout outil de contestations qui peut déranger l’ordre social existant à sa place dans ce mouvement populaire.

Les derniers mots sont dans les mains des organisations révolutionnaires et populaires. Elles seraient des avant-gardes et arrière-gardes de ce mouvement de protestation. Parce qu’elles sont les seules capables d’assurer le leadership et la direction de tout gouvernement de transition vers une société équitable. Ne soyons pas dans l’illusion de penser que les plusieurs millions d’Haïtiens mobilisés auront assuré la direction et l’acheminement des revendications populaires. Ils sont toujours dans les rues. N’attendons pas qu’ils soient fatigués. Cela prouve la nécessité de l’apparition des organisations avec toutes les exigences qu’il faut. Presque deux ans de lutte consécutive par les classes populaires haïtiennes, ces organisations ne se font toujours pas sentir. Or, elles devraient être la cellule idéologique et politique du mouvement. Qui sont des penseurs des tactiques et des stratégies des luttes actuelles ? Toute nouvelle méthode de lutte devrait penser au sein de ces organisations. Il est encore tôt pour que ces dernières accompagnent les malheureux dans les luttes pour l’épanouissement de leur corps et leur esprit. Nous devons commencer à chanter le libera pour les politiciens rapaces. L’heure est à l’organisation populaire et révolutionnaire.

Donc, toute la lutte pour le bien-vivre des malheureux Haïtiens devrait intégrer l’aspect ludique (le chant, la danse) et le plaisir. C’est la raison pour laquelle le besoin social de loisir comme les autres besoins sociaux paraissent manifestes dans les mouvements de protestations populaires actuels. C’est un fait anthropo-historique qui justifie la dimension totale et multidimensionnelle de l’être haïtien.

Pierre Jameson Beaucejour
Étudiant finissant en Sociologie à l’UEH




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