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Vivre à l’haïtienne…

Vivre à l’haïtienne…



L’histoire épique d’Haïti, cette nation pionnière de la lutte contre l’esclavage, est pleine de rebondissements, mais surtout de controverses. Beaucoup de controverses même. « Vivre à l’haïtienne » pourrait aisément être le titre d’un roman, mais c’est plutôt les réflexions d’un citoyen bouleversé qui regarde avec impuissance la déchéance programmée de cette nation qui, pourtant, avait tout pour être parmi les plus prospères et les plus civilisées.

Depuis plusieurs mois, Haïti fait les manchettes. Encore une fois… le pays est en proie à une crise multidimensionnelle qui aura atteint les limites de l’extraordinaire et de l’imaginaire. Sans exagération, ce qui se passe en Haïti présentement aurait tout pour être qualifié de catastrophe humaine, de désastre socio-économique, de fiasco politique sans précédent. Mais en réalité, non… Haïti obtient peu d’attention en ce sens. Alors, justement, pourquoi est-ce qu’on en parle encore et toujours ?

On ne peut saisir la complexité de la crise haïtienne, sans comprendre le contexte historique particulier de ce pays dont la population est composée majoritairement de descendants d’esclaves noirs d’Afrique. Sans faire dans le politiquement correct, disons tout de suite, pour ceux qui n’auront pas le temps de lire les différents tomes rédigés sur l’histoire haïtienne, qu’Haïti n’a jamais cessé de payer les conséquences de sa « bravoure historique » contre la vieille France colonialiste. L’histoire d’Haïti est extrêmement liée à celle de l’esclavage, un sujet socialement et humainement délicat à aborder. Il est en effet difficile de se remémorer autant d’atrocités et d’injustices sans tomber dans cette sorte « d’affrontement émotionnel » où les passions ont parfois tendance à s’emporter. Cependant, c’est un devoir de mémoire obligatoire, car il relève d’une dette morale envers la société et envers l’humanité tout entière. Que cela est dit : l’esclavage, sous quelque soit sa forme, est un crime contre l’humanité ! Il est alors important d’effectuer ce devoir de mémoire pour mieux cerner les contours de cette crise, car les Haïtiens portent encore dans leurs cœurs et dans leurs vies les séquelles de ce crime odieux.

Vivre à l’haïtienne, c’est vivre dans la controverse disait-on au début de cet article. En effet, le fait d’être le premier endroit du monde où une révolte d’esclaves a engendré un État ; le fait d’avoir effectué la première insurrection armée qui a conduit à la toute première abolition de l’esclavage en 1793, remettant ainsi en question tout un système socio-économique mondial ; le fait d’avoir été la première nation à avoir dit non à l’exploitation de l’homme par l’homme, jetant ainsi les bases réelles des droits humains contemporains ; le fait d’avoir été la terre où un groupe d’esclaves va-nu-pieds a mis en déroute l’une des plus grandes puissances militaires du 18e siècle ; tout cela, et bien plus, relève de la grande controverse et témoigne de la fierté de ce peuple. Mais, elle se paie cette fierté… et au prix fort.

Ainsi, Haïti, qui aura lutté de longues années pour s’émanciper de la tutelle coloniale et s’affranchir de l’esclavage, va être forcée pendant des décennies à payer arbitrairement cet exploit. Le pays devra payer à ses anciens colons un « tribut de l’esclavage » pour pouvoir effectivement jouir de sa liberté et de son indépendance. Cette infamie historique qu’on appelle la « dette de l’indépendance » résulte du fait que la France coloniale et esclavagiste de l’époque, après sa cuisante défaite militaire aux mains des Haïtiens, aura vite fait de déclarer l’invalidité de la déclaration de l’indépendance d’Haïti. Le Roi Charles X, digérant mal cette déroute historique qui leur a été infligée par une nation qui n’en portait pas encore le nom (ce qui ajoute encore davantage à l’humiliation) et regrettant d’avoir perdu ce qu’on appelait à l’époque « La Perle des Antilles », imposa alors, en 1825, une ordonnance qui exigeait en son article II : le « versement de la somme de cent cinquante millions de francs, destinés à dédommager les anciens colons qui réclameront une indemnité ». Afin de faire respecter cette ordonnance, Charles X fit envoyer dans la rade de l’île une armada de guerre de 14 bateaux armés de 528 canons pour établir ce qui devait être l’un des plus spectaculaires blocus commercial, ne visant rien d’autre qu’à asphyxier l’économie de la jeune nation haïtienne. Au final, il aura fallu 125 ans pour qu’Haïti puisse enfin s’acquitter de cette dette. Mais, les conséquences économiques de cette extorsion demeureront irréparables. Il est donc indéniable et juste d’affirmer que la situation actuelle du pays, ne serait-ce que sur le plan économique, est aussi tributaire de ses origines coloniales et des conditions dans lesquelles cette nation a pris naissance. C’est un peu cela vivre à l’haïtienne.

Aujourd’hui, historiens, analystes et journalistes s’accordent pour dire que le pays vit présentement la pire crise de son histoire. De mémoire d’haïtien, personne n’avait vécu une situation aussi chaotique. À la faveur d’une augmentation des prix de l’essence et la dénonciation sans appel d’une corruption endémique qui aura atteint son point culminant avec « l’affaire Petrocaribe » (qualifiée par certains d’être le plus grand scandale financier du pays), Haïti vit depuis tantôt plus d’un an une période intense de revendications populaires violentes. Cela se résume, entre autres, à une catastrophe économique, une inflation dépassant la barre des 20 % et une crise humanitaire de plus en plus alarmante avec la rareté croissante des denrées alimentaires de base. L’hécatombe politique que connaît le pays depuis l’avènement du Président Jovenel Moïse aura atteint son paroxysme lorsque, depuis environ trois mois, toutes les composantes de la société dans son intégralité réclament le départ du Président. L’opposition politique, la société civile, le secteur associatif et syndical, le patronnât et même le secteur religieux, tous ont exprimé leur frustration et exigent la démission du Président. Ce dernier, fort d’un certain « soutien » de la communauté internationale, s’accroche malgré tout au pouvoir et tient mordicus à terminer son mandat, en dépit des manifestations de plus en plus violentes réclamant son départ. S’accrocher au pouvoir contre vents et marées, serait-ce aussi une forme d’existence à l’haïtienne ?

En attendant que les acteurs se décident à prendre les décisions responsables qui pourraient juguler la crise et redonner espoir à ce peuple souffrant, les drames humains se perpétuent chaque jour. Les gens meurent, les commerces sont pillés, les denrées se font rares et la pénurie guette à tous les points de vue. Pourtant, la mobilisation se poursuit, car elle est l’expression d’un ras-le-bol quasi généralisé face à la précarité et l’injustice sociale chronique qui sévissent dans ce pays. Cette mobilisation, malgré le chaos qu’elle engendre, est porteuse d’espoirs. Pour la première fois, on sent que la population est de plus en plus consciente de sa condition et réclame non seulement le départ d’un gouvernement, mais aussi un changement réel dans ce système inégalitaire et corrompu qui les maintient dans cette précarité extrême. Le peuple haïtien fait preuve non seulement d’une résilience extrême, mais surtout d’une grande capacité d’autodétermination et s’inscrit, encore une fois, dans une dynamique historique de chambardement du statu quo. C’est surtout cela, vivre à l’Haïtienne.

Paulson Pierre Philippe




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