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Crise humanitaire en Haïti. Quelle intelligibilité se faire du discours anti-systémique dominant ?

Crise humanitaire en Haïti. Quelle intelligibilité se faire du discours anti-systémique dominant ?



Considéré comme le pays le plus pauvre de l’hémisphère occidental, Haïti traverse une crise qui, au stade de putréfaction où elle est arrivée, n’a pas d’autre nom qu’une crise humanitaire. La stabilité de l’instabilité politique en Haïti constitue en effet l’huile qui attise le feu dévorant de cette crise humanitaire. Alors que la communauté internationale continue, en bon samaritain, son petit bonhomme d’humanitaire. Mais comment sortir de l’aide humanitaire qui nous déshumanise, c’est-à-dire qui nous enlève l’innocence et la part belle de notre humanité ? Et de quelle aide avons-nous besoin pour sortir de l’aide humanitaire ? Selon les données statistiques de la Banque mondiale en Haïti, publiées sur son site web https://www.banquemondiale.org, Haïti a un taux de pauvreté, disons mieux, un taux d’appauvrissement déconcertant, où « plus de 6 millions d’Haïtiens vivent en dessous du seuil de pauvreté avec moins de 2.41 $ par jour, et plus de 2.5 millions sont tombés en dessous du seuil de pauvreté extrême, ayant moins de 1.23 $ par jour », pour une population dont le taux s’élève à environ 11 millions d’habitants (les chiffres n’étant jamais exacts). À cela s’ajoutent aussi la défaillance des systèmes sanitaire, éducatif, pour ne citer que ceux-là, et la dépréciation de la gourde, la monnaie nationale. Sans oublier les risques de catastrophes qui sont une menace constante pour la population haïtienne, par exemple les inondations et les séismes auxquels celle-ci est le plus accoutumée ces derniers temps. Cette crise humanitaire, qui atteint son paroxysme dans le contexte sociopolitique immédiatement observable, a fait émerger un discours anti systémique dominant. Sans aucune intention d’être exhaustif, interrogeons ce discours.

D’une part, ce discours anti systémique est le discours du béton. Depuis plus de 8 semaines de mobilisation « non-stop », le peuple revendicatif se joint à l’opposition plurielle pour tenir, à travers le béton, ce discours de renversement de l’ordre établi avec une telle opiniâtreté qu’on peut se demander, avec un zeste de clairvoyance, si la montagne ne va pas accoucher d’une souris. Et, si tout discours a besoin d’un médium pour surgir tel un « évènement badiousien », le discours anti systémique du béton prend alors pour médium les pneus enflammés, entre autres formes de barricades menant au « pays lock ». D’autre part, le pouvoir en place tient aussi ce même discours anti systémique. Il y recourt pour trouver un bouc émissaire (le système ?) et s’en prendre aux gardiens anonymes du système. Ainsi donc, le discours anti systémique, retrouvé chez les deux camps antagonistes, est un discours oblique dont la teneur accuse une certaine ambivalence, du point de vue de l’ancrage idéologique qui le sous-tend. Qui plus est, ce discours dont il est question ici, est un discours qui, sans exagération aucune, confine au non-sens, voire à l’absurde. Vu que le système auquel le discours anti systémique s’oppose n’a jamais été lui-même saisi, dans son contenu conceptuel, par un discours consistant. D’où les interrogations suivantes qu’il importe de soulever : à qui profite le système ? Qui en sont les bourreaux ? Qui en sont les victimes ? Le discours anti systémique émergeant de la crise humanitaire que connait actuellement Haïti, lequel discours domine l’opinion publique, n’est-il pas, dans son fondement idéologique même, un discours intelligemment fabriqué, sinon façonné, par les médias de l’immédiat¬, ensevelis avec le cadavre de la pensée critique, qui vise adroitement à faire passer les victimes pour des bourreaux et les bourreaux pour des victimes ? Geste déshonorant dans la pratique journalistique en Haïti (et ailleurs ?), me direz-vous. Nonobstant son caractère flou, le discours anti systémique parvient quand même à faire entendre qu’il faut changer le système. C’est d’ailleurs un fait bougrement certain que le système a quelque chose de défectueux, rendu manifeste par les dérives bestialisantes qui affectent le faire politique haïtien, pour parler comme Edelyn Dorismond. Voilà bien un élément essentiel suggéré par le discours anti systémique dont on peut se servir pour instaurer, non sans la modalité cardinale de l’ordre politique qui conditionne les modes de gestion de vie commune, un régime de pensée capable de penser le système. Mais quid du système ?

En effet, le concept « système » devient un concept fourre-tout qui occupe l’actualité haïtienne alimentée par la crise humanitaire qui sévit en Haïti. Certains esprits avisés, conscients du déficit de discours sur ce concept, tentent de le saisir au prisme d’une approche managériale. C’est le cas du politologue Jean Odelin Casséus qui est amené à définir le concept « système », dans un texte publié sur sa page Facebook le 27 octobre 2019, comme « un ensemble d’éléments qu’on appelle inputs ou intrants qui entrent en interaction pour donner des outputs ou extrants ». Et dans le cas d’un État, le politologue précise que « le système est composé d’un territoire délimité par des frontières, d’une population souveraine qui habite ce territoire, et d’une administration politique ». Ce sont ces éléments-là qui constituent les inputs. La perpétuelle interaction entre ces derniers produit des outputs qui seront traduits par la mission première de l’État, celle d’assurer le bien-être de la collectivité. Cette approche managériale est particulièrement intéressante, en ce sens qu’elle permet de comprendre la mécanique du système au point de rendre évidentes et constatables les raisons même de sa faillite, quand l’État par exemple ne favorise pas, selon Casséus, la création des richesses, la distribution ou la redistribution de ces richesses et la protection des uns et des autres (des citoyens ?) contre toute forme d’arbitraire. Mais cette approche laisse des zones d’ombre sur les structures qui sous-tendent le système. Or, il n’y a pas de système sans structures. Les structures étant les liaisons entre les éléments qui sont en interaction dans le système, lesquels éléments sont interdépendants. Les structures tiennent en fait de l’interdépendance même des éléments du système. Ce qui pourrait signifier, contre le discours qui fait du système la vedette de l’ordre établi, que ce n’est pas le système qui importe le plus, mais plutôt les structures. Ainsi, pour mieux appréhender la mécanique du système, c’est-à-dire la logique de son organisation interne, il faut interroger les structures sur lesquelles repose le système.

Par ailleurs, au regard du cadre épistémologique de la pensée complexe d’Edgar Morin, l’organisation, terme que le sociologue préfère à « système », étant un monde complexe, autrement dit un tout organisé qui est quelque chose de plus que la somme des parties qui le constitue, permet de connecter et de relier les parties au tout et de sortir de ce qu’il appelle le « paradigme de disjonction » trouvant son émergence dans la logique séparatrice héritée de la logique binaire d’opposition depuis Aristote. D’où la nécessité de relier ce qui est séparé, compartimenté, fragmenté et fragmentaire dans le champ des connaissances. L’aptitude humaine à relier, autrement appelée « reliance », s’accompagne aussi de son antagoniste : la « déliance » définie comme la marque nécessaire d’une absence de liens ou la rupture d’une « reliance ». En fait, la « reliance » c’est la création de liens à l’intérieur du système. Les liens étant, pour le sens de mon propos ici, les structures qui assurent la connexion entre les parties. Outre la reliance, Edgar Morin parle aussi du « principe hologrammatique » selon lequel, dans un système vu comme un monde complexe, non seulement une partie se trouve dans le tout, mais aussi le tout se trouve dans la partie. Ce qui crée un effet de « boucle ou de circularité », encore une autre notion avancée par le penseur de la complexité et qui croise celle de « principe hologrammatique ». Cela dit, le système politique comme tous les autres systèmes obéit à cette même logique. Dans ce même ordre d’idées, le faire politique haïtien, pris dans l’engrenage de la logique systémique, est marqué du sceau de la « déliance », c’est-à-dire qu’il est en absence de liens, que dis-je ? En rupture de la « reliance » qui est la condition d’existence même du système. C’est donc un système sans structures, un système désorganisé, dans le sens où les parties ne sont pas reliées au tout. À titre d’exemple, l’économique et le politique, deux parties du tout ayant chacun ses structures propres, sont à couteaux tirés dans le système. Puisqu’ils ne sont pas reliés au système qui, semble-t-il, a aliéné son droit d’existence en se substituant à sa propre négation. Par la logique néolibérale, l’économique empiète sur le politique au risque d’entraver la création de liens (la « reliance ») dans le système. N’est-on pas là en présence d’une utopie du système ?

Du point de vue du « principe hologrammatique », non seulement nous sommes les produits du système (nous sommes dans le système), mais également nous reproduisons le système (le système est en nous). Nous sommes donc des produits - (re)producteurs. Ce système mafieux dans lequel la corruption et l’opportunisme se taillent une place royale, fait de nous des complices. À la vérité, nous sommes tous des voleurs, des corrompus. En fait, si nous ne le sommes pas dans l’allure factuelle des choses, nous le sommes potentiellement. Et la question de la corruption est une question suffisamment complexe. Car le corrompu est aussi un corrupteur ou est un potentiel corrupteur, et le corrupteur est déjà en lui-même un corrompu. C’est par conséquent un jeu subtil de corrompu-corrupteur.

Le système tel est qu’il est institué favorise fondamentalement notre corruption. Laquelle est enfouie dans notre inconscient collectif. C’est un système qui a la baguette magique de faire d’un indigent un fortuné ad vitam eternam, l’espace d’un cillement. Un système pareil, comment le changer quand, et c’est là tout le paradoxe, ceux à qui le système ne profitent pas (les victimes du système), ne veulent pourtant pas que le système change au profit de tous. Parce que dans leur tête d’opportunistes invétérés « tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir ». Ils ont fait siens ce vieux proverbe en nourrissant l’espoir de goûter aussi aux mamelles de la vache, et ce, dans l’attente de leur candidat que l’ordre politique permettra un jour comme un autre de monter au pouvoir. N’ayant pas les compétences et le mérite qu’il faut, comme beaucoup d’entre ceux qui réussissent à monter au pouvoir et à qui le système profite, ces victimes du système attendent avec espoir que le système les élève en dignité. Dès lors, le discours antisystémique qui demande le changement du système n’est-elle pas que la partie émergée de l’iceberg ?

Jean Guilbert Belus,

Mémorand en linguistique théorique et descriptive

à la Faculté de Linguistique Appliquée (FLA)




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