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L’effet du mouvement « pays lòk » sur l’éducation

L’effet du mouvement « pays lòk » sur l’éducation



Depuis quelques semaines, plusieurs bouleversements politiques paralysent presque complètement toutes les activités sociales, économiques et politiques du pays. L’école, comme institution visible et avant-gardiste de la société, n’est pas épargnée. Les activités du système d’enseignement préscolaire, primaire, secondaire, universitaire et professionnel sont dysfonctionnelles. Marqués depuis vers les années 2018 par moult griefs des opposants au gouvernement de Jovenel Moïse, ces bouleversements ont donné naissance à un vaste mouvement de contestation sociale connue sous le nom de « peyi lòk » - expression créole qui se traduit littéralement par les vocables de « Pays embourbé », « Pays cloisonné », « Pays enclavé », « Pays isolé » « Pays bloqué », « Pays déchiré intérieurement ». Le match politique paraît malsain. Les luttes sont extrêmes. La bataille semble engagée en dehors de l’intérêt général. Malheureusement, les divers acteurs sociopolitiques et économiques du pays n’ont pas tiré des enseignements du passé. Aujourd’hui comme hier, l’école demeure la première victime d’une bataille politique. Dans quelle mesure l’éducation est-elle affectée par le mouvement peyi lók ? L’objectif principal de cet article est d’indiquer les conséquences immédiates du phénomène de contestation dénommé « peyi lòk » sur le fonctionnement actuel du système éducatif national.

Aux origines du mouvement peyi lòk

Inefficacité des politiques économiques et sociales

Le 7 février 2017, Jovenel Moïse, l’homme d’affaires connu sous le nom de ‘’Neg ban nan n’est devenu le 58e président de la République d’Haïti après un long processus électoral ponctué de violences, de faible participation et d’immixtions d’acteurs divers dans le dénouement du scrutin successeur et acolyte du pouvoir Tèt Kale de l’ancien président-chanteur Michel Joseph Martelly, Jovenel Moïse hérite d’un pays profondément divisé et fragilisé principalement par l’instabilité politique chronique, l’insécurité interne, la mauvaise gouvernance de la chose publique, la corruption, le clientélisme, le manque de souveraineté et enfin par la montée exponentielle du phénomène de l’émigration et de bandes armées. Ainsi, le nouveau locataire du Palais présidentiel ne pouvait ignorer les enjeux, défis et la fragilité de gouvernabilité du pays durant les cinq prochaines années de sa mandature – d’autant plus que sa légitimité (à peine 500. 000 voix aux élections) elle-même faisait de loin l’unanimité dans la classe politique et le secteur privé des affaires économiques. Diriger le pays dans de telles conditions se révélait d’une tâche extrêmement ardue et périlleuse pour le chef de la magistrature suprême de l’État.

Dans son discours prononcé le 7 février 2017, le président Jovenel Moise avait réitéré sa volonté d’organiser, dès le lendemain de sa prise en fonction, les états généraux sectoriels de la nation (EGSN). De plus, le chef de l’État avait aussi rappelé qu’il allait mettre de l’argent dans les poches et de la nourriture dans les assiettes des citoyennes et citoyens qui, pendant longtemps, étaient oubliés dans l’agenda sociopolitique de ses prédécesseurs. Or, le constat demeure que l’affichage politique et les discours ont dû courber l’échine devant la robustesse d’une réalité hostile au changement. La réalisation des promesses de campagne de Jovenel Moïse reste aujourd’hui incertaine et des patates chaudes – comme l’affaire Pétro caribe – brûlent entre les mains du président. Le bilan du Président Jovenel Moïse reste très largement mitigé. Il ne fait pas de doute que les choses vont mal. Ce que le président lui-même a reconnu dans ses dernières déclarations en accusant le système. Un système visible, bien gardé, défendu, géré et qui se renouvelle quotidiennement. C’est donc ce système qui, selon le président, empêche depuis plus de deux années à son administration de décoller et d’offrir des opportunités sociales et économiques pour sortir le pays de sa fragilité socioéconomique et politique.

Le Chef de l’État n’arrive toujours pas à réunir la nation pour engager le dialogue national. L’argent n’arrive toujours pas dans les poches et les assiettes des plus pauvres sont vides. Par ailleurs, l’électrification 24/24 et 7 jours sur 7 des foyers en Haïti ou la construction des 15 000 salles de classe sont restées au stade des paroles sans les actes. Quant à l’initiative du président de lancer personnellement le 1er mai 21018 sa « Caravane du changement » dans le but d’augmenter la production des produits agricoles de la vallée de l’Artibonite, les résultats escomptés sont très mitigés contrairement au satisfecit que s’est décerné le président lui-même. Enfin, l’État est incapable de garantir avec efficacité la sécurité des biens et des personnes. Aussi, il reste qu’après plus de deux années au pouvoir, les promesses de changement du président de la République se trouvent dans un carrefour délicat. Le Chef de la magistrature suprême de l’État est en perte de confiance, impopulaire et décrié par presque tous les secteurs du pays qui réclament à cor et à cri sa démission à la tête du pays.

Instabilité politique chronique et luttes pour le pouvoir politique

On ne saurait imputer l’origine de la contestation anti gouvernementale uniquement à l’aune du bilan désastreux du Chef de l’État en tant que garant de la vitalité socioéconomique, sécuritaire et politique du pays. Le pays est caractérisé par une instabilité politique chronique, des luttes pour le contrôle du pouvoir politique, la sauvegarde des intérêts de groupes financiers et enfin de l’irresponsabilité ou de la complicité des élites intellectuelles, économiques et politiques. Dans l’histoire de la République d’Haïti, on s’aperçoit que l’instabilité politique, des luttes intestines pour la prise ou la conservation du pouvoir politique et la sauvegarde des intérêts de groupes financiers sont aussi bien à l’origine des contestations sociales qui ont été suivies depuis la période de l’indépendance de la République d’Haïti. L’histoire de la culture politique en Haïti montre que le « système politique » est caractérisé par une forte instabilité et par le primat de la quête du pouvoir politique. Cette culture politique semble comporter deux lieux de rationalités à savoir, le discours politique et le système politique. Et s’agissant de ce dernier, il existe un dynamisme, une interdépendance et un jeu relationnel entre les différents éléments (acteurs collectifs ou individuels) du système politique, et les interactions entre les acteurs et les modes de rapports de pouvoir y compris les conflits qu’ils génèrent sous la forme de violence restent pendant longtemps déterminants sur la vie sociopolitique » dans toutes les sphères du pays. Les luttes sociopolitiques qui ont été suivies depuis la Révolution haïtienne de 1804 témoignent d’un déficit de gouvernabilité des élites politiques.

Par exemple, de 1807 à 1820, le pays a connu des conflits armés entre les principaux généraux de la guerre de l’Indépendance. Et les luttes acharnées pour le pouvoir politique ont eu pour conséquence la division du pays en quatre sièges de gouvernement et des guerres civiles à travers les différentes régions du pays. Ainsi, depuis l’assassinant de l’empereur Jean-Jacques Dessalines, le 17 octobre 1806, l’instabilité politique devient chronique où se mêlent : guerres civiles, rivalités, tensions, conflits internes (1807 à 1840), gouvernements successifs et durables (Faustin Soulouque, 1847 à 1849, Geffrard et Salnave 1868), révolutions (1946, 1986), assassinats (le président Vilbrun Guillaume, 1915), coups d’État (1957, contre le président Daniel Fignolé, 1990 contre le président Jean Bertand Aristide), perturbations politiques, exils (1990, 2004, le président Aristide), démissions des présidents (Élie Lescot, 1946, 2004) crises électorales, élections frauduleuses ou contestées (1957, 1988, 1997, 1998, 1995, 2000, 2006 et 2015, 2016), dictatures (Duvalier, 1957-1986), crises institutionnelles, gouvernances transitoires ou provisoires (1956-1957, 1988, 2004 et 2016). Enfin, des problèmes de sécurité et interventions militaires étrangères répétées sur le sol (1915-1934, 1994 avec les USA, 2004 sous l’égide de l’ONU). Une perte de légitime ou de souveraineté de l’Etat haïtien qui perdure. Un paysage politique marqué par des violations de droits de l’homme, anarchies, rixes, émeutes, massacres, révoltes, soulèvements populaires, perturbations politiques, manifestations sociales violentes, affrontements, violences, pillages et proliférations de gangs armés dans tout le pays. En conséquence, la transition vers la démocratie demeure complexe. En ce sens, l’auteur Pierre Raymond Dumas (1997) note qu’il s’agit d’une « transition qui n’en finit pas » dans la mesure où l’instabilité politique, la tenue ou non d’élections frauduleuses, les coups d’État et des soulèvements, l’absence de dialogue, de consensus, de la négociation constituent les principales caractéristiques de la manifestation du pouvoir politique dans ce pays. Ce qu’il faudrait surtout retenir c’est que l’école reste la première victime des crises sociopolitiques.

L’école : la première victime des crises sociopolitiques

D’un simple coup de projecteur historique, on s’aperçoit que l’école a été le plus souvent la première victime des crises politiques profondes qui ont été suivies depuis la période de l’indépendance de la République d’Haïti. En effet, l’institution scolaire est généralement au cœur des batailles ou conflits politiques soit pour le contrôle et la conservation du pouvoir politique (Brutus, 1928), (Trouillot, 2014), ou encore pour un chambardement radical du système sociopolitique et économique. Pendant la période 1807-1820, les tentatives de la construction du système d’éducation (après12 années d’inactions éducatives) ont été fortement perturbées à cause des conflits politiques qui ont opposé le président Alexandre S. Pétion et le roi Henry Christophe. De son côté, le président Jean Pierre Boyer, dans le but de garder le pouvoir, s’est montré peu attentionné à l’éducation de la population. Ainsi, de nombreux arrêts ont scandé la vie scolaire durant les présidences de Boyer (1818), Geffrard (1859), Salnave (1867) et Salomon (1879). Les luttes politiques internes qui avaient occasionné l’occupation américaine de 1915 ont aussi déstabilisé le fonctionnement du système scolaire. La révolution de 1946, marquée par des turbulences politiques a eu des impacts négatifs sur l’évolution des systèmes d’enseignement à travers tout le pays. Aussi, la détérioration de l’éducation semble être une caractéristique fondamentale du pays.

Vers les années 1986, les révoltes qui ont eu lieu dans tout le pays pour mettre fin à la dictature des Duvalier avaient perturbé pendant plusieurs semaines les activités éducatives. Dans la même veine, le coup d’Etat de 1990 contre le président Jean Bertrand Aristide ainsi que l’embargo impose à Haïti n’ont pas été sans conséquence sur l’évolution de la scolarisation. L’école a été fortement touchée pendant la période du coup de force et de la succession des gouvernements militaires et civils. C’est aussi le même cadre de figure pendant les nombreuses crises électorales qui ont été suivies dans le cadre du processus démocratique de l’après 1986. Nous avons pour preuve, des élections frauduleuses ou contestées des années 2000, 2004, 2006, 2011 et 2015. Aujourd’hui encore, l’éducation n’est pas épargnée. L’école reste malheureusement la première victime des crises sociopolitiques et économiques. L’école est le plus souvent ignorée, voire même instrumentalisée dans les batailles politiques. Les belligérants ne sont pas attentifs à l’école. Ils ciblent le plus souvent l’école pour déstabiliser les régimes ou gouvernements en place ou encore de nuire à l’opposition politique. Aussi, l’éducation reste sous fiancée, peu développée, de faible qualité et inefficace sur le plan externe. Enfin, l’école semble être instrumentalisée dans les batailles politiques.

L’instrumentalisation de l’école

Dans l’histoire des luttes politiques, l’école est le plus souvent la première victime. Elle a été servie et utilisée comme instrument de nuisance en périodes politiques. La perturbation des activités scolaires est utilisée comme une arme de dissuasion et un prétexte par les protagonistes. Aujourd’hui comme hier, l’école se trouve au cœur d’une véritable bataille politique non dans les intérêts de cette institution en grand besoin de réformes. L’institution scolaire reste fortement touchée, instrumentalisée et utilisée aussi bêtement dans la plupart des batailles politiques. À bien considérer, moult explications sont possibles. Tout d’abord, les protagonistes savent pertinemment que la sociabilité se tisse grandement à l’école et que celle-ci constitue, entre autres, l’une des brèches de contestation de la vie politique. Ensuite, l’institution scolaire génère de grandes retombées économiques non seulement pour l’investissement privé, mais aussi pour l’État dont les moyens de création d’emplois publics sont pauvres. Enfin, l’institution scolaire a une grande visibilité par le nombre important d’élèves scolarisés et, notamment, du rôle de nuisance qu’on peut lui faire jouer dans le jeu des conflits politiques.

Aussi, lorsque l’institution scolaire est perturbée, elle paralyse l’ensemble des activités sociales, économiques et politiques du pays. Ce qui pèse aussi bien sur le marché national et régional. En ciblant donc l’école, on pense pouvoir déstabiliser le pouvoir ou le régime en place. Par ailleurs, on soulève également la colère de la population contre le gouvernement. S’attaquer à l’école revient de s’attaquer au gouvernement en place. Aussi, de notre tentation de mener des luttes extrêmes, nous ne faisons que détériorer la situation éducative à tous les niveaux du système d’enseignement et de la formation professionnelle. Aujourd’hui comme avant, l’école demeure l’une des stratégies de luttes des protagonistes. Depuis près de 3 ans, un mouvement sociopolitique radical secoue le bon fonctionnement des principales institutions socioéconomiques et politiques du pays. Appelé communément ‘’peyi lòk’’, ce mouvement consiste à paralyser l’ensemble des activités sociales, culturelles, économiques et politiques à travers les différends régions du pays. La difficulté, c’est que les adversaires politiques ne mesurent toujours pas l’ampleur des conséquences néfastes de l’instrumentalisation de l’école sur le développement de l’éducation.

L’effet du ‘’peyi lòk’’ sur le fonctionnement du système éducatif

Entre 2018 et 2019, les épisodes du pays lòk n’ont fait qu’aggraver une situation éducative déjà précaire. Les activités scolaires du primaire et du secondaire voire celles de l’Enseignement supérieur ont été dysfonctionnelles pendant plusieurs semaines en raison de profondes crises politiques qui ont secoué la vie sociale, économique et politique du pays. Par exemple, le nombre moyen des jours d’ouverture de classe n’a pas été respecté. Des mesures particulières avaient été prises pour évaluer les élèves. L’organisation des épreuves officielles s’est déroulée dans des conditions difficiles et traumatisantes. Les familles haïtiennes avaient le sentiment d’avoir consenti des efforts en vain. Aussi, le niveau baisse considérablement. L’objectif de l’éducation primaire pour tous reste aléatoire. Quelles sont les conséquences immédiates du phénomène peyi lok sur l’école ? En d’autres termes, dans quelle mesure le mouvement peyi lok affecte le fonctionnement du système scolaire sur l’ensemble du territoire national du pays ?

Effet sur les établissements préscolaires, l’enseignement fondamental et le secondaire

Le peyi lòk a un impact négatif sur le fonctionnement des écoles préscolaires, l’enseignement fondamental et l’expérimentation du Nouveau Secondaire. Par exemple, ce sont plus de 328 079 filles et garçons inscrits au préscolaire qui sont concernés. Ceci affecte le fonctionnement de près de 1.427 écoles préscolaires. La perturbation des activités scolaires touche 15.268 écoles fondamentales et 2.193 au niveau secondaire. En clair, 82 % des établissements du réseau privé d’enseignement et 8 % du secteur public qui y sont affectés. La fermeture de l’école met en arrêt de travail de nombreux professeurs, agents administratifs, professionnels, etc. Aujourd’hui, 16 618 écoles sont fermées à travers les dix départements géographiques du pays. Par exemple, au niveau de l’enseignement fondamental, le pays lòk met en arrêt de travail près de 60 261 enseignants. C’est un véritable blocage des activités sociales, professionnelles et économiques. Enfin, ceci pèse lourdement sur la mise en place du Nouveau Secondaire.

Impact du pays lòk sur le fonctionnement de l’université et l’enseignement technique et professionnel

L’université ainsi que l’enseignement technique et professionnel ne sont pas épargnés par le phénomène du pays lòk. Par exemple, le pays lòk paralyse les 11 facultés et centres universitaires supérieurs de l’Université d’Etat d’Haïti (UEH). Ce mouvement de contestation sociale affecte aussi bien le fonctionnement de près de 208 institutions universitaires privées. Aujourd’hui, près 40 000 étudiants sont coincés chez eux. Plus de 1 500 professeurs et près de 800 professionnels administratifs sont contraints de ne pas répondre à leurs obligations professionnelles à cause d’un mouvement jugé radical. Une situation qui enfonce le clou au dos d’une institution universitaire déjà précaire. La qualité de l’enseignement est faible. L’université est sous-financée. Aucune politique sérieuse de recherche et d’innovation. Des professeurs non qualifiés dont à peine 10 % ont le statut de docteur. Aujourd’hui, de nombreux étudiants sont dans la difficulté de présenter leurs travaux universitaires à cause des difficultés académiques et financières. Malheureusement, le pays lòk ne fait que détériorer d’avantage une situation éducative déjà malade, de mauvaise gouvernance et surtout inefficace à la fois sur le plan interne et externe. Le mouvement peyi lok pénalise le plus des enfants issus des milieux défavorisés du pays.

Un mouvement qui enfonce davantage des enfants défavorisés

Le mouvement peyi lòk pénalise d’avantage des enfants issus des catégorisés socioéconomiques défavorisées. Il a des conséquences négatives sur l’intégration des jeunes et leur liberté. Il enfonce davantage des disparités dans l’accès à l’apprentissage au moment des arrêts. Des enfants qui sont hérités d’un capital intellectuel préalable au sens de Hirsh ou encore de capital culturel dans la perspective de Bourdieu ne sont pas totalement frappés par cette turbulence scolaire. Car leurs parents utilisent diverses stratégies pour compenser la paralysie des activités éducatives. En ce sens, le peyi lòk touche particulièrement celles et ceux qui n’ont pas eu dès leurs naissances la chance d’avoir des parents cultivés, fortunés et des ressources et matérielles disponibles à la poursuite de leurs scolarités. Des enfants qui ont été toujours ou le plus souvent ignorés, scolarisés dans des bâtisses de fortune, avec des maîtres peu qualifiés, mal rémunérés, voire médiocres. Des exclus qui n’avaient pas un repas chaud pendant le temps scolaire. Des opprimés, exclus, oubliés d’un système éducatif de faible qualité. Localisés principalement dans des régions rurales et ghéttorisées du pays, ces nombreux enfants défavorisés n’ont pas de moyens économiques et culturels pour payer par exemple des cours particuliers durant ces moments de fermetures répétées des classes. Ces oubliés du système ne disposent pas de ressources électroniques ou autres pouvant les aider à combler ces heures perdues, ses arrêts répétés à cause des contestations sociales et politiques. Ce sont eux, ces marginalisés qui auront de la difficulté à s’insérer professionnellement et espérer monter dans l’échelle sociale pour de meilleures conditions socioéconomiques. Malheureusement, ce sont eux qui sont pris en otages, traumatisés, angoisse depuis plus de deux mois. Ce sont ces marginalisés qui deviendront plus tard des frustrés du délitement de la société haïtienne. Aussi, le mouvement pays lòk ne fait que contribuer à la détérioration du système éducatif haïtien. Et ceci est inacceptable, intolérable, inconcevable et révoltant surtout à un moment où Haïti est signataire de plusieurs conventions internationales en matière de scolarisation et que toute la population attend de l’éducation des effets de déclenchement socioéconomique pour sortir le pays de la pauvreté et frayer le chemin du décollage économique.

Aggravation de la situation de l’éducation

En plus des contraintes structurelles, démographiques, académiques, économiques et politiques qui pèsent sur le système d’éducation, les épisodes du pays lòk aggravent une situation éducative qui à déjà la tète plongée au sol. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. L’effort public, fiscal pour l’éducation reste faible (entre 10 à 22 % du PIB). L’école est peu développée et de qualité médiocre. Aujourd’hui, près 500 000 enfants, filles et garçons, sont en dehors du système scolaire primaire. Les résultats scolaires sont mauvais. Plus de 56 % des adultes, localisés principalement dans des régions rurales défavorisées du pays, sont analphabètes. L’illettrisme gagne du terrain à tous les niveaux du système éducatif haïtien. Nos enfants ne lisent pas. Nos diplômes sont dévalorisés. Nos diplômés ne sont pas compétitifs sur le marché national, régional et international. L’école n’est pas innovante. Bref, un système scolaire injuste et inefficace où se mêlent : gaspillage, inégalités scolaires, mauvaise distribution géographique des services et biens éducatifs, mauvaise qualité de l’enseignement, maigres résultats aux examens (43 %), abandons scolaires (26 %), redoublements fréquents (14 %), mauvais regroupements des élèves (30 à 50 élèves dans une salle de classe) et de nombreux sur-râgés (72 %). Par ailleurs, le système éducatif est contaminé par des influences politiques, le clientélisme et un niveau de corruption élevé. Ajoutons à tout cela, le manque de formation et les mauvaises conditions d’exercice du métier d’enseignant. Aujourd’hui, l’école se trouve dans la difficulté de remplir convenablement ses principales fonctions sociales, culturelles, économiques et politiques. Aussi, il faudrait la libérer afin qu’elle puisse remplir avec efficacité ses finalités.

Pourquoi libérer l’école ?

L’éducation peut jouer un rôle central dans le développement socioéconomique et politique du pays. Et c’est pour cette raison majeure que nous devons la libérer de l’emprise des influences politiques et le clientélisme. Nous devons avant toute chose, épargner l’école des conflits politiques. Il faudrait cesser d’ignorer l’école dans nos conflits politiques. Il faudrait arrêter ce jeu malsain. Il faudrait définir un nouveau projet de société qui soit associé à une nouvelle politique d’éducation et de formation dans une dynamique de progrès individuel et collectif. En ce sens, l’école doit être au centre des projets sociopolitiques et économiques afin qu’elle puisse répondre à des exigences de la société haïtienne. Une société démocratique, inclusive, juste, équitable et prospère. Une société où l’agir ensemble, l’intérêt collectif et le bien-être seront au cœur de la vie sociale, culturelle, économique et politique de toutes les catégories de la population.

En dépit de certaines limites théoriques et méthodologiques, les nombreuses recherches qui ont été réalisées sur l’effet de l’éducation demeurent robustes. En effet, l’éducation peut contribuer au développement de la croissance économique et à la rentabilité individuelle (Gary Becker, 1962, Hanushek et Woessman, 2008). L’éducation peut participer également à la réduction de la pauvreté (Naudet, 2006), des conflits et sortir le pays de sa situation de fragilité (Chauvet et Collier, 2008). De plus, la réduction de la violence (Salmi, 2000), la promotion de la cohésion sociale (Heyneman, 2003) et la mise en place du processus de paix (Miller-Grandvaux, 2009) passent indubitablement par l’éducation de la population. De plus, l’école pourra bien le bien-être individuel, collectif et favorise un niveau social plus appréciable de la société (Psacharopoulos, 1994) ; (Sen, 1999). Aussi, il est urgent et plus que nécessaire à ce que les protagonistes, adversaires, belligérants d’en haut et d’en bas, du dedans ou du dehors, de l’intérieur et/ou de l’extérieur, puissent se mettre d’accord pour faciliter la reprise des activités scolaires à travers les dix départements géographiques du pays. En ce sens, le temps devrait être à la trêve. Disons plutôt, il faudra un accord entre les protagonistes pour protéger l’école des conflits et garantir le retour à l’école sans aucune condition. Et que plus que jamais l’école ne doit être au centre des conflits sociopolitiques et économiques.

Vers un temps de trêve pour la reprise des activités éducatives

À peine deux mois de la rentrée des classes, l’année académique 2018-2019 connaît déjà son premier arrêt. Les arrêts répétés des activités scolaires affectent considérablement le développement de la scolarisation à travers les différentes régions du pays. Aujourd’hui, élèves, professeurs, professionnels de l’éducation sont fatigués, angoissés, traumatisés. La détérioration de l’éducation n’est pas favorable au progrès socioéconomique du pays. Les arrêts qui ont scandé les activités scolaires sont néfastes pour la survie du système d’enseignement. Nous devons prendre nos responsabilités devant nos filles et garçons. Il est de notre responsabilité de garantir la formation de nos citoyennes et citoyens pour ne pas hypothéquer le progrès du pays. Aussi, les décideurs politiques, syndicats, acteurs, opérateurs, partenaires et responsables des associations éducatives doivent sortir de leurs silences pour revendiquer et exiger la reprise des activités éducatives sur l’ensemble du territoire national du pays.

Le courage politique s’inscrit dans un temps de trêve afin de faciliter la reprise des activités scolaires. Les belligérants doivent trouver un accord pour garantir au plus vite le retour à l’école. Le blocage scolaire n’est pas avantageux pour le développement de la scolarisation. Car, non seulement le dysfonctionnement affecte les heures d’apprentissage (180 jours, déjà le plus faible de la région), dévalorise des diplômes, mais aussi, il rend moins compétitifs nos jeunes sur le marché du travail. Ce sont plus de 369 millions de dollars US qui sont affectés annuellement dans le budget de l’Éducation nationale qui nous sommes en train de gaspiller. Ce sont près de 2.1 millions d’enfants qui sont contraints de rester chez eux, pris en otage à cause de notre insouciance de mener des batailles extrêmes dans le seul but de prendre ou de conserver le pouvoir politique. Nous devons apprendre à penser à nos enfants. Nous devons à donner plus d’attention à nos écoles. Et nous devons agir vite pour éviter la détérioration de notre système d’éducation et de formation professionnelle et technique, gage d’un développement durable de la société haïtienne. Nous restons convaincus que l’éducation, associée à un projet politique, est la voie idéale pour sortir durablement le pays de sa fragilité socio-économique et politique et frayer un chemin vers le progrès humain et économique de la population.

Conclusion

Les revendications portées par diverses catégories de la société haïtienne ces derniers temps sont légitimes. Car, non seulement, les politiques économiques et sociales ne sont pas tenables pour sortir le pays de la pauvreté, mais aussi, l’Etat est incapable de garantir avec efficacité la sécurité des biens et des personnes sur l’ensemble du territoire national du pays. Toutefois, les motivations des contestations sociales qui paralysent depuis plus deux années la quasi-totalité des activités sociales, économiques et politiques du pays semblent ne pas être liées uniquement à un mauvais bilan du président Jovenel Moise à la tête de la magistrature suprême de l’État. Il s’agira tout aussi bien d’une instabilité politique chronique où se mêlent des luttes pour le contrôle, la conservation du pouvoir politique et la sauvegarde des intérêts financiers de groupes économiques particuliers. En d’autres termes, dans ce pays, l’instabilité politique devient un phénomène quasi récurrent, voire intériorisé dans les us et pratiques. Elle génère une insécurité généralisée marquée en particulier par de violentes secousses qui handicapent la vitalité politique, institutionnelle, socioéconomique et éducative de la société haïtienne sans distinction aucune. Ainsi, il n’y a donc pas une raison unique à ce blocage sociopolitique, mais toute une série de motivations qui s’imbriquent et échappent aux attentions de nombreux acteurs.

Ainsi le mouvement peyi lòk s’inscrit donc dans la continuité d’une société divisée et fragilisée tant sur le plan politique, économique que social. Une société en panne de cohésion sociale et de bonne gestion de la chose publique. Une société où le partage du sensible fait défaut. Une société où la défense de l’intérêt général est rarement une priorité des principaux décideurs politiques et acteurs. Une société où l’agir ensemble n’est pas dans nos veines. Une société qui ne se soucie pas du bien-être collectif. Une société anti-école. Une société en panne de progrès socioéconomique et politique. Une société qui se dépérisse chaque jour. Et malheureusement dans les batailles politiques, l’éducation semble être ignorée, oubliée, voire même instrumentalisée.

Enfin, c’est injuste surtout dans un pays où plus de 80 % des ménages financement l’éducation de leurs enfants. C’est injuste quand on sait que plus de 78 % de la population vit dans le chômage. Car, une bonne éducation pourrait faciliter la transition formation emploi et la réduction de la pauvreté. Il faudra rappeler au passage que 34 % de la population haïtienne à moins de 15 ans. Nous sommes en train d’hypothéquer l’avenir des générations présentes et futures. Aussi, il est de la responsabilité de l’État de garantir la sécurité des bâtiments scolaires, le transport des élèves et faciliter le travail des professeurs et agents administratifs sur l’ensemble du territoire national du pays. Il faudra sortir de notre silence et demander aux belligérants de libérer l’école. En somme, le caractère anti-école constaté depuis la période de l’indépendance de la République est loin d’être favorable à la réreconstruction sociale, économique, cultuelle et politique d’un pays. Il n’y a rien qui justifie qu’on s’attaque à l’école. Il n’y a rien qui justifie qu’on pénalise les familles à cause de nos passions et ambitions politiques. Aussi, il faudra épargner, libérer l’école pour qu’elle puisse participer à la reconstruction sociale, culturelle, économique et politique de la société haïtienne dans une perspective du vivre ensemble et de progrès collectif.

Dr Jesse Jean
Expert consultant en Education et Formation
jessejean61@gmail.com
Wadner Arthus, diplômé de Sciences politiques
awadner@hotmail.fr




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