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Que faire de tous ces morts qui vivent encore ?

Que faire de tous ces morts qui vivent encore ?



Les générations présentes ont hérité de la dictature une crainte de la politique. Lorsqu’on lit l’histoire récente de ce pays, on comprend que la dictature ne tolérait pas les idées contraires. Toute critique qui n’allait pas dans l’intérêt du pouvoir était sévèrement réprimée. C’était donc le règne de l’intolérance. La pluralité des tendances n’était pas admise. En conséquence, beaucoup de cadres abandonnaient Haïti pour d’autres cieux, et le pays reste jusqu’à présent au stade de sous-développement. Le désir de conserver le pouvoir était la principale préoccupation de celles et ceux qui dirigeaient le pays au cours de la période de dictature. L’aménagement et le développement du territoire n’étaient pas au centre de leur décision. Cette peur de la politique en Haïti intègre les schèmes de pensée de l’individu et celle-ci se transmet de génération en génération. Cela les amène donc à en faire une représentation négative. Après cette période, la politique haïtienne est surtout caractérisée par l’audace et le militantisme. Beaucoup de néophytes font leur apparition sur la scène politique. L’ère démocratique offre trop de facilités, et n’importe qui dès qu’il a l’aval des électeurs, victimes souvent de leur ignorance politique, occupe n’importe quelle fonction importante au niveau de l’État. En termes de retombées, le pays est mal gouverné, les institutions sont dysfonctionnelles, la corruption, le népotisme, le clientélisme et le favoritisme affectent considérablement l’administration publique.

L’attitude des citoyens par rapport à la politique représente pour nous une préoccupation. Beaucoup d’entre eux ne savent pas ou ignorent si le développement des secteurs d’activité (santé, éducation, agriculture…) dépend des décisions politiques. Pour répéter Bertolt Brecht, poète et dramaturge allemand, ils sont donc des analphabètes politiques. Selon ce dernier : « le pire des analphabètes, c’est l’analphabète politique. Il n’écoute pas, ne parle pas, ne participe pas aux évènements politiques. Il ne sait pas que le coût de la vie, le prix des haricots et du poisson, le prix de la farine, le loyer, le prix des souliers et des médicaments dépendent des décisions politiques. L’analphabète politique est si bête qu’il s’enorgueillit et gonfle la poitrine pour dire qu’il déteste la politique. Il ne sait pas, l’imbécile, que son ignorance politique produit la prostituée, l’enfant de la rue, le voleur, le pire de tous les bandits et surtout le politicien malhonnête, menteur et corrompu, qui lèche les pieds des entreprises nationales et multinationales. »

La perpétuation de ce refus de s’impliquer dans la vie politique de son pays est assurée et alimentée par des structures que nous appelons des « fabricants de morts politiques. » Les connotations péjoratives y relatives émanant des discours dominants conditionnent le comportement de l’individu. L’image de la politique en Haïti est salie. C’est une évidence pour plus d’un. Elle tend à repousser au lieu d’attirer des citoyennes et citoyens compétents et honnêtes pour se mettre au service de la patrie commune. La prise en otage de la politique par des groupes affairistes sous le regard complice des couches vulnérables de la société ne fait qu’hypothéquer l’avenir de ce pays. Nous parlons généralement de corrompus en Haïti en ignorant souvent les corrupteurs. Pourtant, ils sont les deux faces d’une même médaille : la corruption.

Les citoyens sont victimes d’une double peur. D’une part, les masques que l’on met au visage de la politique font peur. Ils ont le reflet de la mort, de la violence, de la destruction… D’autre part, l’individu se sent impuissant par rapport à tous ces portraits. Il a peur de les affronter. Le vide engendré par la non-implication du citoyen dans la vie politique est exploité par des groupes d’individus qui s’entendent parfaitement pour s’accaparer des ressources de l’État. Ceci est la conséquence du discours des « fabricants de morts politiques. » Qui sont-ils ? Ces derniers sont multiples. Nous tenons à aborder ici quelques-uns : la famille, les médias, l’église, l’école, les groupes d’amis.

Comment la famille fabrique-t-elle des morts politiques ?

La famille est responsable au premier plan de la socialisation de l’individu. Elle facilite son intégration dans la société. Elle lui transmet des principes et des valeurs qui façonnent son imaginaire et modèlent son comportement. Au niveau de cette entité sociale, il n’est pas toujours conseillé aux membres d’intégrer la vie politique haïtienne. Celle-ci est souvent présentée comme un péché qu’il ne faut pas commettre. Cela crée par conséquent un comportement d’évitement chez bon nombre de citoyens honnêtes et compétents qui pourraient être utiles à l’État, et qui font choix du mutisme, disent-ils généralement, dans le souci de protéger leur personnalité, leur renommée, leur intégrité. Certains parents transmettent leur ignorance politique à leurs progénitures, et s’assurent que ces dernières respectent absolument leur point de vue. Cette position est souvent liée à une mauvaise expérience faite soit par un proche, soit par un voisin ou tout simplement par les ouïes dire. Donc, cette peur de la politique est transmise de père en fils, et fait de nous des morts politiques.

En quoi les médias sont-ils responsables dans le processus de fabrication des morts politiques ?

Les médias jouent un rôle important dans la vie politique. Ils sont donc l’une des caractéristiques de la communication politique. Ils font le pont à travers les journalistes entre les leaders politiques et l’opinion publique. Ils sont considérés sur le plan sociologique comme un agent socialisateur. Dans leur mission de transmission de l’héritage social, les médias s’impliquent dans la reproduction de l’ordre établi. Les discours qu’ils véhiculent et les thèmes qu’ils traitent à travers les émissions ne contribuent aucunement à l’émancipation politique des citoyennes et citoyens haïtiens. Sur le plan politique, ils jouent tout simplement le rôle de canaux qui diffusent l’opinion des groupes qui se battent pour s’emparer du pouvoir. Le public est invité à choisir les figures les mieux vendues à travers les émissions. Pourtant, des gens mieux formés, intègres sont souvent mis à l’écart dans les débats. L’image de la politique vendue à travers les médias haïtiens est très négative. La politique est souvent vue comme un espace de querelle. Son essence est noyée dans des discours creux, des brassages de phrase. Par rapport à la politique, les médias ont failli à leur mission d’éducation. La formation politique des citoyens devrait être assurée par les entités sociales, notamment les médias. Dommage, les médias aussi participent grandement à la fabrication des morts politiques en Haïti.

Comment l’église contribue-t-elle à la fabrication des morts politiques ?

L’église comme entité sociale n’a pas seulement la fonction religieuse, spirituelle, moralisante, elle a aussi une fonction sociale. Elle participe au même titre que la famille à l’intégration des individus dans la société par la transmission des principes et des valeurs. Elle contribue à la construction de la cohésion sociale. À partir de là, les individus se sentent liés à leur communauté, et travaillent pour son bonheur. De nos jours, les discours véhiculés à travers les églises tentent d’isoler l’individu. Il est présenté comme quelqu’un qui est dépourvu de toute capacité de changer ses conditions et son espace de vie. Son énergie et son esprit sont souvent exploités par des évangélistes émergés spontanément. Ils l’ont fait croire que rien sur cette terre ne doit l’intéresser. Il doit uniquement travailler pour gagner le ciel. Ces discours théologiques tentent de réduire l’homme à l’époque où il se referait à des explications divines pour tout expliquer. Donc, entre le citoyen et le religieux, un vide s’installe. Ce dernier est porté à se détacher de la vie de sa communauté. Il est pris dans le piège de celui qui le fait croire que la politique n’est pas pour les chrétiens. Par conséquent, il ne vote pas, il n’intègre pas une structure politique, il n’est membre d’aucune organisation sociale… Son temps est consacré aux activités religieuses et de petits travaux lui permettant d’assurer sa survie. Dans certains cas, il vit de la mendicité. Étonnamment, autant qu’il prie pour que ses conditions de vie s’améliorent, autant qu’il devient miséreux, pauvre, sous-développé. Il ne se rend jamais compte qu’il fait partie d’une société et qu’elle lui fait obligation de participer à son épanouissement dans le travail, par la créativité. S’il admet que toute autorité vient de Dieu, pourquoi refuse-t-il de participer au choix des dirigeants, des autorités. Cessez de vivre dans la contradiction. Vous devez vous efforcer pour établir la cohérence entre le dire et le faire. Vous faites une chose et son contraire. L’église a donc l’obligation de réveiller le citoyen qui est en état de sommeil dans chaque chrétien en Haïti pour qu’il comprenne dans les pays développés les chrétiens votent, ils participent à la vie politique de leur pays. Le chrétien ne doit pas être vu comme objet d’exploitation, mais plutôt comme celui qui doit travailler pour gagner le ciel et la terre. Gagner la terre non pas de manière individualiste, égoïste, égocentrique, mais en s’impliquant dans la construction de l’édifice socio-économique et politique de son pays.

Contribution de l’école dans la fabrication des morts politiques en Haïti

L’école est un espace de transmission et de conservation de savoir. Elle doit permettre à l’individu de se connaitre, de connaitre autrui et son environnement. L’éducation civique est celle qui permet de construire la citoyenneté chez l’individu. En l’apprenant à être responsable vis-à-vis de lui-même et des autres. L’imaginaire et la pensée de l’individu sont construits en fonction de types d’hommes et de femmes dont la société a besoin pour son bien-être. En ce sens, l’Etat a l’obligation de planifier et d’organiser à travers l’école, le savoir à insérer dans le cerveau de l’individu. Tout ceci, dans un objectif de développement du citoyen et son milieu. En Haïti, l’école comme agent socialisateur ne permet pas à l’individu de s’attacher à son espace. Elle se contente dans un sens linéaire de transmettre des savoirs à l’individu sans tenir compte de leur ancrage culturel et social. L’individu dans ce cas devient un être déraciné, déconnecté avec son milieu. Il voit donc son bonheur en dehors de son espace de vie. Son rêve est de migrer. Quel que soit le risque. Celui dès son jeune âge qui n’a pas été imprégné de sentiment patriotique, n’est pas prêt à consentir des sacrifices pour son pays. Il est plutôt à la recherche d’opportunité pour s’enrichir en faisant fi du bien-être collectif. Le service civique doit être inscrit dans le curriculum des écoles si l’on souhaite avoir demain des citoyens engagés, prêts à défendre leur pays. Cette école qui n’intègre pas chez l’individu l’amour patriotique ne fait que fabriquer des morts politiques, en ce sens que celui-là ne participe pas à la gestion de la cité. Ne pas voter, ne pas participer à la vie politique ne constitue pas pour lui un problème. Car, il est formé dans l’indifférence totale, en s’isolant de sa communauté.

Les groupes d’amis ont-ils un rôle dans la fabrication des morts politiques ?

Durant la période d’adolescence, l’individu est beaucoup plus influencé par ses amis. Les gens de son âge qu’ils côtoient régulièrement. Ses choix, ses décisions, ses comportements sont souvent orientés par ses contacts avec ces derniers. Ils développent entre eux des complicités. À cet âge, l’influence de la famille est généralement affaiblie. Le choix de l’un est souvent discuté et partagé avec l’autre. Le refus de s’impliquer dans la vie politique s’est renforcé au cours de cette période où les jeunes confrontent leur rêve, leur désir. Ils ne sont pas grandis avec le rêve de devenir des chefs, des dirigeants. Ils sont victimes d’une carence de culture politique constatée depuis des lustres dans la société. L’image qu’ils ont de la politique à partir des discours et des actes entendus leur conforte dans leur position. Ils participent de manière inconsciente à fabriquer des morts politiques en relayant les discours dominants relatifs à la vie politique.

Donc, il faut ressusciter ces morts politiques par la mise en œuvre d’une véritable culture politique pour sauver l’image de la politique en Haïti et de la rendre aussi utile à la société.

Saintony FANFAN
Doctorant en Économie du Développement
saintonyfanfan@yahoo.fr




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