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Des tabous religieux vers la décolonisation mentale pour la construction de l’être social haïtien

Des tabous religieux vers la décolonisation mentale pour la construction de l’être social haïtien



Après trois siècles rythmés d’incessantes luttes orchestrées par des hommes et des femmes de valeurs, mesurée à l’aune de la bravoure, de l’intrépidité et du sens de l’existence, la conviction a fini par nous accoucher le 1804 que l’histoire elle-même ne cessera jamais de couronner. Depuis lors, nous nous pensons être réellement libres. Cependant, bien de nos pratiques conçues comme des évidences prouvent le contraire. Ce présent article n’a pas pour ambition de faire un inventaire de ces évidences, mais plutôt de déceler l’ignorance cachée derrière elles. Et cette ignorance dont nous parlons est en fait conçue, érigée et maintenue via des croyances fabriquées par l’Occident qui nous sculpte un dieu assurant sa grandeur de par la pérennisation de notre décadence. Étant devenu aliéné, dépouillé complètement de son script identitaire, ces valeurs religieuses sont acceptées, puis entretenues et fièrement revendiquées par le pauvre nègre qui se vante être libre. Mais en quoi sommes-nous encore colonisés, si depuis 1804 les colons se sont appareillés de la terre d’Ayiti ? Comment la religion pourrait-elle un canal pouvant nous tenir toujours sous la bride de la colonisation ? Comprendre ce questionnement implique à cerner la colonisation en sa double aspérité.

o Colonisation, une subordination des esprits et de l’imaginaire

Comme on pourrait tenter de le croire, la colonisation ne se borne pas à l’occupation territoriale, mais en plus d’un dispositif matériel qu’elle implique, elle exige un dispositif discursif soigneusement conçu et élaboré de façon à altérer l’imaginaire, saper et carboniser les tacts culturels des indigènes. Et ce mécanisme discursif, lequel représente le cerveau de la colonisation n’est autre qu’un discours religieux. Un discours qui prétend civiliser en déshumanisant, évangéliser en chosifiant, sauver en exterminant, disons un discours fait d’entrelacs contradictoires. Ce qui voudrait dire que le territoire n’est pas le seul à être occupé, mais le mental l’est d’abord. C’est pourquoi Frantz Fanon (cité par Mathieu R., 2013) prescrit que l’emprise coloniale sur les corps subordonne les esprits et sa conquête des esprits fait violence au corps. De ce fait, la décolonisation d’un peuple est loin d’être effective à la désoccupation territoriale. Puisque décoloniser c’est se désoccuper, se débarrasser, se nettoyer, se balayer des débris ou se désinfecter des virus colonisateurs.

o Le colonisé, un construit encore d’actualité

C’est le colon qui a fait et qui continue à faire le colonisé disait Fanon (ibid.). En effet, le rapport existant entre eux est le produit d’un cadre discursif. Car le colonisé n’existe pas en soi, mais une réalité construite par le colon. Il est au corps colonisé ce qu’est l’espace colonisé. C’est-à-dire, de l’extraction du sol, de l’envahissement de l’espace correspondent l’appropriation du corps de l’esclave et l’empoisonnement de son esprit. En plus des barrières matérielles, la société coloniale est séparée d’une ligne conceptuelle faisant d’elle un monde manichéiste, dont le bien est représenté par les Blancs et le mal par les Noirs. Maquillée d’un idéal spirituel, cette configuration est reprise et prêchée aveuglement par l’Église sous la forme d’une certaine complémentarité fonctionnelle, celle de la divinisation du Blanc et de la diabolisation du Nègre.

o La divinisation du blanc

Le colon nous offre un dieu blanc, un Jésus blanc, des statues de saints blancs, dont une divinité blanche. Tout ce qui est du Blanc et au Blanc est béni parce qu’il est de Dieu. Le Blanc fait de lui une sorte de symbole de la bénédiction divine. On nous l’a fourré dans le crâne et nous l’avons fait une vérité absolue. Tellement contaminés que les chrétiens osent même penser que le corps incorruptible prôné par la Bible serait semblable à celui du Blanc. En effet, lors d’une conversation avec un fervent prédicateur haïtien, il m’a dit : « monchè, pou janm wè Ayisyen la, Bondje pa ka nwè menm. Si li ta nwè konnen li pa Bondje vre ». Aucun Nègre ne pense un Dieu noir dans leur imaginaire. Leur Dieu pensent-ils est un Blanc et il leur est mentalement interdit de faire une remise en question de cette représentation impérialiste, par crainte de commettre un péché grave ou de blasphémer. C’est ce que les colons ont enseigné même aux esclaves : toute désobéissance à l’idéal colonialiste serait une offense faite à Dieu et est passible à de graves punitions. Et par crainte d’être puni ou d’être la cible d’un châtiment divin, l’esclave s’est plié à l’idéal de son maître.

o La diabolisation du nègre

Contrairement au Blanc, le Nègre est diabolisé. Ils nous sculptent un Satan noir. Tout ce qui est du Noir est maudit parce qu’il est du diable. Le noir est alors diabolisé tout comme le colonisé était vu comme une sorte de quintessence de mal absolu aux yeux du colon. Cette coloration de notre univers mental par la logique coloniale nous aveugle, paralyse encore et se traduit bien à travers nos comportements. Si de nos jours, certains pensent que le Noir et la morale risquent d’être incompatibles et que les virus du développement humain sont naturels en eux, ce n’est pas du hasard, mais témoigne le tact puissant de la colonialité. D’ailleurs, pour les colons, la société colonisée est une société imperméable à l’éthique et caractérisée par la négation des valeurs (Aimé Césaire, 1955). Dans ce cas, il ne s’agit pas d’une absence ou d’une déserte de valeurs, mais celles-ci n’ont jamais habité les indigènes. C’est pourquoi, lorsqu’il parle du colonisé, le colon emploie un langage zoologique, tout en exerçant sur lui une violence psychique en lui faisant croire qu’il est laid, bête, paresseux et infectieux, a précisé la politologue Françoise Vergès (citée par Justine Canonne, 2012).

o Un discours intégré

Périlleux, désastreux, déshumanisant soit-il, le colonisé finit par intégrer ces discours de stigmatisation, ce sentiment d’être inférieur, et mépriser sa culture, sa langue, son peuple, et ne veut plus alors qu’imiter, ressembler au colonisateur. Pas étonnant de voir que parler français s’impose en une profession aujourd’hui, dans un pays qui se dit francophone ; pas surprenant de constater que le vaudou est diabolisé par les Haïtiens même ; pas étrange de voir que les Haïtiens s’entretuent. Car de l’aliénation que leur insinue la colonisation leur incarne du même coup une sorte de nécrophobie. Puisque cette coloration dont le christianisme en est le peintre nous envenime d’une conception qui porte en elle la haine de soi. Incorporant les clichés divinisant le Blanc, le Noir est façonné par la logique de se conformer à l’image du Blanc. Le phénomène de la dépigmentation en est un pur exemple. Nous nous désignons toujours comme victimes à travers nos histoires inventées, le Blanc y est lié à la scientificité, la technicité, au progrès et nous nous faisons lier au vol, aux ambitions, aux ruses, à tous les vices. En outre, pour le Nègre, le Blanc est essentiellement lié à la beauté et le Noir, un reflet de la méchanceté et de la malédiction. C’est pourquoi, lorsqu’un homme à peau claire commet un acte anormal, on entend souvent dire : « Lè’m wè’l gen bèl koulè a, m’ panse’l te yon bon moun wi ». Mais quand un homme à peau noire pose le même acte, on dit plutôt : « ou pa wè koulè’l, li pa’t ka fè bon moun». Même notre esprit ne travaille qu’à notre détriment. C’est le fruit d’un vide culturel au sein duquel fait-on abandonner un amas de débris. Quelle absurdité !

Tellement puissants, ils font germer en nous une haine de soi, en diabolisant notre propre couleur, notre propre culture, notre propre sang… tout ce qui est propre à nous. Une tendance que l’on peut remarquer à travers nos quartiers, les grumeaux sont beaucoup plus appréciés par les gens du quartier. On les appelle couramment « Ti Blan ». Le « Ti » employé ici ne marque pas la petitesse, d’ailleurs peu importe la taille du garçon, il peut-être ainsi appelé, il est plutôt une marque d’appréciation, de considération et de distinction. On croit tous qu’on a affaire à des évidences auxquelles accorde-t-on peu d’importance, pourtant derrière ces évidences se cachent bien des tabous qui nous retiennent captifs d’une ignorance qui nous taille en pièce.

o L’atomicité de nos visions, un legs colonial

Les diverses manifestations de la division, dont notre Haïti en est un terreau est le fruit du discours colonial. Les mulâtres de par leur peau claire voient apparemment et intrinsèquement en eux des dirigeants et chez les nègres, des dirigés. Conception qui a vu son éclatement dès lendemain de 1804, ayant été acheminée avec la scission du pays en Pétion-Christophe et s’affirme plus encore aujourd’hui. Mais, ce n’est pas étonnant pour ceux qui, comme moi, déshabillent la colonisation. Craignant l’efficacité d’une solidarité entre les colonisés, les colons à Saint-Domingue ont distancé les diverses catégories d’esclaves via des clichés : esclave domestique, esclave à talent et esclave des champs. L’esclave domestique se pense être supérieur aux deux autres catégories et pour l’esclave à talent, l’esclave des champs est inférieur à lui. Cependant, dans l’esprit du maître, ils ne sont tous que des esclaves. Tenant compte de l’efficacité et de la gravité de cette altération mentale, Aimé Césaire (1963) postule de poser actuellement le problème de la culture noire en lien avec le problème du colonialisme, car toutes les cultures noires se développent dans ce conditionnement particulier qu’est la situation coloniale, semi-coloniale ou paracoloniale. Amenant le Nègre à prier le Blanc, la folie et la colonisation partagent d’une certaine manière les mêmes fins.

o Une vénération blanche

Ayant pour visée de légitimer l’acte colonial tout en dissimulant ses griffes par l’évangélisation, cette église qui est le véritable socle du système n’appelle pas le Nègre dans la voie de Dieu, mais dans la voie du Blanc ou de son oppresseur. Puisque cette christianisation de l’imaginaire des Noirs ne fait que germer et imposer en eux la volonté du Blanc. Taché de cette perspective, le Noir n’est plus un homme, mais un homme noir qui veut être blanc, et il ne sera pleinement homme que lorsqu’il sera débarrassé de cette aliénation qui le « dénoirise », dont le déshumanise (Fanon, 1952).

Si la durée d’un système de colonisation se mesure à la durée de l’efficacité du discours colonial chez les indigènes, nous sommes loin d’être libérés. De même que la colonie est un territoire situé à l’autre bout du territoire métropolitain et l’esclave un instrument à manier, un être à policer, c’est ainsi que nous, les Haïtiens et les Africains nous voyons aujourd’hui incapables de nous autogérer et sollicitons toujours l’aide de la communauté internationale, qui est le symbole de l’impérialisme démoniaque. De même que le colon n’a d’autre but que d’exploiter l’esclave sous le qui-vive d’une évangélisation, cette société de démons formée de colons adoucis n’a d’autre idéal que de nous appauvrir, nous planter dans la mendicité sous une apparence assistancielle. Nous libérer de cette aliénation renvoie essentiellement à déconstruire cette logique coloniale.

o Haïti en panne d’Haïtiens

Être Haïtien ne signifie pas avoir la nationalité haïtienne, mais plutôt être construit à l’haïtienne. Puisqu’on est tous nés homme, c’est la culture qui nous sculpte et définit qui nous sommes (Hannah Arendt, 1972). Quand on est guidé par d’autres valeurs que les siennes, on devient un étranger sur sa terre natale. Son imaginaire est autrement guidé et se dirige vers des attitudes et des comportements, lesquels sont suicidaires à son propre progrès. Cette passion aveugle des Haïtiens à s’occidentaliser inconsciemment fait d’eux des marionnettes du Blanc. On dirait, l’Haïtien est d’abord un chrétien avant d’être un homme, comme l’aurait affirmé Edward Saïd (1980). De là, pas d’esprit d’appartenance, dont pas d’engagement citoyen. Et quand on est ainsi bridé, le plus grand ennemi contre qui doit-on se défendre constamment est soi-même. Cette vie à la merci des ces valeurs religieuses nous appauvrit tant sur le point de vue matériel qu’idéologique. Puisque c’est l’environnement culturel qui alimente le contenu et la largeur de l’intelligence et de la pensée (Bruner, 1996). Joint à cela, dépouillés des valeurs qui sont les nôtres, nous ne saurons nullement penser ni panser Haïti. Ce faisant, pour penser les problèmes d’Haïti et panser ses blessures, il nous faut soustraire de cette conception religieuse qui nous déshaïtianise et nous peint en des êtres quelconques, pour enfin nous adhérer à une religion positive (Auguste Comte cité par Christian Laval, 2012), de laquelle seule peut provenir la restructuration sociale à laquelle aspirons-nous tous.

o De la construction de l’être social haïtien vers un système politique inclusif

En somme, notre mal développement est d’abord culturel, et pour nous affranchir de cet état de manque, un processus de décloisonnement mental doit être amorcé afin de nous débarrasser de ces blocages mentaux. Tout comme le colon est parvenu à incarner à l’esprit de l’esclave qu’il est naturellement né pour être asservi et qu’il ne saurait s’en soustraire, le peuple noir, teinté des tabous religieux, pense qu’il est divinement maudit et que leur sort renvoie à l’accomplissement des prophéties bibliques (Noé), dont impossible de s’en échapper. Cette spirale de la détérioration nous immerge aux creux d’une misère qui neutralise l’arsenal des possibilités que nous nous disposions. Puisque la pauvreté est d’abord d’esprit, et on ne devient effectivement pauvre que lorsqu’on l’accepte et la fait sienne. Pour être libéré, il faut se libérer d’abord. Certes que le refus des évidences est le résultat d’un long et dur processus, mais loin d’être une fatalité irréversible. D’ailleurs, à la fin du système, les colons étaient partis avec les dispositifs discursif et matériel. Ce qui reste, c’est le corps colonisé. Alors, le seul moyen de sortir de cette aliénation mentale est la décolonisation des esprits ou de l’imaginaire (Fanon cité par Matthieu Renault, 2013). Ce qui nous favoriserait d’accomplir pleinement notre humanité, soit de devenir l’être social haïtien. D’où la nécessité d’une révolution mentale, culturelle et institutionnelle.

 Références

- Arendt, H. (1972). La crise de la culture. Paris, Gallimard, 212 p.
- Bruner, J. (1996). La culture de l’éducation. Harvard University Press, 200 p.
- Canonne, J. (2012). Fanon contre le colonialisme. Sciences humaines, no 233, pp. 1-12.
- Césaire, A. (1955). Discours sur le colonialisme. Paris, Présence Africaine, 41 p.
- Césaire, A. (1963). Culture et colonisation. Liberté, Vol. 5, no 1, pp. 15-35.
- Fanon, F. (1952). Peau noire, masques blancs. Paris, Seuil, 260 p.
- Fanon, F. (2002). Les Damnés de la terre. Paris, la Découverte, 313 p.
- Laval, C. (2012). Ambition sociologique. Paris, Gallimard, 512 p.
- Mathieu, R. (2013). Frantz Fanon et les langages de coloniaux. Thèse, Paris, 371 p.
- Saïd, E. (1980). L’Orientalisme : l’Orient créé par l’Occident. Paris, Seuil, 398 p.

Serge BERNARD ;
Sociologue & Activiste politique ;
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