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La nécropolitique comme politique publique à l’ère du régime PHTK

La nécropolitique comme politique publique à l’ère du régime PHTK



Que soit d’un idéal juridique s’identifiant aux gouvernants ou d’une perspective philosophique qui s’apparente à la substance de commandement ou encore d’un point de vue sociologique, lequel renvoie au rapport individu-groupe, l’analyse du pouvoir politique et de son exercice nous permet d’emblée d’affirmer que le pouvoir est pluriel, mais diriger est singulier. En effet, au-delà de la multiplicité du pouvoir s’impose l’unicité de son exercice. Ce qui exige des attributs spécifiques axés autour d’un lot d’humanité, lequel permet de battre en brèche le fantasme de la toute-puissance des gouvernants face à la radicale impuissance des gouvernés. Ce qui veut dire que détenir le pouvoir politique ne signifie pas diriger forcément ou l’on peut être des gouvernants sans jamais rien diriger ou gouverner, sinon que son propre orgueil. Puisque la gouverne politique ressort d’un mélange d’autorité et de services, sans que l’un n’ait empiété sur l’autre. C’est pourquoi, évaluant sa fragilité, on exige que le pouvoir politique soit doté d’une autorité suprême. D’où la notion de la souveraineté.

Taché d’une perspective foucaldienne, Achille Mbembe (2006) définit la souveraineté comme le droit de tuer. Ce qui veut dire qu’exercer le pouvoir politique, c’est être capable d’opérer un tri, celui de dire qui pourra vivre et qui doit mourir. Alors, le pouvoir du souverain ne se borne pas au contrôle de la vie sociale des sujets, mais bien aussi de leur vie biologique. C’est ce pouvoir total dont dispose le souverain sur le corps physique que Foucault (1977) désigne au concept de Biopouvoir et cette autorité souveraine de tuer dont est munie la politique que Mbembe désigne à la notion de Nécropolitique. Partant d’une analyse sociopolitique de la crise d’alors, on finit par remarquer que ce droit de tuer accolé à l’amour de la jouissance du pouvoir est alors devenu une obsession de l’État haïtien. Ainsi, s’appuyant sur cette logique foucaldienne, en quoi la Nécropolitique est-elle une politique publique en Haïti à l’ère du régime « Tèt Kale » ? Qui sont les Haïtiens pouvant vivre et ceux devant mourir d’après le tri du pouvoir PHTK-iste ?

• Jovenel Moïse et son bilan au pouvoir : le président-gladiateur

Depuis le mois de juillet 2018, une sérialisation de violences s’est introduite dans la scène du pouvoir politique en Haïti. Les droits humains sont bafoués et la liberté de la presse se trouve contrariée sous prétexte de préserver une démocratie soutenue par la dictature de l’indignité et de l’ignorance. Tout est à la hausse et rare, rien n’est à bon marché si non que le mensonge et l’hypocrisie des chefs. La mort seule est gratuite et malgré imposée. Considérons, depuis l’ascension de Jovenel Moïse au pouvoir, 3 journalistes ont été déjà assassinés et plus d’une dizaine d’autres tabassés, 40 militants ont été tués dans un espace de 11 jours seulement, soit du 6 au 17 février 2019 (RNDDH, 2019) et 42 autres furent encore abattus par les sbires de Jojo, au cours de la période de mi-septembre à fin d’octobre 2019 (ONU, 2019). En outre, en moins d’un an, plusieurs massacres d’État ont été enregistrés : celui de la Saline, Carrefour-Feuilles et de Bel-Air ayant généré respectivement 71, 8 et 15 morts (Alphonse S., 2019 ; RNDDH 2019). On finit par obtenir un bilan de près de 200 personnes tuées avec la complicité des proches du pouvoir, sans compter les cadavres emportés par les bouchers PHTK-istes, les personnes blessées, violées et emprisonnées arbitrairement. 200 morts en moins de deux ans, mais 0 hôpital, 0 université, 0 école, 0 km de route, aucun programme d’assistance et de protection sociales en faveur des défavorisés, le black-out se maintient, la faim se trône, la cherté de la vie s’impose et la corruption règne à l’amiable.

• Jovenel Moïse : entre la vie de ses sujets et la vie de son pouvoir

Partant de ce bilan catastrophique lorsqu’on se rappelle qu’il est de la responsabilité de l’homme d’État de protéger ses sujets, tout comme il est du devoir d’un parent de prendre soin de ses enfants (Hans Jonas, 1990), force est de constater que la vie des Haïtiens importe peu par-devant la conservation du pouvoir pour l’État haïtien. Or, sa personnification (l’homme d’État) et sa paternalisation (père des sujets) renvoient à une responsabilité qui se veut naturelle tout en étant guidée par un impératif catégorique. Cependant, cet impératif catégorique semble être inversé par les Chefs d’Haïti. Au lieu de se voir impératif d’assister socialement ses sujets, l’État juge plutôt impératif de les éliminer d’une averse de répression. Des agents de l’ordre équipés d’armes automatiques sont postés à des points stratégiques, prêts à appuyer sur la détente et à faire l’usage abusif du gaz lacrymogène. C’en est loin d’être une simple stratégie de faire semblant quand on se souvient du nombre encombrant de manifestants abattus par des snipers. Dire manifester relève d’un droit constitutionnel en Haïti n’est que des mots, car on ne saurait oser la concevoir comme un garant constitutionnel pendant qu’un État se fait le droit d’abattre ceux qui y prennent part. Ce qui signifie que s’engager à dénoncer la corruption, les inégalités et les injustices sociales tout en réclamant une amélioration de condition de vie, c’est accepter d’être désapproprié de son droit à la vie. La tolérance est ainsi réduite à zéro afin de sauver la jouissance des « aloufas », soit de garantir une démocratie de la honte. La survie est à ceux qui acceptent et applaudissent l’indignité, tout en dansant dans la crasse ; la vie est garantie à ceux mêmes qui sous-tendent ce système de prédation, dont on dit vouloir chambarder.

• L’instauration d’une politique de la peur

La politique de la peur est certes liée aux stratégies de la prise et de la conservation du pouvoir, mais pendant la présidence de Jovenel Moïse elle s’est érigée en un programme politique. Constituant un levier fondamental de pouvoir, la peur s’est faufilée au-delà même de la raison d’État et la sécurité se transforme en un bien de consommation de luxe, dont les grands seuls peuvent s’en procurer. C’est devenu même un alliage par essence toxique au sens de Pierre Sadoul (2008). L’adoption d’une politique répressive est la seule alternative envisagée par les tenants du pouvoir pour répondre aux besoins multiples d’un peuple errant. Cependant, quand on prive une nation de son droit d’expression, on le contraint du même coup de vivre et l’assigne à la pauvreté. Ce sentiment de peur absolue et continue chez l’Haïtien, accolé à la culture d’une méfiance vis-à-vis de ses dirigeants lui insufflent un sentiment de laisser-faire. D’ailleurs, on ne peut se battre que par esprit d’appartenance.

En outre, au lieu de se plier aux demandes diverses et combien justes et légitimes d’un peuple en coma de misère, nos Chefs préfèrent consciemment financer des gangs afin d’instaurer la terreur en s’entre-tuant. C’est pourquoi toute cette série de massacres d’Etat s’est mise en scène, dont certains épisodes se font encore attendre. L’État protecteur est alors devenu un État cannibale qui laisse déchoir les cadavres de ses sujets sous les débris à la merci des porcs affamés. Rien d’autre qu’au prix de la conservation de son pouvoir. Comme l’aurait souligné Mbembe, l’existence des opposants du pouvoir est perçue comme un attentat contre la vie du pouvoir et une menace mortelle ou un danger absolu, alors leur élimination biophysique renforcerait le potentiel de vie et de sécurité du chef. Pour ainsi dire « qui n’est pour moi est contre moi », et la mort de celui qui est contre moi serait une stratégie d’allégeance aux autres insoumis, et surtout un renfort de sécurité de mon pouvoir. En un mot, tuer c’est une manière de se sentir qu’on a vraiment de l’autorité, qu’on est véritablement Chef. Partant d’une perspective bourdieusienne (cité par Franck Franceries, 1994), on dirait que l’État haïtien est privé de sa main gauche pour laisser exceller sa main droite. Sachant que sa main gauche est celle qui nourrit, qui assiste ou sa main sociale ; et sa main droite, celle la plus habile, est celle qui punit. Ce que j’appelle « l’État amputé ». Donc, l’État haïtien, amputé de sa dimension sociale ne fait que maintenir une sorte de pénalisation de la pauvreté.

• La démocratie, le voile de l’hypocrisie d’État

Il est à noter que sous prétexte d’une démocratie, dont un semblant de souveraineté populaire, l’État haïtien s’amuse à assassiner le peuple, tout en lui prêchant la paix au ton de la violence et lui proposant le dialogue par l’hypocrisie, au zèle compatissant. Ce n’est pas étonnant de voir Jovenel Moïse qu’à chaque adresse à la nation se fabrique une figure de l’homme compassionnel, pour parler à l’idéal de la philosophe Myriam Revault d'Allonnes (2008). D’ailleurs, pleurer sa propre victime est un principe fort de l’État néolibéral. Ce qu’il faut à tout prix comprendre dans ce scénario, la crise n’est pas due par faute de dialogue, elle en émane bien au contraire. Car tout dialogue sans une conviction politique guidée par le bien-être collectif est toujours générateur de crises. Alors, que peut-on espérer des dialogues entre des chiens de garde d’un système de prédation ? Que peut s’en sortir de bon que de nouvelles alliances plus solides et plus larges visant à agrandir leur confort dans une confidence mutuelle ? Le dialogue est là et existera toujours, mais notre problème consiste en une carence de qui peut et doit dialoguer. Beaucoup le veulent, heureusement, il est intrinsèquement défendu à n’importe qui de dialoguer au nom d’une nation.

Cette longue période au cours de laquelle la violence d’État et la colère du peuple se côtoient et alternent l’une avec l’autre nous montre la vraie nature de l’État haïtien. C’est à la fois l’archétype d’un État discriminatoire, meurtrier et suicidaire. Ce faisant, cette exclusivité réciproque entre l’État et le peuple, pour parler à l’idéal Fanonien (Fanon, 2002), doit toucher à sa fin. Les conditions d’acceptabilité de mise à mort doivent être cessées d’assigner à ce peuple et le prétexte de la démocratie doit être cessé d’être prêché. La situation importe mieux de parler d’une certaine « théatrocratie haïtienne » au lieu de démocratie (Georges Balandier, 1980). Car le pouvoir du haut se rompre totalement de la puissance du bas. Sinon, l’État continue toujours son aventure de jouissance sur cette assise théâtrale et le peuple poursuit son destin de fatalité que lui assignent les assaillants.

• Vers l’humanisation et la moralisation de la politique

Réinviter l’État et reconstruire la société haïtienne renvoient à une nécessité. Puisqu’aucun changement social ne peut être émané d’un ordre social asymétrique. Ce serait l’éternel bonheur des plus capables contre le malheur fatal des plus faibles. Et si le pouvoir avant d’être une fonction relève d’abord du relationnel - dirigeant-dirigés - (Philippe Riutort, 2013), pour que ce pouvoir soit effectif, il faut que ce rapport soit humanisé et que la politique elle-même soit moralisée. C’est cette humanisation et la moralisation de la politique qui éclipse le fantasme de la toute-puissance des gouvernants contre la radicale impuissance des gouvernés (Myriam Revault d'Allonnes, 2002). En d’autres termes, si le pouvoir est avant tout un rapport entre gouvernants et gouvernés, l’Humanité en est l’intermédiaire. Ceci dit, lorsque cette relation est privée d’un sens d’humanité, une rupture s’y est interposée.

• De l’insoumission à l’Haïti souveraine

Il est à déduire que pour jouir ces 5 ans d’angoisse, Jovenel Moïse prône et clame l’instauration d’une politique articulée autour d’une certaine civilisation déshumanisée, selon le terme de Fréderic Pochard et Marc Grassan (2002). Si l’on veut comprendre, tuer n’est plus un crime, mais plutôt une culture d’État et un sacrement de la démocratie. L’ère du vide. Vu cela, la nécessité d’une révolution est plus qu’une évidence aujourd’hui. Rien et nul ne peut panser cette blessure mortelle du peuple haïtien que de se révolter. Inutile d’espérer quoi que ce soit de bon de cette éternelle demande de dialogue de Jovenel Moïse. Car un État importé ne peut offrir qu’une société en dérive. Il faut inventer un État haïtien, car nous sommes lassés de cet État marionnette qui nous assassine depuis plus de deux siècles.

Pour finir, je sais que cet article soulèvera assurément des polémiques et excitera l’orgueil du chef et de ses flatteurs, mais il est dit que l’écriture sans conviction n’est que vaine littérature. Et en tant que citoyen engagé, ma plume au tube d’engagement et à l’encre de conviction ne cessera jamais de s’en prendre aux avarices des chefs et de s’attaquer à leurs débris luxueux. À noter que je ne suis pas contre M. Jovenel, mais je me dresse tout simplement contre les injustices et les inégalités sociales si poignantes, la corruption, la pauvreté et l’exploitation servile de la masse défavorisée. Je me suis fait l’obligation de mettre à nu la sale intimité de l’État haïtien à travers ma plume acerbe. Car, quand la plume flatte l’orgueil des chefs, elle ne fait que vomir sur la dignité de la nation. Je le dis, je le répète et je l’assume : je suis un insoumis. La nécessité de l’être se fait une énième fois sentir. Puisque le salut de tout peuple est toujours l’œuvre des insoumis. Soumettons-nous et nous verrons la gloire de l’impérialisme et la ruine d’Haïti, mais révoltons-nous et nous construirons l’Haïti souveraine.

Serge BERNARD ;
Sociologue & Activiste politique ;
Facebook/Twitter: Serge Bernard de
Email:bernardserge47@yahoo.fr

Références

 Ouvrages et Revues

- Balandier, G. (1980). Pourvoir sur scène. Paris, Balland, 188p.
- Fanon, F. (2002). Les Damnés de la terre. Paris, la Découverte, 313 p.
- Foucault, M. (1977). Il faut défendre la société. Cours au Collège de France en 1976. Paris, Seuil.
- Franck, F. (1994). P. Bourdieu. La misère du monde. Politix, vol. 7 (25), pp. 160-166.
- Mbembe, A. (2006). Nécropolitique. Raisons politiques, 1 (21), pp. 29-60.
- Pochard, F. et Grassin, M. (2012). La déshumanisation civilisée. Paris, Cerf, 272 p.
- Revault d'Allonnes, M. (2002). Doit-on moraliser la politique ? Paris, Bayard, 96 p.
- Revault d'Allonnes, M. (2008). L’Homme compassionnel. Paris, Seuil, 110 p.
- Riutort, P. (2013). Le pouvoir politique. Premières Leçons de Sociologie, pp. 101-110.
- Sadoul, P. (2008). Politiques de la peur. LNA, (59), pp. 1-2.

 Articles de journal et Rapports

- Alphonse, R. (2019). Au moins15 morts dans un massacre à Bel-Air, le RNDDH indexe le pouvoir. Le Nouvelliste.
- Alphonse, R. (2019). Bain de sang à Carrefour-Feuilles. Le Nouvelliste.
- Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH). Mars 2019. Manifestation de rues et opérations de verrouillage : bilant des événements de Février 2019. 27 p.
- Organisation des Nations Unies (ONU). Novembre. 2019. Haïti : au moins 42 morts depuis mi-septembre
- Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH). Décembre 2010. Massacre à la Saline. Violation de droits humains et nécessité d’une intervention humanitaire. 34




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