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Le pouvoir persuade, l’opposition dissuade et Haïti en débandade

Le pouvoir persuade, l’opposition dissuade et Haïti en débandade



Depuis tantôt deux ans, la furie populaire contre la cruauté de l’ordre politique et économique établi va s’agrandissant. D’un côté, l’opposition politique attaque en attisant davantage la colère populaire par toute une série de discours. De l’autre côté, le pouvoir contre-attaque en ressassant à son tour des slogans. Au beau milieu de cette agitation politique confuse et bruyante, Haïti est en agonie. Ceux qui ont un esprit vif doivent s’interroger sur ces slogans/discours répétés par les antagonistes. La psychologie de la manipulation servira de grille d’examination de ces argumentaires.

« Rete kanpe dèyè barikad nou, paske barikad yo se avni nou ! »/ « Ti rès la pou pèp la ! » De nos jours, il est courant d’entendre ces genres de slogans assénés de toute part. Ils s’inscrivent dans une logique de soumission par induction sémantique, c’est-à-dire le pouvoir des mots, les promesses et le contenu sémantique sont utilisés pour persuader (Cialdini, 2004 ; Guéguen, 2011). En fait, la promesse d’avoir un avenir meilleur passant par le maintien indéfectible et le dressement systématique des barricades dans les rues, de donner enfin la miette des fonds publics au peuple se base sur le principe de réciprocité. Le principe de réciprocité veut qu’on donne à ceux qui proposent de nous aider (Cialdini, 2004). Comme ceux qui prennent sans s’efforcer de ne rien donner en retour encourent la réprobation générale, nous faisons tout pour ne pas être qualifiés d’ingrats; c’est là que nous nous laissons prendre au piège par des individus qui cherchent à profiter de notre sentiment d’obligation (Cialdini, 2004). Ce principe conduit en général à concéder plus que nous avons reçu.

En effet, les promesses faites par ces deux camps (pouvoir/opposition) sont assorties d’une contrepartie. Du côté de l’opposition, le but visé est de bloquer les rues pour prendre le contrôle du pouvoir, pour avoir une société qui serait meilleure. Les esprits malicieux demanderaient alors : à qui profitent véritablement le dressement et le maintien perpétuel des barricades dans les rues ? Serons-nous capables de reconstruire sous les cendres ? Du côté du pouvoir, l’objectif fixé est de faire oublier ses dérives administratives et économiques, de détendre cette atmosphère belliqueuse, d’avoir un plus long délai qui lui est imparti pour assouvir la soif de justice sociale populaire. Mais, ces mêmes esprits vifs s’interrogeraient : méritons-nous que la miette(ti rès la) ? Cette miette sera-t-elle capable de satisfaire toute une population ? Pourquoi est-ce maintenant qu’on nous donne finalement la miette ? Où est passée la plus grande part des fonds publics ? N’avions-nous pas mérité mieux ?

« Tout moun ki dèyè barikad yo se vòlè, se bandi… Moun ki ap manifeste yo se vòlè, se bandi… ! » réplique le pouvoir suite à certains cas flagrants de rançonnage des gens et des scènes de pillage par certains protestataires. Ce faisant, il utilise la technique de soumission par l’insulte (Guéguen, 2011). Cette technique d’étiquetage négatif consiste à susciter chez une personne un sentiment de culpabilité et de honte. La culpabilité étant une blessure du soi douloureuse et insupportable, la personne en question cherchera donc à restaurer une image de soi positive (Guéguen, 2011). Pour ce faire, elle essayera de faire quelque chose lui donnant le sentiment de se réhabiliter, de réparer le tort causé. En fait, l’usage de cette technique vise à blesser le soi des protestataires qui barricadent les rues, qui manifestent, pour leur forcer à ne plus obstruer la voie publique, à contenir cette vague de protestation, à calmer le jeu. Toutefois, concrètement, rien n’est fait pour éviter la réapparition de ces protestations populaires.

« La majorité silencieuse ! » À chaque fois que l’exécutif veut se tirer d’embarras, il brandit l’argumentaire selon lequel ladite majorité silencieuse ne se serait pas prononcée, comme pour la féliciter. L’usage de ce discours n’est pas anodin puisqu’il correspond à la technique de l’étiquette personnologique. Cette technique induit un rebondissement sur ce que la personne pense d’elle-même « moi privé » et sur l’image qu’elle souhaite donner à autrui « le moi public » (Guéguen, 2011). En outre, elle provoque un effet d’engagement à agir en conformité avec l’étiquette attribuée. En conséquence, ladite majorité silencieuse va s’attribuer cette labellisation positive comme un trait caractéristique de sa personnalité, va se percevoir de la sorte et va se comporter comme telle. L’étiquetage « majorité silencieuse » conduira donc cette frange de la population à avoir une tendance à garder le mutisme, à rester enfermée dans sa zone de confort, à accorder peu d’intérêt à la chose publique. D’ailleurs, selon Steele (1975) la technique de l’étiquetage s’avère efficace même sur une longue période (cité par Guéguen, 2011). Ainsi, la flatterie de l’égo de cette catégorie sociale par une étiquette positive « majorité silencieuse » peut se révéler compromettante pour la bonne marche de la société, pour la logique participative inhérente à la démocratie.

En conclusion, ces techniques de manipulation et de soumission peuvent être utilisées à bon escient. Cependant, n’ayant pas de véritables projets et étant incapables de s’unir pour sortir ce pays de ce chaos politique et économique, les antagonistes (pouvoir/opposition) ne font qu’utiliser ces techniques de manipulation et de soumission soit pour persuader, soit pour dissuader soit pour se dérober de leurs responsabilités. Alors que ces pratiques politiciennes sont largement utilisées dans l’arène politique, le gros de la population continue à croupir dans la misère la plus cruelle, la chute vertigineuse de la République d’Haïti aux enfers continue pour la plus belle. Pour stopper cette situation exaspérante et intenable, il est urgent que de sérieux leaders émergent aux fins d’aider cette population manipulable et manipulée à faire preuve de discernement, pour la protéger des manipulations serviles ne cherchant qu’à satisfaire de bas instincts, pour rehausser l’image d’Haïti combien ternie depuis maintenant plusieurs décennies.

Jean Frédéric GRÉGOIRE,
étudiant finissant en psychologie (Faculté d’Ethnologie/ UEH)

Références bibliographiques

Cialdini, R. (2004). Influence et manipulation. Paris : First Éditions.

Guéguen, N. (2011). La psychologie de la manipulation et de la soumission. Paris : Dunod.




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