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La difficulté du dialogue inter-haïtien : l’effondrement des individus comme sujets et comme acteurs

La difficulté du dialogue inter-haïtien : l’effondrement des individus comme sujets et comme acteurs



Au cours de ces derniers temps, l’appel au dialogue se multiplie comme voie de sortie d’une crise endémique dans laquelle disparaît progressivement la nation. Mais, toutes les initiatives qui ont été prises en ce sens n’ont pas atteint les résultats attendus. Cette situation met en exergue la difficulté du dialogue interhaïtien en vue de surmonter cette crise à travers des compromis. Une telle difficulté apparaît comme le signe de l’effondrement des individus comme sujets et comme acteurs. Ils régressent alors vers un état où ils deviennent prisonniers de leurs intérêts de survie, la source d’une charge émotionnelle négative alimentant une haine extrême : le désir d’élimination des rivaux. La démarche de dialogue perd ainsi tout son sens.

Une crise endémique

La crise haïtienne actuelle est la manifestation d’une adaptation inappropriée aux changements qui ont affecté l’organisation de cette société dans les années 1980-2000. Changements qui sont liés à l’insertion d’Haïti à la mondialisation libérale servie par une économie de marché. C’est ainsi que Haïti est subitement passé d’une économie étatique fermée à une économie de marché ouverte à la concurrence. Il faut également noter d’autres facteurs secondaires, tels que : l’explosion démographique, et son corollaire d’augmentation brusque des demandes sociales en biens et en services ; le développement des nouvelles technologies de l’information (NTIC).

La crise de l’adaptation indique l’état d’esprit d’une oligarchie hostile à l’idée de progrès. Pendant deux siècles, cette dernière met en œuvre une double stratégie d’exclusion des masses rurales et populaires et de pillage des ressources nationales. Cette stratégie est soutenue par État patrimonial, une Église et une école, toutes deux néocoloniales, inscrites dans une logique de reproduction des structures politiques et socio-économiques archaïques.

Lorsque les changements sont survenus – impliquant l’insertion du pays dans un jeu de concurrence internationale autour des ressources rares (puissance géopolitique, part de marché mondial, savoir, technologie…) – les nouvelles générations sont prises au dépourvu. Elles n’ont pas été formées dans un esprit de progrès, de prudence et de modération. Elles se trouvent donc dans l’incapacité de faire fonctionner un État devant assumer un rôle de stratège et de partenaire économique. Elles n’ont pas non plus été en mesure d’adapter l’entreprise aux exigences propres à son nouvel environnement concurrentiel régional et international. Elles ont fait preuve d’une incapacité à organiser l’enseignement supérieur et la recherche scientifique selon les standards conventionnels.

Il en découle un effondrement général de la société haïtienne évoquée par Jared Diamond (Jared Diamond, Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Traduction de A. Botz et J.L. Fidel, Gallimard, 2006, 648 p.). La raréfaction des ressources qui s’ensuivent a pour effet de rendre la lutte pour la survie beaucoup plus intense et beaucoup plus brutale.

En réaction, les membres des nouvelles générations mettent en place des stratégies alternatives de survie. Ces stratégies consistent en des « groupes d’amis » visant à capter les rares ressources disponibles à travers l’État.

L’émergence de microsectes de survie

Les « groupes d’amis » présentent les caractéristiques de microsectes. Ils se caractérisent en effet par des rituels dans lesquels disparaissent les individus et leur personnalité. Ces rituels consistent en des pratiques très codifiées. Les principales sont :
- fréquentation des mêmes espaces (restaurants, clubs dansants, etc.) ;

- intensification des rencontres et des contacts dans des soirées privées bien arrosées, agrémentées de mets typiques de la cuisine haïtienne (griot de port, tasso de cabri et de bœuf, banane pesée, Acra, pikliz, etc.) ;

- usage du crime organisé (corruption, fraude, délits d’initiés, conspirations, complots, etc.) aussi bien que du sexe comme instruments de contrôle autant que comme symboles de ces « groupes d’allégeance sectaire » placés sous le signe de la prédation et de l’hédonisme ;

- cérémonie sacrificielle (offrandes et communication avec les esprits pour attirer la chance en vue de gagner des élections, conserver un poste ou obtenir une promotion, wanga de protection contre les attaques mystiques fréquentes dans les milieux socioprofessionnels, partant du mauvais œil passant par la maladie, accident, perte d’emploi, la folie et débouchant sur la mort, etc.).

Toute attitude de distanciation critique vis-à-vis du groupe d’allégeance sectaire est vécue comme le signe d’une trahison ; elle est passible de sanction multiforme (marginalisation, persécution, élimination, etc.).

Placées sous le patronage d’un leader-gourou, les nouvelles microsectes de survie sont toutes mues par le même désir de s’approprier l’État, ses institutions, pour faire tourner la roue de la fortune. Leur prolifération a pour effet d’émietter et, pour finir, d’anéantir les institutions politiques, notamment les partis politiques.

Les origines sectaires des élus et des grands commis de l’État

C’est au sein des nouvelles microsectes de survie rivales que se recrutent pour une large part les élus et les grands commis de l’État. Ces structures constituent les lieux de collusion des intérêts de survie des nouvelles classes moyennes définies par la cupidité et l’hédonisme. Ces mécanismes de recrutement sont producteurs de la violence politique.

En effet, membres de microsectes rivales, les individus développent une disposition à l’affrontement ; attitude qui rend, hélas, très aléatoires les possibilités de démocratisation et d’humanisation du régime politique institué par la Constitution de 1987. En d’autres termes, la disposition à l’affrontement constitue la source de la violence endémique qui surgit toujours des processus électoraux ou des luttes de pouvoir.

L’allégeance au groupe sectaire se confond avec l’allégeance à ses pratiques rituelles. En adoptant le groupe, on adopte l’ensemble de ses pratiques rituelles. La position sectaire apparaît lorsque le sujet est mis à l’indexe, s’il fait montre d’autonomie et de sens critique face au groupe.

La logique sectaire implique le rejet non seulement de toute discussion interne, mais aussi de toute idée de complexité de la situation nécessitant des compromis au nom des intérêts supérieurs : l’intégration sociale ; la régulation des échanges économique ; le maintien d’un climat favorable à l’épanouissement personnel de chacun. Une seule lecture des enjeux politiques est possible : faire main basse sur l’État, sur ses institutions, tout en prenant de l’avance sur ses rivaux dans cette lutte. L’autonomie et l’attitude critique individuelles sont source d’angoisse et de trouble. Seuls la pensée unique et le sens univoque sont admis. La fusion est instaurée comme la valeur centrale. La conviction de l’individu est indexée sur son allégeance au groupe.

La liberté de pensée est alors pervertie au profit d’un asservissement volontaire à la croyance en l’État comme « ressource des ressources » ; croyance partagée par les microsectes. Il s’agit là d’une régression où les individus disparaissent comme sujets libres et autonomes, maîtres de leur propre destin et de celui de la collectivité qu’ils forment, mais aussi comme acteurs impliqués dans un processus historique de transformation de leur propre condition d’existence.

La renaissance d’Haïti

La renaissance d’Haïti passera par la prise de conscience et la mobilisation des Haïtiennes et des Haïtiens les plus évolués, en référence à une logique du sujet et à une logique d’acteur : ceux qui parviennent à maîtriser la panique inhérente à la situation apocalyptique du pays, font preuve d’une certaine forme de générosité et d’altruisme, s’identifient aux progrès, donc cherchent un accomplissement de soi dans la créativité, l’efficacité et la perfection professionnelle et entrepreneuriale. Elle suppose également la marginalisation de ces microsectes au profit des organes rationnels de sélection et de recrutement des dirigeants politico-économiques, sur la base du mérite.

Louis Naud Pierre, Ph.D.
Sociologue
3 février 2020




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