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Le ventre de la femme haïtienne n’est pas responsable de nos problèmes économiques et sociaux !

Le ventre de la femme haïtienne n’est pas responsable de nos problèmes économiques et sociaux !



Le taux de croissance de la population haïtienne relativement élevé et le spectre de plus de 14,5 millions d’ici 2050, selon les projections des Nations Unies (2019), ne laissent personne indifférent. Cela revient dans presque tous les discours de nos intellectuels et décideurs politiques. Rappelons que depuis Malthus, la croissance démographique est considérée comme souvent liée à la croissance économique. Certains ont tendance à caractériser la première comme le principal facteur du sous-développement en Haïti. Un débat qui, même inconsciemment, semble vouloir faire des femmes haïtiennes, disons mieux du ventre de la femme haïtienne, le responsable in fine de nos mille maux !Ah, ces femmes, généralement non ou sous-éduquées et pauvres, qui croissent et se multiplient en Haïti ! À la fois stigmatisant et discriminatoire envers ces femmes et leurs enfants, ce discours offre surtout une analyse tordue et déformée qui risque de renforcer la violation des droits de ces femmes, particulièrement de leurs droits sexuels et reproductifs.
Droits sexuels et reproductifs

Commençons par mentionner que les droits sexuels et reproductifs de la femme consistent en la liberté de prendre des décisions, sans contrainte ni obstacle, en matière de procréation et de sexualité. Ces droits entrent directement dans le domaine de la santé sexuelle et de la reproduction. La Conférence internationale sur la Population et le Développement du Caire (CIPD, 1994) a marqué un tournant historique pour la reconnaissance des droits sexuels et reproductifs au niveau international, affirmant que les droits reproductifs étaient des droits humains ainsi que les principes d’égalité, d’équité de genre et d’autonomisation des femmes. Les 179 pays signataires, dont Haïti, s’engagent à respecter ces droits et à améliorer les conditions pour que toutes les femmes à travers le monde puissent en jouir pleinement. Qu’en est-il pour nous, femmes haïtiennes ?

Certes, au cours des vingt dernières années, le pays a fait quelques progrès en matière de santé sexuelle et reproductive. Par exemple, l’accès aux services de santé maternelle (soins prénataux, au cours de l’accouchement, et postnataux) et aux services de contraception à travers les programmes de planification familiale a été grandement amélioré. Comme résultats, l’indice synthétique de fécondité des femmes haïtiennes a diminué en passant de 4,8 enfants par femme en âge de procréer en 1994/95 à 3 enfants par femme en 2016/17, une baisse de 38%. En dépit de ces progrès, il reste indéniable que les droits sexuels et reproductifs des femmes ne sont pas pleinement assurés, limitant leur capacité à décider librement et en toute connaissance leur sexualité et procréation. Dans cet article, je vais présenter brièvement trois indicateurs de ce problème majeur: accès à la contraception, la question de l’avortement, une éducation sexuelle basée sur l’équité de genre.

Accès à la contraception

L’accès à aux méthodes de contraception modernes reste un droit fondamental permettant aux femmes de contrôler librement leur fécondité: si et quand une femme veut avoir un enfant. Cet accès comprend le type et la qualité de contraception disponible, la préférence et l’accès à toute information nécessaire sur l’utilisation, les avantages, et inconvénients des choix de contraceptifs. Point n’est besoin de dire que cet accès reste encore très limité en Haïti. Certes, on a observé une hausse du recours à la contraception, passant de 12% en 1994/95 à 37% en 2019, selon les données de l’enquête sur la mortalité, morbidité, et l’utilisation des services (EMMUS, 1994/95), et des Fonds des Nations Unies pour la Population (FNUAP, 2019). Cet indicateur reste faible, comparativement aux pays de l’Amérique latine et les Caraïbes - ALC (74% FNUAP, 2019). Il faut souligner également qu’actuellement 35% des femmes haïtiennes ont des besoins non satisfaits de planification familiale (FNUAP, 2019). C’est-à-dire, elles expriment leur désir de contrôler leur fécondité, mais face à des difficultés de natures diverses, n’utilisent pas de moyens anticonceptionnels. Ce manque de jouissance de droits reproductifs affecte notamment les femmes les moins éduquées, des classes économiques les plus faibles ou encore des milieux les plus reculés du pays.

La question de l’avortement

En dépit des discussions qui existent autour de ce thème, l’avortement est largement pratiqué dans le monde et en Haïti. À l’époque coloniale, les femmes avortaient pour sauver leurs enfants de l’esclavage. La Société haïtienne d'Obstétrique et de Gynécologie (SHOG) affirme qu’une femme sur 7 avorte au cours de sa vie. La question de l’avortement affecte tant la santé des mères que celle des enfants. Il faut souligner que, selon les données de la Banque Mondiale, les risques de mourir à cause d’une grossesse sont plus de 7 fois plus élevés en Haïti que dans les autres pays ALC (taux de mortalité maternelle: 529/100 000 en Haïti en 2017 et 68/100 000 en ALC en 2015). Comme pour d’autres problèmes de santé, le refus aux soins de l’avortement en sécurité affecte notamment les femmes qui n’ont pas les moyens de payer les frais dans une clinique privée,avoir un médecin amide la famille ou encore aller dans un pays voisin, loin des regards critiques de la société. Ces femmes ont dû recourir à des avortements à risque, voire à des techniques « archaïques » comme l’application de fortes pressions abdominales ou encore la pénétration d’objets tranchants dans leur corps ou encore l’auto-administration des comprimés non-prévus à cet effet, comme le Cytotec, nom commercial du Misoprostol, destiné au traitement de l’ulcère. Au-delà des discours moraux et religieux sur l’avortement, il serait important de le considérer comme un problème de santé publique.Si cela ne va pas terminer d’un coup avec l’avortement à risque, beaucoup plus de femmes, particulièrement, les femmes les moins instruites et de faibles moyens économiques seraient épargnées de complications qui y sont liées.

Une éducation sexuelle basée sur l’équité de genre

Pour simplifier cette notion, disons que l’éducation sexuelle repose sur la capacité d’informer sur la sexualité, sur les activités sexuelles et même les stéréotypes dès le plus jeune âge. De plus, cette éducation devrait orienter sur l’équité de genre, apprenant aux filles à connaitre et à prendre contrôle de leur sexualité et de leur procréation. Cette question reste encore taboue dans beaucoup de familles haïtiennes, et entravée par une large partie du secteur religieux. Les filles se trouvent ainsi désarmées et naïves à la merci de la violence sexuelle, même à l’intérieur de leur propre famille, exposées à des infections sexuellement transmissibles et à la grossesse non désirée. De plus, il est observé que l’âge médian à l’initiation sexuelle se réduit ; nos filles dépourvues d’une bonne éducation sexuelle sont exposées de plus en plus jeunes. Donc, il serait fondamental que les syllabus scolaires considèrent l’éducation sexuelle dès le début de l’adolescence. Ce qui permettra à nos filles d’être capables de prendre des décisions libres et éclairées en ce qui a trait à leur sexualité. Pouvoir prendre des décisions sur sa sexualité, bien qu’indirectement, impacterait la fécondité, dans le sens que la femme serait en mesure de choisir le moment idéal pour elle d’avoir un enfant et aussi l’intervalle entre les naissances.

En ce sens, arrêtons avec cette mise en accusation de la femme haïtienne du sous-développement du pays, en particulier celles qui ont été déjà trop longtemps victimes dans notre indifférence la plus totale. Le ventre de la femme haïtienne n’est pas responsable de nos problèmes économiques et sociaux ! Au contraire, c’est ensemble comme société, que nous avons échoué. Arrêtons avec cet exercice de stigmatisation ! de discrimination ! Il est temps de respecter nos engagements pour renforcer et faire respecter les droits sexuels et reproductifs des femmes haïtiennes.

Cet article est extrait partiellement de ma thèse de doctorat en Démographie : famille et fécondité en Haïti, une analyse comparative entre 1994/95 et 2016/17.Cette thèse a été soutenue le 5 aout 2019, à l’Université d’État de Campinas – UNICAMP (Sao Paulo, Brésil).

Chandeline Jean Baptiste,
Démographe, PhD
chandiejb@gmail.com




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