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Henry Christophe: le monarque écartelé

Henry Christophe: le monarque écartelé



(IIIe. partie et fin)

L’affaire épineuse de l’arrivée de l’escadre française commandée par le général Leclerc fut une opportunité de révéler toute l’habileté de Christophe alors général de la province du Nord, qui témoigne toute l’impétuosité de son caractère, également sa capacité pour le débat des idées. Pérard indique qu’à cette occasion, les échanges entre les deux hommes se firent sur un ton de menace qui contraste avec le raffinement de départ du commandant du Nord; ce qui ne peut être mis qu’au compte de l’arrogance et du manque de tact du général français qui voulut s’emparer des forts et de la place par traîtrise à l’égard de Toussaint. Les échanges se terminent par des réparties on ne peut plus vives, à lire la lettre du 13 pluviôse, de l’an 10. "(...). Si vous avez la force dont vous me menacez, je vous prêterai toute la résistance qui caractérise un général; et si le sort des armes vous est favorable, vous n’entrerez dans la ville du Cap que lorsqu’elle sera réduite en cendres, et même sur ces cendres je vous combattrai encore. (...) Pour la perte de votre estime, général, je vous assure que je ne désire pas l’obtenir au prix que vous y attachez, puisqu’il faudrait agir contre mon devoir pour l’obtenir". Quelle véhémence!

Jean-Hérold Pérard note qu’en 1806, avec la fin des guerres de l’Indépendance, et le schisme du pays survenu après l’assassinat de Dessalines, rien n’empêchera cette intelligence qu’est Christophe (alors président) de s’exprimer, vu la faillite de l’économie. Vite, il envoya des correspondances aux États-Unis et aux puissances européennes afin de leur offrir des opportunités de commerce rentable avec le nouvel état, d’abord par troc. Voyant qu’Haïti n’avait pas encore son propre système monétaire, et ne recevant plus de monnaie de la France, Henry Christophe ordonna, le 2 septembre 1807, de frapper la première monnaie haïtienne, œuvre rudimentaire de l’ingénieur Faraud et du graveur Auberges, mais qui sera perfectionné par la suite. Face aux difficultés multiples auxquelles était confrontée la jeune nation, il décide d’entreprendre d’autres mesures dont certaines, comme l’étatisation de la propriété des gourdes vertes, étaient impopulaires aux yeux des paysans; question de dire que les initiatives tendant à réorienter, et relever l’économie sont chose extrêmement urgente et que le «problème d’Haïti» consiste à organiser économiquement son État, unique médecine pour prétendre traiter d’égal à égal avec les nations du monde. La tâche que le gouvernement de Christophe se propose se traduit en une batterie de mesures: faire une accumulation de richesse permettant de thésauriser suffisamment d’or afin d’envisager, par la suite, la frappe de monnaie, opérer une manipulation par la nationalisation des gourdes vertes qui permettait à l’État de faire un gain, se préoccuper moins de la qualité et des droits de propriété sur les vignes gourdes qui ont servi à remplir le trésor, déterminer les réformes à entreprendre pour permettre à l’État de redevenir prospère rapidement. Une fois les réformes proposées après la prise du pouvoir, Christophe prit la décision de s’offrir le choix des ressources humaines en la personne des généraux, noirs et mulâtres, provenant des deux classes saintes dominguoises qui avaient réalisé l’indépendance du pays.

Avec toutes ces mises en place, si l’administration publique connut les effets de la grande prospérité économique et morale qu’il amena, Christophe, qui un temps plus tôt a été acclamé empereur sous le nom d’Henry 1er, ne sent pas (et il le manifesta dans ses prises de décision qui déplaisaient au peuple et à la noblesse qu’il avait créée), un malaise diffus contre ces rigueurs, et quand finalement il le sent et le voit se manifester dans la pratique, avec soi-même et avec les pratiques libérales du gouvernement de Pétion qui lui faisaient un contrepied, les dés étaient déjà jetés; un malaise dérivé de la conviction de se savoir doté pour la politique et pour les goûts de grandeur, mais qu’à cause d’un excès de confiance et d’une inflexibilité le monarque n’a pas pu ou n’a pas su affiner. Peut-être est-ce cette myopie du Roi Christophe que le Docteur Jean Price Mars eut à l’esprit lorsqu’il écrivit un siècle après le suicide du monarque, «l’une des conséquences les moins imprévisibles des horreurs de l’esclavage fut d’inspirer à ceux qui venaient de s’en libérer par les atrocités de la guerre, une répulsion caractérisée de l’ouvrage manuel». La façon dont la population finit par se révolter contre le régime du monarque qu’elle jugeait tyrannique est une illustration puissante de cette loi de la Psychosociologie. Pérard, répétant les paroles qui venaient comme un refrain du monarque, emphatise: «il y a tant à faire, et si peu de temps» ou encore «Je vois tout et tout voit par moi», ornant le frontispice de son palais. Sa vigueur s’est avérée être son pire ennemi, et la mort de son aumônier le contrepouvoir de son autoritarisme. Ainsi, «en imposant de lourdes demandes à son peuple, et en le forçant à obéir sous la menace du fouet, il a attisé sa haine contre lui». Quand un après-midi d’octobre 1820 un chambellan du palais lui apporta un message bouleversant à propos de Brelle son aumônier, soupçonné de tromperie en donnant des informations précieuses aux forces du Sud, Christophe dût penser que c’était une occasion de confirmer la supériorité de son aura s’il découvrait par lui-même la preuve matérielle du complot. La fouille effectuée par Henry 1er de la simple soutane noire accrochée à une cheville au cabinet de la chapelle royale où il trouva, au fond d’un placard, un billet cousu dans une poche du ministre religieux était plus que payante. Le Roi eut juste le temps de réaliser que le chambellan avait raison; que Brelle écrivait effectivement des lettres aux dirigeants du Sud et en recevait également. Il révélait des informations précieuses aux forces jugées plus débonnaires du mécontentement des paysans, en pointant du doigt la quantité de l’arsenal et l’importance des troupes du roi. Ce n’était plus une rumeur effarée et confuse, le pessimisme initial du monarque allait tout de suite se convertir en optimisme, et dans l’espace de deux jours, Brelle fut passé par les armes. Le monarque n’avait pas de temps pour les traitres - écrit Pérard. Cependant graduellement s’est installée la prise de conscience du dramatise de la situation, ce jour-là «le roi n’a pas dormi». «Même sa femme se demandait pourquoi il avait agi si vite, et comment il avait pu condamner un prêtre à mort».

Après cette exécution, Henry Christophe très tôt était rongé par le remords. Cloîtré dans sa chambre, il y est resté pendant plusieurs jours et n’a parlé à personne (...), pas même ses enfants. Le monarque qui ne put supporter plus longtemps son angoisse, sauta un jour sur son cheval blanc, son favori, et galopa au loin, non pour se rendre à la Citadelle pour y noyer son anxiété, selon ses habitudes, mais en direction de Limonade où il se dépêchait pour entendre la messe et se confesser à l’église du village. Déjà les images du monarque étaient celles d’un homme torturé par des visions de la mort et de l’enfer éternel, qui tentait de faire sa confession immédiatement, si le prêtre vêtu d’une aube blanche et d’une chasuble écarlate ne lisait pas encore l’Évangile sur l’autel. Soudain se leva le monarque qui tendit une main frémissante comme s’il essayait d’empêcher quelqu’un de l’attaquer et ne put s’empêcher de pousser un cri, du nom du prêtre exécuté: Brelle! Brelle! » L’instant d’après - écrit le biographe - ses mains agrippèrent le bord du banc de prière avec une force qui le cassa en deux. Puis il était tombé sur le sol en heurtant le banc au passage: le roi avait fait un accident vasculaire cérébral. Appelé à son chevet, le docteur écossais Duncan Stewart ne pouvait rien.

Despote, le monarque n’est épargné que par ce jugement porté par Alexis de Tocqueville: «les Noirs et les Indiens n’ont connu de la civilisation (moderne et occidentale) que les vices, par le biais de l’esclavage et la colonisation». S’il n’y a guère de génies méconnus, on ne peut non plus excuser sa logique inflexible.

La veille du 8 octobre 1820, impotent, et tentant de prouver qu’il pouvait encore gouverner, face à une révolte quasi générale, on pouvait entendre: «A bas le roi! Vive la République! » Tentant une dernière revue de ses troupes ou de ce qui lui restait de celles-ci, dans une cacophonie de voix l’acclamant, le conspuant, dans l’angoisse et la solitude, paralysé des jambes, le roi Christophe, aidé à regagner sa chambre à son retour de Limonade, et après avoir ordonné que les membres de sa famille fussent mis sous la protection des Anglais, prit quelque chose dans une petite armoire à son chevet, serra son poing droit et leva sa main gauche, qui tenait un pistolet, sur sa tempe. Peut-être que cet ouvrage est une piste suffisante pour expliquer pourquoi les historiens évaluent chaque jour un peu plus les réalisations de l’homme fort du nord, en dépit du fait qu’elles passeraient presque inaperçues à cause des reproches de son autoritarisme qui lui sont adressés. Christophe n’est pas mort et enterré (et la reine et ses deux filles réfugiées en Europe, sans le prince Victor-Henry mourût assassiné), quand un biographe comme Jean-Hérold Pérard parle de nouveau de lui avec enthousiasme, et tente de tirer son personnage du fanatisme inconditionnel de quelques-uns et de la haine féroce de beaucoup d’autres, pour qu’ainsi Henry 1er puisse occuper à souhait sa place dans l’histoire (un lycée Henry 1er à la capitale?) quand surtout on prend le temps de revoir ses grands œuvres qui marquent à la fois son autorité, son style et «les rêves ambitieux qu’il avait pour son peuple».

Toute biographie d’un personnage politique est une sorte d’anthologie à laquelle les inédits ne peuvent être absents. Jean-Hérold Pérard, ingénieur de monuments et ancien directeur de l’ISPAN, a fait un parcours présentant un équilibre indifférent, mais pas tiède: il ne nous a pas raconté certaines anecdotes ni des témoignages que nous connaissions déjà et qui ne peuvent pas être des détails secondaires dans un travail intellectuel comme celui-ci. Ces petits faits auraient la vertu d’illuminer, sinon de faire passer cette biographie de recherche comme si c’était celle d’un témoin qui replace dans le contexte sa connaissance du personnage dans ce que l’on sait déjà sur lui. Il faut ajouter que beaucoup de ses considérations sont précieuses et qu’elles donnent du monarque du nord d’Hayti une image assez vraisemblable, quoiqu’il problématise les certitudes les mieux fondées. Ce n’est pas non plus la biographie par antonomase, ni ne l’a prétendu. On n’irait pas jusqu’à le critiquer s’il soutient dans sa démarche que le monarque ne peut être jugé à partir des normes des droits humains modernes. Bien qu’il a lu les vagues jugements portés sur le personnage, le biographe est à la limite discret et recherche les circonstances atténuantes, juste pour assurer que dans son parcours Christophe a eu des antécédents et parvenu à la suprême magistrature de l’État, il eût une administration de premier ordre, chose qu’étaient loin d’assurer les historiens Ardouin et Madiou, plus sévères.

Henry Christophe: un grand méconnu, troisième volet d’un triptyque par sa thématique, illustré, préfacé par Jean Myrto Julien, imprimé au Canada par Protech LP et le prologue de Jean Baden Dubois, démontre sous la plume de Jean-Hérold Pérard que cette méconnaissance est injuste et mérite la peine d’être réparée.

Un remerciement à Georgette Jean-Louis, alors membre du Conseil d’Administration de la BRH qui nous l’a fait remettre en cadeau. À lire.

Jean-Rénald Viélot
vielot2003@yahoo.fr





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