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J'ai failli perdre un ami

J'ai failli perdre un ami



Herméneutique de l'émotion collective en précarité structurelle politique

J'ai failli perdre un ami et me perdre aussi,
et cela, à cause d'une éthique de la vérité
et d'une politique du mensonge.

Lorsque le professeur Nelson Bellamy a fait part à ses proches de son éventuelle contamination au coronavirus, il faut comprendre que cette décision n'a pas été la manifestation d'un sentiment de peur ou d'un souci de visibilité comme l’a laissé entendre de manière éhontée Tonton Bicha, propos repris impudiquement par le premier ministre, Joseph Joute. Ce jugement facile, rapide et irresponsable a cherché à orienter l'émotion collective vers un bouc-émissaire désigné pour l'occasion en vue de masquer le véritable enjeu : celui de se poser la question sur les moyens mis en place pour protéger les citoyens haïtiens. Même s'il faut reconnaître que quelques éléments psychologiques, sociaux, etc.

L'ambiance générale dans laquelle les médias portent chacun de nous à des dispositions psychologiques qui deviennent des cadres d'interprétation de nos affections physiologiques. Tout, une fièvre bénigne, une toux, un mal de tête, peut vite être compris comme symptômes du Coronavirus, nouvelle syntaxe de la nosologie actuelle. Une ambiance socio-mondiale liée à des dispositions psychologiques afférentes constitue le lieu d'expérience vécue de ce que je désignerai ci-après le syndrome de Bellamy. Il est donc aisé, à partir de ces considérations, d'annuler l'hypothèse de showbiz avancée par le Premier ministre qui, par cette sortie maladroite, laisse entrevoir le peu de considérations que l'équipe du président Jovenel Moïse (lui compris) porte à l'université, qui est avant tout un lieu de vérité (de fabrication de la vérité au moyen d'un ensemble de balises méthodologiques, épistémologiques et éthiques). On ne saurait mettre en doute la parole universitaire, celle de l'universitaire, sans prendre le soin de l'éprouver. Ce qui n'a pas été fait. Au contraire, le Premier ministre s'en est allé à coup de slogans inspirés d'un comédien sans génie ni talent parodiant de manière ridicule le paysan qu'il représente dans sa non maîtrise des valeurs citadines, mais dont il fait son fonds de commerce. Dans les deux figures, celle du Premier ministre et celle de Tonton Bicha, on assiste au mépris du sérieux, de la gravité du moment, du destin de la société haïtienne, de l'authentique au profit de la dérision, du ridicule. Le Coronavirus dévoile quelque chose à ne pas laisser passer : l'incompétence (l'incapacité à prendre la mesure des événements et à y apporter des réponses appropriées ) est la condition de toutes nos misères.

Le syndrome de Bellamy permet de mettre à jour cette misère et cette incompétence. Face au souci humaniste de Bellamy à dire la vérité, là où il aurait pu faire silence, il y a le souci persistant du gouvernement de persévérer dans le mensonge, de maintenir sa propension répétée à mentir aux citoyens. Alors qu'en réalité, on aurait dû voir un geste de grandeur d'âme dans l'annonce de Bellamy, on le dénigre, on tente de le réduire à un vilain personnage. Cette grandeur d'âme à laquelle j'ai fait référence pour saisir le sens de l'appel du professeur Bellamy s'exprime de deux manières : d'une part, il faut savoir dépasser sa propre individualité et se mettre en accord avec l'ensemble des concitoyens pour parler de sa maladie (heureusement dans le cas en question, il s'agissait d'un soupçon invalidé par le test du Laboratoire national).

Dire vrai même au péril de sa vie. Est-ce pour cette raison que Bellamy a refusé vertement l'invitation de la ministre de la Santé à mentir, à dire qu'il a été pris en charge, qu'il était en sécurité tandis qu'il se débrouillait tout seul pour se mettre à l'abri. ? D'autre part, l'annonce faite par Bellamy témoigne d'un sentiment de culpabilité qui consiste à se sentir responsable de tous ces potentiels porteurs du virus, amis ou autres. La culpabilité ici ne s'est pas enfermée dans la lamentation, mais s'est muée en sentiment de sacrifice et en amour du prochain, ce qu'exprime clairement son isolement volontaire. Je mets tout ça sous le signe de l'éthique, d'un sens de l'engagement citoyen, ce dont la société haïtienne est en manque depuis quelque temps, et qui s'efface avec la persistance de ce gouvernement dans le mensonge. Une éthique guidée par un souci de vérité et un élan franc vers l'humain et sa protection, tel est-ce qu'il importe de retenir du choix fait par le professeur Bellamy de mettre la société en alerte.

Pourtant, un grand nombre de citoyens haïtiens a mis du temps à saisir quel était le sens de l'appel de Bellamy. Très vite, la peur de la maladie aidant, en l'absence de véritables infrastructures sanitaires, de réelles politiques de protection, ils se sont rués sur sa personne pour lui jeter toutes les colères que le gouvernement devait recevoir. Au contraire, ce devait être au gouvernement de subir les colères des Haïtiens, lui qui n’a mis aucun dispositif pour dépister les suspects à temps, et pour prendre en charge les contaminés. Il a de plus laissé certaines frontières ouvertes sans mettre aucun système contrôle. C'est ce que révèle ce moment de fureur, que je désigne désormais comme syndrome de Bellamy et qui consiste à s'émouvoir en situation d'insécurité sanitaire liée au manque de protections institutionnelles.

On voit bien qu'il s'agit d'une émotion collective liée au besoin de persévérer dans l'être, de résister à la mort. Le professeur Bellamy s'est isolé, de sa propre initiative. Il a été visité par la Direction départementale du nord-est le mardi 17 mars en début de soirée, sous l'insistance du président du Campus Herny Christophe de Limonade. Le prélèvement fait, les agents du ministère sont repartis sans se soucier de la prise en charge, de l'isolement qui viserait à la fois à protéger l'entourage immédiat de Bellamy et Bellamy lui-même contre cet entourage qui s'est montré de plus en plus hostile, inhospitalier et agressif à l'égard de tous ceux qui étaient susceptibles d'être en contact avec le professeur.

D'autre part, on n'a pas cessé de mentir aux citoyens en leur assurant que le cas suspect était sous surveillance alors qu'il cherchait, la peur au ventre, en effectuant un périple difficile et éprouvant, à se trouver un lieu où l serait en sécurité, en attendant le résultat du test. Cette situation montre une seule chose : les Haïtiens sont livrés à eux-mêmes en présence d'un gouvernement peu inventif dès qu’il s’agit d’aller dans le sens du bien. Le syndrome de Bellamy traduit la situation globale de la société face à la pandémie qui met le monde en émoi, et fait trembler tous les Haïtiens.

J'ai failli perdre un ami et me perdre aussi, puisque la société haïtienne prise de panique devient subitement un monstre dévoreur qui cherche à se débarrasser de celui ou de ceux par qui le malheur aurait mis en péril sa stabilité. Principe anthropologique découvert par René Girard qui permet d'expliquer la formation sociale du bouc-émissaire et sa fonction sociale de cohésion et de stabilité. Nous, Bellamy, les collègues, les étudiants, les employés de l'administration du Campus Henry Christophe de Limonade et moi avons failli y laisser notre peau, si le résultat ne s'était révélé négatif. On refusait déjà de vendre à certains, d’autres ont été indexés comme "moun kanpus yo", des étudiants ont essuyé des jets de pierre, d'autres cloîtrés chez eux par prudence ou par peur de se faire remarquer pour éviter le pire en cas de résultat positif au test. Où était le gouvernement, qui aurait dû mettre déjà en quarantaine l'ensemble de ceux qui étaient en contact avec Bellamy ? Nulle part. Il se contentait de mentir à la population en annonçant des stratégies sans concrétisation, à tel point que des médecins menacent de démissionner en bloc faute de matériels de soin et de sécurité.

Je déplore qu'aujourd'hui le Premier ministre puisse traiter avec autant de désinvolture une question qui dépasse le cas de Bellamy, qui doit inviter les citoyens à se poser les bonnes questions sur le dispositif mis en place par le gouvernement dans la perspective de gestion de la catastrophe. Il est urgent que le Premier ministre et le président puissent affirmer de manière claire leur compréhension de l'épidémie, sa trajectoire, la méthodologie mise en place pour lutter contre elle, et les prévisions éventuelles, par des études de modélisation ou simulation, des cas de morts.

Sans être spécialiste de l'épidémiologie, je pense qu'il serait bon de partir des leçons qui ont été tirées du choléra, de la réaction de la population face à l'épidémie, des comparaisons avec d'autres pays avec lesquels la société haïtienne partage des occurrences sociales, économiques et anthropologiques afin de mieux cerner ce qui s'annonce monstrueux. C'est une absurdité, que seul ce gouvernement peut entretenir, de nous comparer à la France, aux États-Unis d'Amérique, etc. Il est temps, citoyens, de nous défaire de l'incompétence têtue, de l'arrogance, de la fanfaronnade, de la bêtise stupide de nos dirigeants de tout acabit. Exigeons de la science contre la routine fade des amateurs, exigeons des arguments contre les slogans ronflants des imposteurs.

Edelyn DORISMOND
Docteur en Philosophie,
Directeur de Programme au Collège International de Philosophie
Directeur de l’Institut des Politiques Publiques (IPP)
Professeur au Campus Henry Christophe de Limonade-UEH.
Directeur scientifique de CAEC-Centre d'Appui à l'Éducation à la Citoyenneté
Membre du Laboratoire LADIREP

[1]. Cette politique du mensonge est tout le contraire de la politique de la vérité. Tous ces déterminants éthique et politique se déroulent sur le fond d'une émotion collective que l'anthropologie girardienne du bouc-émissaire permet d'expliciter une fois la fureur passée.




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