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La Faculté de linguistique appliquée exige le retrait de la vidéo tendancieuse de Tontoton Bicha des réseaux sociaux

La Faculté de linguistique appliquée exige le retrait de la vidéo tendancieuse de Tontoton Bicha des réseaux sociaux



Retrait immédiat de la vidéo de Tonton Bicha discriminant la Faculté de linguistique appliquée de l’Université d’État d’Haïti à l’heure de la pandémie du coronavirus


Nous, les membres de la Faculté de linguistique appliquée (FLA) de l’Université d’État d’Haïti, avons écouté avec consternation la conclusion d’une vidéo de Tonton Bicha mise en ligne il y a 4 jours, qui conseille à la population : « Pou le moman, evite Fakilte lengwistik la. Sa vle di, sispann pran lang ». Il s’agit d’une vidéo de 1 minute 10 secondes où l’auteur sensibilise la population sur les comportements à adopter, dont l’évitement de la Faculté de linguistique appliquée (Voir https://www.youtube.com/watch?v=_7MKH30xvxI). Quelle déraisonnable plaisanterie ! Quelle loufoquerie ! Quelle banalisation d’une institution d’enseignement supérieur dans un pays où très peu de citoyens accèdent à l’enseignement supérieur ! Le comédien mesure-t-il les conséquences potentielles de son discours empreint d’une légèreté à nulle comparaison ?

L’auteur associe la FLA au coronavirus. Si l’on ne s’en tient qu’à la première partie de la phrase, on comprendra simplement que la FLA est un foyer diffuseur du virus, un espace où le coronavirus règne en maître… Néanmoins, il a bien dit peu avant : « Pa fè diskriminasyon, pa fè stugmatizasyon » (sic.) alors qu’on voit bien qu’il discrimine et stigmatise la FLA en la mettant à l’index comme espace à ne pas fréquenter si l’on veut éviter d’être atteint du coronavirus.

Être comédien ou humoriste est un métier. Or, un métier est une pratique professionnelle qui s’apprend au travers d’un processus de formation, même si je n’ignore pas que l’autodidactie existe et qu’un professionnel peut se former sur le tas, par la pratique. Un comédien ou humoriste professionnel, à moins qu’il ne soit un cabotin charlatan, ne fait pas que balancer des messages. Il en mesure les conséquences éventuelles en fonction des caractéristiques de leurs destinataires et au regard des circonstances de leur élaboration.

Cette recherche de l’humour facile exhibée dans la vidéo ne fait pas rire. Au contraire ! Elle pourrait faire tort à l’institution si la communauté haïtienne dans son ensemble ne savait pas que la comédie-à-la-Bicha n’est pas une comédie, mais une forme d’expression d’une vision du monde idiosyncrasique à la hauteur de la culture et du savoir encyclopédique du comédien Bicha. Quelle comédie peut-il y avoir dans le fait de déformer un mot à la Bicha comme dans la réalisation « stugmatizasyon » ? L’humour est dans les mots (dans leur association), mais pas en dehors des mots et de ce qu’ils peuvent évoquer quand ils sont employés dans un processus discursif construit selon des techniques d’encodage qui s’apprennent, se développent et s’affinent avec l’expérience. L’humour ne peut nullement résider dans la déformation des mots. L’humoriste peut jouer sur une prononciation entendue chez certaines catégories de locuteurs, mais ne peut pas déformer les mots comme bon lui semble.

L’humour est une activité ou un exercice né d’une pensée réfléchie se basant sur la réflexivité et visant une certaine universalité. Il repose sur un travail d’élaboration et de construction discursive, ce qui suppose que l’humoriste cherche à maîtriser l’objet sur lequel porte son humour. Il porte sur le réel. Néanmoins, ce n’est pas le réel qui fait rire, mais ce qu’on en dit et la manière de le dire en rapport, toujours est-il, avec les vrais mécanismes de fonctionnement de la langue. L’humoriste transforme le réel pour attiser le rire sans le déformer. C’est ce que faisaient, par exemple, un Languichat Débordus, un Louis de Funès. L’humour provoque un rire communautaire, c’est pour cela qu’en général tous ceux qui assistent à une production humoristique ont souvent tendance à rire au même moment, en même temps, du même segment discursif entendu.

À ne pas confondre l’humour et l’ironie. Là où le premier pardonne, comprend, protège, apaise, soigne, inclut, la seconde méprise, condamne, blesse, exclut. Les deux ne visent pas la même finalité. Ce que nous reprochons ici à Tonton Bicha n’est ni humour, ni ironie. Le contexte est inapproprié à l’ironie et la formulation du fragment de message en question n’est pas de l’humour au regard de ce que nous venons d’en dire.

À marée basse, compère macaque s’improvise capitaine (Lanmè bèl, makak kapitèn), pour reprendre un proverbe que j’ai appris dans mon enfance. Comme dans ce domaine dit de la comédie il n’y a guère de formation académique formelle en Haïti, la marée basse est présente en permanence et chaque macaque se croit capitaine en permanence et s’autorise à voguer en pleine mer houleuse en pensant qu’il est le seul maître à bord.

Il est un fait qu’il est difficile pour un individu de protéger une chose, un objet, un individu, une institution dont il ne connaît pas la valeur. Ainsi, si l’auteur de la vidéo savait ce que c’est que l’importance d’une institution d’enseignement supérieur dans une communauté, dans un pays, il tournerait sa langue 70 fois 7 fois avant de balancer ces salades dangereuses sur les réseaux sociaux.

La Faculté de linguistique appliquée exige à Tonton Bicha le retrait immédiat de la vidéo des réseaux sociaux. Nous espérons que, à l’avenir, le comédien manifestera plus de respect pour les institutions du pays, qu’elles relèvent du domaine public ou privé, et apprendra à questionner ses propres productions avant de les publier. C’est là l’un des effets pervers des réseaux sociaux : ils facilitent une publication facile et rapide de toutes sortes de « productions ». C’est en vertu de cela que nous devons toujours garder à l’esprit le judicieux principe anglophone de « garbage in, garbage out » lorsqu’il s’agit de télécharger quoique ce soit sur Internet.

Port-au-Prince, le 25 mars 2020

Renauld GOVAIN
Doyen de la FLA




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