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Notre défi : survivre pour mieux vivre

Notre défi : survivre pour mieux vivre



Ce matin, un ami m’a demandé comment booster sa motivation dans ces temps d’incertitude et d’anxiété. Entre temps, un autre m’écrivait que « vivre, c’est accepter la réalité ». Il précisait que ce faisant, il pouvait se préserver de tout sentiment de peur, convaincu qu’il n’y pouvait rien. Pour ma part, je me désole face au désarroi des autorités de la plus grande puissance mondiale tout en maudissant l’impuissance des dirigeants haïtiens.

Habituellement, je trouve du réconfort dans un moment de silence et là, j’arrive à recueillir une pensée positive à partager. Cependant, troublée face à l’envahisseur, je suis aujourd’hui à court d’idées. Chez nous, toutes les propositions paraissent inapplicables. Se laver les mains – où trouver l’eau ? Se confiner – qui apportera un pain ? Dans la promiscuité – comment garder la distance sociale ?

Je me rends compte qu’il est plus simple pour les pauvres de ne pas s’attarder à chercher de réponses. Sans être défaitistes, ils n’ont qu’à vivre au jour le jour puisque les plus nantis n’ont pas de solutions. Attaqués sur tous les fronts, même les pays industrialisés confinent leurs populations et c’est le monde entier qui demande : « et encore pour combien de temps ? »

Malgré moi, je compare deux civilisations diamétralement opposées, placées pourtant dans une situation similaire où les responsables doivent faire preuve d’ingéniosité et les êtres humains sont appelés au dépassement de soi et à la solidarité. Ces sociétés ne se ressemblent que dans leur finalité : sauver des vies humaines. En Haïti, on n’a pas de ventilateur médical. En Italie, on choisit le malade qui serait le plus apte à survivre. À Manhattan, on installe des containers réfrigérés comme morgues provisoires. De toute façon, quelque part une personne est en train de succomber au Coronavirus.

Ce matin, mon silence se vide de tout réconfort ; je reste coi, en carafe et sans renfort. Pourtant, mes deux amis sont revenus à la charge. Le premier attend cette parole d’encouragement qui le portera à croire que l’esprit humain vaincra la bête virale. Et l’autre tente de m’expliquer le bien-fondé de cette attitude déroutante qu’affiche la majorité de nos humbles compatriotes qui persistent à vaquer tout simplement à leur unique occupation : survivre sans souci de la pandémie qui fait ravage.

Ce n’est pas la troisième Guerre mondiale, et pourtant l’angoisse qui nous étreint la poitrine y fait penser. Ou en serait-il bien le cas puisque les chefs de l’occident ont tous proféré une déclaration de guerre en contre-attaque à l’offensive meurtrière du Coronavirus ? Si tel n’est pas le cas, nous ressentons quand même fortement l’ampleur de cette calamité qui menace nos existences individuelles, mettant en doute nos capacités de survie et notre habilité à reprendre le contrôle de notre mode de vie.

L’idée d’être en guerre me fit penser à Viktor Frankl, psychiatre autrichien qui survécut à l’Holocauste. À mon avis, c’est l‘un des survivants les plus fascinants des camps de concentration d’Auschwitz, lors de la Deuxième Guerre mondiale. La raison de sa survie était simple. Il voulait absolument retrouver son manuscrit qui avait été saisi par les Nazis. Certes, l’envie de revoir les siens le gardait en vie, mais l’opportunité de pouvoir continuer son œuvre était devenue sa raison de vivre. Il y pensait tellement que cette perspective lui permit de transcender les épreuves les plus abominables. Aujourd’hui, l’étude de son comportement d’alors constitue la base de son école de pensée, la « logothérapie ».

Dans son œuvre principale, Découvrir un sens à sa vie avec la logothérapie (Man’s Search for Meaning), Docteur Viktor E. Frankl explique que, pour survivre, l’être humain a besoin d’une raison qui justifie son existence à ses yeux. Dans ce cas, il peut supporter bien de situations impossibles. De même, s’il perd cette raison d’être, il peut tomber dans un vide existentiel et n’importe quoi peut l’emporter. D’après lui, deux autres aspects essentiels à ce sens général de la vie, sont un sens de l’amour et un sens de l’humour.

Selon Frankl, il importe que l’individu puisse trouver un but à son existence, une finalité qui le porte à s’accrocher à la vie, une mission qui justifie sa présence sur terre. Cette justification devient alors un levier puissant qui active une telle volonté de réalisation, alimente un désir de concrétisation si extraordinaire, qu’elle lui permet de consentir de grands sacrifices et de surmonter d’énormes tribulations ou d’affronter des défis inimaginables. En comparaison, on peut retenir dans l’histoire d’Haïti le cri du Général Capois la Mort « boulèt se pousyè ! »

De plus, pour mieux faire face aux adversités, Frankl ajoute qu’il faudrait développer une capacité infaillible de transcender tout ce qui peut arriver. Il faudrait aussi un peu d’humour, et arriver à ne pas trop se prendre au sérieux pour se prémunir contre les faiblesses de l’ego qui parfois peuvent mener l’individu à sa perte. En revisitant cette approche thérapeutique, je comprends mieux cet aspect de la culture haïtienne qui nous permet de rire de nous-mêmes, rien qu’une manœuvre de résistance, en fait.

Eclairée par ce rappel, je veux croire à l’impossible et vouloir rester d’abord en vie pour moi-même, et surtout pour imaginer qu’Haïti survivra à Coronavirus, en dépit de l’incapacité de nos gouvernants et de notre état généralisé de défaillance chronique. Que l’amour du pays devienne notre justification pour passer le cap, pour alimenter notre passion pour cette mission générationnelle de transformer nos réalités en prenant nos responsabilités envers nous-mêmes, envers nos enfants et nos petits-enfants.

Mes amis m’ont rappelé que je dis souvent que la vie est belle et qu’elle vaut la peine d’être vécue. Je veux y croire encore ! Pour cela, je nous encourage à nous soutenir pour laver continuellement les mains, respecter l’éloignement social et rester confinés. Car, il s’agit pour chacun de nous de survivre aujourd’hui afin d’œuvrer ensemble à mieux vivre demain.

Chantal Volcy Céant
26 mars 2020.




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