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Le Coronavirus en Haïti : d’une démocratisation suicidaire de l’information vers la création d’une fatalité populaire

Le Coronavirus en Haïti : d’une démocratisation suicidaire de l’information vers la création d’une fatalité populaire



L’aube de la troisième décennie du deuxième millénaire a vu des vingtenaires, trentenaires, quarantenaires, cinquantenaires, sexagénaires, septuagénaires et octogénaires, tous réduits à la quarantaine.


Depuis l’annonce officielle du gouvernement haïtien, le jeudi 19 avril 2020, selon laquelle deux cas de Coronavirus sont enregistrés dans le pays, une panique générale s’est déclenchée à travers tout le territoire. En quelques heures, les réseaux sociaux sont bondés de publications et les médias font l’objet d’opinions diverses et contradictoires. Des informations qui font à la fois compresser les tensions sociales et alimenter une déstabilisation psychologique que la lutte pour la survie et le quotidien du désespoir nous ont déjà prescrites. Cependant, ce présent article n’a pas pour ambition ni de faire un inventaire de ces informations vulgarisées, ni d’assigner à cette pandémie un signal incontestable de la fin du monde, comme certains chrétiens osent l’affirmer, mais se fait le but de déceler les conséquences suicidaires de la démocratisation de l’information chez l’Haïtien. Pour se faire, dedans, l’on va tenter de répondre à une série de questions : en quoi les réseaux sociaux représentent-ils un danger pour les Haïtiens, dans ce contexte pandémique ? Comment les médias haïtiens constitueraient-ils une 2e souche du Covid-19 ? Les réseaux sociaux favorisent-ils une démocratisation de l’information ou un nivellement par le bas ?

Les internautes haïtiens et les réseaux sociaux : de la banalité à l’ignorance

Certes que les réseaux sociaux sont conçus comme un espace public, une nouvelle agora où l’on partage des idées, des informations et se communique soi-même, mais partant de l’usage qu’on en fait en Haïti, nos échanges sont en réalité loin d'être informatifs. On parle sans rien dire, autour des sujets sans aucun intérêt. L’on devient « acro de like » de nos photos et vidéos exposant nos vies quotidiennes ou avilissant même notre intimité et des publications relevant du banal le plus pur. Considérons, au cours de ce présent contexte de cette pandémie ayant fraichement atterri en Haïti, on en fabrique un tas d’informations qui ne font que terrifier une population déjà en panne d’éducation. Même l’individu le moins instruit décide lui-même d’en forger ses propres informations. Ce qui est pire, c’est que la publication la plus absurde est celle ayant obtenu le plus de mention « like » et bénéficié le plus de partages. Tout ceci, en vue d’essayer de forger une identité virtuelle loin de leur identité réelle (Isabelle Compiègne, 2010). Ce qui porte à penser que les réseaux sociaux s’érigent en un espace public profitable à une catégorie d’individus bien spécifique qui, préalablement n’avaient pas d’autre lieu d’expression de leurs sottises. De là, au lieu d’être bénéfique en y collectant des informations nécessaires afin de se prévenir du virus, on y partage des idées faisant de la maladie une fatalité à l’haïtienne. Ce qui fait qu’on se prend pour viable et pense dépendre totalement de la providence de Dieu.

Ainsi, anesthésiés et contaminés par ces fausses informations, certains Haïtiens pensent qu’on n’a aucune échappatoire face au virus. Pas mal de réactions l’ont déjà confirmé et continuent à le confirmer : lors du journal du matin à la Radio Télé Caraïbe, le vendredi 27 mars 2020, vers les 7 heures, le chanteur haïtien Jean-Jean Roosevelt a été invité de faire le point sur sa musique de sensibilisation et de prévention du coronavirus et sur sa participation d’une manière plus concrète à cette lutte urgente. Le chanteur a affirmé que lors de sa campagne de sensibilisation dans le département de la Grand’ Anse, il a touché des zones de campagne où les individus commencent à tout vendre pour manger, sachant qu’ils vont bientôt être tués par le virus assurément. En attendant son arrivée, ils profitent alors du temps pour jouir le reste de la vie. Vous pouvez imaginer les conséquences catastrophiques que pourraient procurer ces fausses informations sur le plan économique pour ces paysans. Les piliers constituant leur source de revenus sont ignorés : pourquoi s’occuper du travail agricole et d’élever encore des bétails quand on va bientôt mourir ? Au contraire, les fruits vont être précocement récoltés pour être vendus au bourg le plus proche afin d’avoir de quoi bien manger et boire, et les bétails seront vendus et/ou tués.

Ensuite, j’ai constaté sur plusieurs groupes whatsapp la publication d’un tas de messages qui ne font que dégrader l’intimité des Haïtiens. Ainsi, a-t-on lu : « la raison principale permettant aux Haïtiens d’être moins touchés par la pandémie est parce que nous sommes immunisés contre ce virus. Il n’aime pas la saleté et n’habite point dans la chair de corruption […] Plus de panique, on doit se calmer ». D’autres encore disent qu’aucun spécialiste ne saurait mettre fin à cette pandémie, mais tout le monde ne serait pas mort. Les préventions prescrites ne peuvent nullement empêcher ceux qui doivent mourir de l’être. Ces conceptions fatalistes mêlées aux conditions d’un peuple déjà mourant et siégé dans le confinement du désespoir, s’érigeraient en de véritables accélérateurs et canaux servant à la propagation du virus. Tellement intériorisées que certains ont fièrement affirmé que les règles d’hygiène recommandées ne peuvent rien empêcher et qu’ils continuent à vivre comme à l’ordinaire : saluer les autres par un poignet de mains, se laver les mains par nécessité, etc. Car pour eux, autant qu’on a peur du virus, c’est autant qu’il vous tuera plus vite, mais une vie désintéressée l’éloignera de vous. L’exemption des fous par le Choléra ayant ravagé la population haïtienne en est toujours absurdement évoquée comme l’exemple le plus probant.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que ces informations « teledyòlman » transmises, sont avant tout fabriquées et alimentées par les réseaux sociaux. Etant ainsi, elles paraissent beaucoup plus dangereuses que le coronavirus lui-même au point qu’elles peuvent l’introduire en vous et l’amenant à vous détruire par ignorance. Car le meilleure anti-virus d’un peuple, lequel est efficace contre tous les virus et en tout temps n’est autre que l’éducation. Le manque d’éducation d’une nation est le premier ennemi contre lequel doit-elle se lancer toujours en guerre. Car il peut la détruire en l’amenant à lutter contre elle-même. Et c’est cette même ignorance qui nous a failli causer la perte du professeur Nelson Bellamy qui a jugé impératif d’agir en homme responsable, après avoir ressenti certains symptômes.

Haïti à l’épreuve d’une médiatisation à la routine face au Covid-19

Il est dit que le rôle des médias revient à former, informer et socialiser. Mais souventes fois, nous nous sommes fait illusion de penser qu’ils ne disposent pas d’un pouvoir puissant au même titre que la famille, l’école, l’église. Pourtant, de par cette fonction d’incitation qu’ils se sont munie, les médias sont en mesure de colorer l’imaginaire des individus et de les inciter à agir indépendamment de leur volonté. Ce qui corrobore avec la position de Loic Wacquant (2004) leur attribuant un rôle prépondérant dans la diffusion de l'idéologie sécuritaire, en exposant le caractère rituel de l'exécration médiatico-politique de la délinquance. C’est dans cette même perspective que Hawold Lasswell (1927), de par un modèle d’analyse fonctionnaliste autour des effets de la propagande a mis au point le concept « seringue hypodermique », afin d’estimer la puissance invincible de la propagande face à la faiblesse des récepteurs passifs et incapables de refuser ou de résister face aux messages qui leur sont transmis. Cependant, ils deviennent encore plus nocifs quand ce sont des ignorants qui sont aux commandes. Surtout en Haïti où le droit d’entrée est libre. En plus d’être pas bègue, aveugle ou sourd, la seule condition exigée par certaines stations de radio est celle d’accepter d’être le valet du PDG, de flatter son orgueil et d’acclamer ses pets. Ce qui fait que l’on est envahi de chirurgiens d’oreilles comme animateurs et maîtres d’opinion.

En effet, au matin du vendredi 20 mars 2020 qui était le premier jour où l’état d’urgence sanitaire a pris effet dans le pays, j’ai été étonné d’entendre l’animateur d’une émission radiophonique ayant ouvert une ligne de participation aux auditeurs et auditrices, dire que : « Chers auditeurs, chères auditrices ! Je vous prie d’appeler afin de dire ce que vous savez du coronavirus, tout en adressant un conseil de prévention à vos concitoyens ». J’étais tremblé d’étonnement de voir comment les médias constituent-ils un facteur de destruction de toute une société. Et je ne m’arrêtais pas de dire : quelle imprudence ! Quelle idiotie ! Quel malheur ! Qui sont d’ailleurs ces auditeurs/auditrices ayant appelé ? J’ai entendu que ce sont des cultivateurs, des taximan, des mécaniciens, des individus d’aucune formation appropriée et d’informations utiles. Cela se voit bien, la majorité ne pouvait même pas prononcer le nom du virus : certains disaient « coloravirus » ou « conoravirus », d’autres avouaient ne pas pouvoir le prononcer, après avoir tenté (kijan yo di-l la menm ko.. kolo…, kolora oubyen kono ? -riii- mwen’m pa ka di’l). C’est tout une scène de comédie. Plutôt tragi-comédie ! La vie de toute une société est remise entre les mains des idiots pour être mise en scène aux confins des malheurs les plus absurdes.

Le scénario est ainsi loin d’être suffisamment surprenant. Le vrai goût se réside dans l’enregistrement de certains extraits : « Bon konoraviris la li’m tande s’on flewo. Nou deja tou pòv pòvannou, nou pa gen lopital. Ke tout moun priye Bondje » ; « Kowonaviris la’m kwè s’on maladi pa tante. Pou janm tande yo di’l touye moun nan peyi blan, map mande eske s’il rive isit, gen yonn nan nou kap chape » ; « […] Nou pap fè enkredi, men si bagay sa rive Ayiti, nou fouti » ; « siw wè peyi blan pa ka goumen ak maladi sa, se pa nou ou ti Ayiti » ; « Eben zafè kolonaviris la wi, sa montre nou mond la rive nan boutay ». J’ai essayé d’appeler, malheureusement, je n’ai pas pu accéder.

Force est de constater qu’au prisme de ces déclarations se lit une certaine fatalité construite à l’haïtienne. Notre sort est scellé, mourir. Pas d’autre échappatoire. Ce sont des pauvres gens ne disposant d’aucune information. C’est pourquoi les verbes généralement utilisés sont des verbes de probabilité pour forger des informations emmagasinées des rumeurs (croire, penser…). L’emploi de ces verbes ne procède pas à une remise en question de l’information, en tenant compte des schèmes au travers desquels se déroulent leurs interventions. Ainsi pourrait-on déduire que notre ignorance serait la porte d’entrée au coronavirus avec une hécatombe comme provision.

Pauvreté d’esprit, un facteur autodestructif

Partant de là, on finit par remarquer que les informations véhiculées à travers les réseaux sociaux et certaines radios haïtiennes insufflent un sentiment de peur absolue et continue chez l’Haïtien. Ce qui risque même de constituer un levier fondamental à la propagation du virus. Car l’on est pauvre d’esprit. Or, il est dit que la pauvreté économique est un état ou un stade normal dans l’histoire de tout peuple, mais être pauvre d’esprit renvoie à une maladie chronique et socialement héréditaire. Puisque cette une attitude suicidaire, laquelle Oscar Lewis (1966) baptise « culture de la pauvreté », est un virus intergénérationnel qui se manifeste aux symptômes d’idiotie et se propage par voie de l’ignorance. Au lieu d’être un lieu de partage d’informations utiles permettant aux internautes de s’éclairer et éclairer, les réseaux sociaux s’érigent en un espace de destruction massive ou d’embêtement. Ce qui rend l’esprit captif de l’ignorance, car plus l’être humain sera éclairé, plus il sera libre, disait Voltaire (cité par Eric Lowen, 2000). Pour ainsi dire, au lieu de gommer l’écart de culture scientifique ou de réduire l’écart d’accès à la culture et à la connaissance, les réseaux sociaux tendent plutôt à l’élargir (Titchener cité par Éric Guichard, 2012). Ceux qui disposent d’une somme de connaissance et d’une culture en disposent plus, et ceux qui n’en disposent pas, restent planter dans leur ignorance. Quoique que la toile soit ouverte à tous, ils ne favoriseraient qu’une culture scientifique mesurée à l’aune d’asymétrie. Donc, cet accès aux réseaux sociaux ne serait pas un facteur de démocratisation, mais plutôt un facteur de nivellement par le bas.

Vers une attitude responsable

Enfin, il faut laisser les spécialistes (microbiologistes, épidémiologistes, …) s’occuper des informations sur le virus. Quant à vous, préoccupez-vous de vous sensibiliser et sensibiliser vos proches à pratiquer les principes d’hygiène et de prévention exigés. Dites ce que vous apprenez des sources fiables, pas ce que vous pensez ou entendez des rues. Avant de publier quoique ce soit sur les réseaux sociaux, assurez-vous que la source est fiable et qu’elle n’aurait pas trop d’impacts psychologiques négatifs sur les gens. Cependant, je vous encourage davantage à avilir l’insouciance de nos dirigeants politiques exposant aux enchères l’intimité d’une République, autrefois célèbre pour sa fierté inouïe. Il faut surveiller à ce que le coronavirus ne soit pas instrumentalisé par les inconscients au pouvoir afin de réalourdir leur compte bancaire et augmenter leur patrimoine arbitrairement acquis. En dépit de ses ravages en Europe et en Chine, le coronavirus ne sera une fatalité irréversible que si nous le construisons comme tel. Car, il est ce que nous faisons de lui. Il faut seulement y croire. Et un jour, l’on dira : « il fut un temps, le coronavirus…, mais heureusement la République dessalinnienne s’en était triomphalement sortie ».

Serge BERNARD ;

Sociologue & Activiste politique ;

Email: bernardserge47@yahoo.fr ;

Facebook/Twitter: Serge Bernard de Mazamby

Bibliographie

Compiègne Isabelle (2010). Les mots de la société numérique. Paris, Belin, 130 p.
Guichard Eric (2012). Les réseaux sociaux : un regard critique. Paris, PUF, 120 p.
Hawold, Lasswell (1927). Propaganda in the World War.
Lewis Oscar (1966). The Culture of Poverty. Scientific American.
Lowen Eric (2000) Qu’est-ce que la Modernité, conférence N°1600-171, 22 p.
Wacquant, Loïc. 2004). Punir les pauvres : le nouveau gouvernement de l’insécurité sociale. Marseille, Agone. 350 p.




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