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Haïti : Mésusages des émotions-passions et instrumentalisation de la "misère" du "bas peuple" à l’ère du Covid-19.



Section I : De l’instrumentalisation des émotion-passions

Vraisemblablement, la politique advient par une double prétention qui se révèle à la fin deux formes d'usage des émotions. Rappelons que les passions se caractérisent par leur grande diversité, leur complexion et leur valeur varie d’une tradition culturelle à une autre. L’importance de certaines émotions-passions en politique n’est pas assez étudiée en raison de l’hégémonie de certaines traditions philosophiques occidentales où l’on donne la priorité à certaines émotions sur d’autres. Par exemple, la « souffrance » comme émotion et source potentielle d’action politique d’émancipation était délaissée par la grammaire occidentale des émotions.

La politique arrive, pour reprendre l'hypothèse de cette philosophie ( dont plus précisément celle de Hobbes) , d’une volonté partagée des individus de mettre fin à un certain nombre d’émotions comme la peur, la crainte et l’insatisfaction de certaines émotion-passions, voulant préserver leur vie et la vie de l'espèce humaine, de mettre fin à la lutte de chacun contre chacun provoqué par certaines émotions comme la crainte, la peur de l’autre et le désir d’appropriation exclusive de tous les biens communs. L’individu-sujet découlant de ces conditions anthropologiques s’insère dans ce rapport où sa survie est amenée à transférer l’ensemble de ses droits en vue de devenir sujet-citoyen, autrement dit objet et sujet de l’exercice d'un ensemble de droits. C'est la première résorption d'une série d'émotions dites naturelles que l'avènement de l'ordre social devait canaliser vers la docilité de la vie civile. Cette tradition fait du politique l’instance de mesure des charges émotionnelles aussi bien de celui du souverain et ceux de ses sujets suivant une géométrie des passions. Les expériences découlant de ces traditions culturelles et philosophiques nous suggèrent l’hypothèse suivante : tout pouvoir politique s’institue depuis une grammaire d’émotions-passions qui s’inscrit dans une certaine économie : la peur/ la joie, la confiance/crainte, la haine/l’amour, la joie/tristesse, l’espérance/le désespoir, la souffrance/ le bonheur. Cette grammaire sous-jacente à cette tradition culturelle structure les discours/pratiques politiques où certaines sont discriminées au profit d’autres suivant la préséance accordée par cette tradition philosophique à une certaine grammaire sur d’autres grammaires d’émotions-passions. Une stricte opposition est entretenue dans la logique de cette tradition entre l’ordre des raisons et celui des passions donnant naissance à tout un ensemble de dichotomies depuis lesquelles la tradition philosophique occidentale n’a de cesse de penser le pouvoir politique. Le pouvoir prend naissance dans une pensée anthropologico-politique fondant l’ordre politique du pouvoir. Et ce denier présuppose un ordre géométrico-passionnel qui fait de tout pouvoir politique un lieu de gestion des rationalités-émotions. Les passions sont mesurées, jaugées et manipulées en fonction du résultat escompté dans l’immédiat par le politique. Cela engendre ce que nous suggérons d’appeler de « mauvaises » émotions-passions qui deviennent ainsi depuis cette logique l’objet des pratiques de pouvoir ayant pour corollaire la production des sujets (assujettis dans et par leur propre passion-désir) par l’institution d’un certain politique avilissant la dignité des citoyens-sujets.

Le pouvoir devient d’abord un gérant de nos émotions, de nos désirs-passions pour assurer sa (re)production et sa pleine domination suivant l’ordre de ses raisons qui veut que la raison du pouvoir (despotique ou non) soit un ordre de secrets bien gardés de production des désirs-passions chez ses propres sujets. Le désir de l’ordre et de la sécurité devient désir d’être assujetti par le souverain. Le sujet s’anéantit dans son propre désir-passion. Cet ordre du pouvoir s’exerce suivant une logique de l’offre et de la demande. À la différence du marché économique, le pouvoir politique moderne crée sa propre demande pour pouvoir surenchérir en pervertissant les relations de citoyenneté en relations de servitude. C’est le sujet-citoyen qui se noie dans son propre désir de sécurité ou désir de servir/servitude. Un tel renversement ou contorsion réclame une attention et une vigilance ! Que reste-t-il de la politique dans cette perversion lorsqu’elle est prise par cette économie des passions ?

On serait tenté de dire que la politique est une pourfendeuse des émotions qu'elle a la mission de tempérer ou d'éradiquer. Pourtant, elle ne se fait pas sans émotion-passions. Ce qui nous conduit au paradoxe suivant, qui est fondamentalement le paradoxe d’une certaine politique se pervertissant en servitude (« politique ») par un renversement paradoxal : la politique se charge des émotions au moyen de l'émotion qui lui est propre. Nous disons qu'il s'agit là du paradoxe d’un certain politique entendu comme institution de l’ordre. Et nous le rencontrons de manière générale dans la relation de la politique à la rhétorique et du discours légal qui s'élabore dans les bornes de la rationalité froide de la démonstration en faisant appel à l'émotivité des citoyens.

Si nous entreprenons ce détour, c'est pour introduire une autre question que celle de la place de l'émotion dans l'économie générale de la politique (de l'économico-politique des passions). Cela pourra faire l'objet ailleurs d'une autre réflexion. Cette considération liminaire veut plutôt introduire l'usage politique d'une série d'émotions dans la politique haïtienne en ce temps de crise sanitaire où le tissu existentiel prend l'allure d'une angoisse profonde et prégnante, d'une détresse profonde qui interceptent les perspectives d'une politique d'épanouissement susceptible d'entretenir des projets de vie ou des projets collectifs. Nous rencontrons au contraire une concurrence éhontée et vertigineuse des acteurs politiques haïtiens vers un mésusage des émotions des citoyens modestes ou un usage politique de certaines émotions que nous considérons du point de vue de la politique comme "mauvaises" du fait de leurs effets négatifs sur l’agentivité ou des capacités des citoyens et citoyennes. Toute politique sociale ou économique qui n’augmente pas la puissance d’agir des principaux destinataires (les citoyens/citoyennes) dans le strict respect de leur dignité constitue une antipolitique ou une servitude « politique ». La politique est pervertie lorsqu’elle est contaminée par la logique de la servitude. Dans le cas en question, cette intervention « politique » ne vise qu’à produire des incapacités citoyennes parce que cela rentre dans la même logique d’avilissement. Le pouvoir fait appel à des serviteurs dénués de toute capacité en raison de la captation de leur émotion-passion pour les transformer en des citoyens incapables. Les hommes et femmes qui en bénéficient devraient être en mesure de décider librement, sans entraves, de leurs choix. Dans ce contexte de pandémie, ils sont soumis aux aléas de la misère sociale, de la pauvreté, de l'angoisse de la mort chronique, expressément en cette situation de grande fragilité, de révoltante précarité et d'insoutenable vulnérabilité, l’intervention ciblée des acteurs politiques en campagne participent à la mise en spectacle obscène du retrait du politique par sa perversion par les mésusages des émotions-passions les plus tristes des citoyens.

Ce constat d'ordre sociologique nous conduit à l'idée que cette instrumentalisation des émotions malheureuses des Haïtiens en situation de grande vulnérabilité, des Haïtiens dénudés socialement et économiquement, dit le nom de cette pratique d’antipolitique qui se fait actuellement dans la société haïtienne sous le nom de la politique ; elle n’est rien d’autre que la manipulation de la souffrance d’autrui. Qui pis est de ses concitoyens ! De telles pratiques sont révélatrices de la disparition de notre être-ensemble parce que la citoyenneté avant qu’elle ne lie l’État et ses sujets, est d’abord une relation d’égalité-réciproque dans la vie civique entre des égaux. La relation dans la citoyenneté, lorsqu’elle se veut inclusive, participe à la vitalité de l’activité politique. Des pratiques d’avilissement de la zoé (vie animale) ne laissent plus de place pour la politique.

Il est à parier que cette pratique « politique » annonce l’avènement d’un mode nouveau de gestion du commun porté par la "classe politique" haïtienne de tous bords. Elle ne vise pas à mobiliser l’intelligence politique du peuple, mais ce qu’il porte comme émotions-passions tristes, voire meurtrières. La virtuosité de tout peuple doit être entretenue par une politique respectueuse de la dignité du peuple surtout dans les moments de grande fragilité où les gens sont affectés dans leur condition humaine existentielle. La manipulation des émotions constitue une forme de « corruption » du peuple en tant qu’elle affecte sa puissance d’agir, son intelligence ; l’entraine dans des pratiques visant à brouiller son jugement. Malheur à une République où le peuple s’est laissé corrompre par la manipulation de ses émotions, de l’affamement, du cycle de la dette et de la misère, au final de l’appât du gain facile. Aristote nommait ce danger à son époque : la chrématistique ! Cela entraine non seulement chez le peuple l’incapacité de sentir son prince, mais cela risque de priver la République de véritable prince en ouvrant la porte à des despotes mal fagotés ou de pacotille, de personnages qui ne sont que l’ombre d’eux-mêmes. Ces pratiques corruptives représentent en ce sens un double danger : le premier est la perte du sens commun (l’aptitude à sentir ensemble l’intérêt de la chose publique) et du sens du commun (l’aptitude à mettre l’intérêt de la Respublica au-dessus de ses propres intérêts) du politique chez le peuple. Les citoyens s’improvisent en clientèle des acteurs politiques et constituent un mauvais présage pour l’avenir. Cette pratique « politique » ne fait que reprendre malheureusement un réflexe séculaire des politiciens haïtiens : savoir tirer profit des détresses des citoyens les plus vulnérables. Un jeu dangereux ! Une telle politique ne peut avoir comme émotion-passion que celle de produire des vies "jetables ", des citoyens fragilisés ou précarisés.

Pour rendre plus clair notre propos, il est important de signaler d'une part que l'émotion est fondamentalement humaine ; l'homme est cet être qui s'émeut. L’émotion-passion est l’une des modalités d’interaction de l’homme avec son environnement. Deuxièmement, même si l'émotion est une modalité de relation de l’humain avec le monde, du point de vue d’une certaine économie des passions « politiques » toutes les émotions ne sont pas « bonnes » en tant qu’elles ont des effets pervers sur la dignité de la personne passionnée voire des effets sur la qualité du monde que l’on fabrique avec les autres. Certaines sont mauvaises parce qu’elles participent à instituer un monde non commun /un monde privatisé par des pratiques déloyales et corruptives ; ce sont ces émotions qui sont aujourd'hui instrumentalisées par la classe politique haïtienne. Par « mauvaises » émotions, nous entendons des émotions qui sont inaptes à favoriser le développement des capacités politiques des individus et deviennent des obstacles à une politique de la dignité voire émancipatrice. Cette politique de la dignité devrait pouvoir créer les conditions de libération des citoyens et d’améliorer leur mieux-être à travers des institutions afférentes. Enfin, par ce geste nous entendons montrer que ce mésusage des émotions des citoyens en temps de Covid-19 n’est pas un fait nouveau venant de nulle part, il s’inscrit dans une « politique » de perversion des liens du politique ou de citoyenneté dans l'histoire politique, économique et sociale d'Haïti.

Nous suggérons par conséquent qu'un tel mésusage ne saurait mener qu'au pouvoir politique entendu comme espace de rente, de calcul économique outrancier du profit sans aucun souci de justice et d’équité d’où l'instrumentalisation des détresses des citoyens dans l’indifférence de l’ensemble de la société.

La perversion des liens politiques en assistanat au temps du Covid-19

Au temps du Covid -19, le gouvernement haïtien aussi bien que l'opposition politique se livrent à une course effrénée vers la prise en charge des citoyens appauvris, vivant dans la plus grande fragilité. Le président a promis en grande pompe l'octroi aux plus démunis d'une subvention financière allant de 2000 à 3000 gourdes. Il distribue dans les quartiers populeux des kits alimentaires comprenant quelques kilos de riz, distribués dans le plus grand désordre mettant les citoyens en situation de promiscuité, en violant la consigne gouvernementale relative à la distance d'un mètre cinquante à observer. Pourtant, ces interventions du pouvoir au moyen des finances publiques prennent étonnamment le sens d'un appui personnel du président Jovenel Moïse. Ainsi cette subvention serait vraisemblablement orientée vers les partisans du pouvoir, ou distribuée par des représentants du pouvoir moyennant le numéro de carte d'identification nationale (CIN). Donc, on a voulu donner aux citoyens miséreux le sentiment qu'ils sont pris en charge par le pouvoir. Ce qui laisserait entendre tout au moins que, pour la très rare fois, l'État haïtien s'est préoccupé des plus démunis. Une redistribution minimale s'est mise en place. Pourtant, il n'en est rien. Loin d'être une forme acceptable d'intervention, de redistribution, ces pratiques incarnent plutôt un usage orienté des biens publics au service d'un parti politique en campagne s’appropriant à titre privé les ressources financières et logistiques de l'État.

Le président intervient comme s'il accordait une faveur aux citoyens alors que ce faisant il ne fait qu’honorer l’une de ses obligations consistant à s'assurer du bien-être des citoyens. Or, à bien y regarder, cette manière d'intervenir ne fait que reproduire les pratiques de corruption, qui consistent soit à détourner un fond à son usage préalablement destiné, soit à soumettre à des usages personnels les biens publics. Le plus choquant dans cette politique de l'assistance au profit d'une campagne électorale qui ne se nomme pas est la posture qui consiste à faire de la peur, de la misère des citoyens les moyens ou les conditions de se conforter au pouvoir. La douleur, la souffrance, la mort des citoyens se voient instrumentalisées par l'équipe au pouvoir. Le sens profond de cet usage politique des émotions des citoyens consiste à penser le pouvoir comme forme de production de la faim sachant que la faim, la déréliction, la "désolation" deviennent vecteurs d'asservissement des citoyens qu'on entend rendre dociles pour les pratiques électoralistes.

Chose étonnante, les leaders de l'opposition n'ont pas de réflexes différents du groupe au pouvoir. Tous, ils adoptent la posture de candidat campagne en recourant aux mêmes pratiques d'instrumentalisation des émotions des citoyens. C'est le secrétaire général du Rassemblement des démocrates nationaux progressistes (RDNP) qui annonce que son parti dispose de cinquante-sept millions cinq cent mille gourdes (57.500.000) pour combattre le Covid -19, se mettant aussi au côté des Haïtiens pour lutter contre la pandémie qui semble trouver un terrain de peu de résistance pour produire des morts journaliers par millier (rappelons les prévisions alarmistes du ministre des Travaux publics et de Jean William Pape). C'est aussi l'annonce du leader de Pitit Dessalines, qui se fait filmer en visite à Milot, lors de l’inauguration d'un centre d'isolement d’éventuels infectés du covid -19. Ce leader a lancé aussi une journée de désinfection de certaines rues de la capitale haïtienne. Enfin, c'est le leader de Ayiti an Aksyon (AAA) qui parcourt le pays en apportant à certains centres hospitaliers dépourvus de toutes normes les habilitant à prendre en charge les infectés, des kits de gants, des "ventilateurs", des solutions alcoolisées pour la propreté des mains ainsi que des masques.

Tous, leaders politiques de l'opposition, président de la République et membres de son parti, cherchent à se mettre sous les projecteurs des journalistes (peu exigeants) en vue de donner en spectacle leur générosité. Tous, ils se sont livrés à la performance en oubliant une chose simple : les maigres supports ne pourraient répondre à une bonne semaine de besoins des citoyens en matière de masques, de nourritures, de gants, etc. (nous sommes loin d'espérer des hôpitaux équipés en capacité de répondre aux exigences du nouveau coronavirus). Donc, ils ont fait du bruit pour peu de choses. Les profits qu'ils cherchent à tirer du nouveau coronavirus sont disproportionnels aux maigres ressources et supports fournis aux citoyens. Du point de vue de l'économie symbolique, ils cherchent à engranger des profits pour un moindre investissement. Le plus marquant de cette stratégie de communication est surtout la conception macabre qu'elle met en œuvre. Cette conception consiste à profiter des souffrances des citoyens, elle porte surtout l’intentionnalité expresse de se servir des souffrances des citoyens. En conséquence, elle porte en soubassement le souci de produire de la précarité pour se déployer en sauveurs du peuple. Une telle stratégie, pour être efficace, doit produire constamment des désastres qui appelleront les interventions des leaders politiques.

Section II : Mésusage politique des émotions et citoyenneté affaiblie

Les émotions, nous avons dit, sont humaines. Donc, elles ne sauraient être mauvaises. Si elles le deviennent, c'est qu'elles sont employées à de façon inappropriée dans la sphère politique. Dans le cas de la politique devenue mécanisme d'usage de certaines émotions, nous pouvons détecter certaines finalités qui confèrent un caractère mauvais aux émotions. Le mésusage des émotions en politique engendre la perversion de la finalité de la politique comme vie à plusieurs en vue d’attendre de permettre à chaque citoyen d’atteindre son bien-être, son bonheur pour finalement l’aider à retrouver sa véritable place dans l’ordre du vivant.

L'émotion est une dynamique. Du grec, elle est la manifestation de la dunamis ou de l'énergeia, sorte de réalité vivace qui fait mouvoir l'homme indépendamment de sa conscience, de sa liberté de choisir ou de commencer. L'émotion est donc l'expression d'une réalité fondamentale dont le propre est l'extériorité ou l’extériorisation de l’énergie habitant l’humain. En conséquence, elle est constitutive de l'homme mu par une dynamique d'extériorisation et d'intériorisation. L'émotion marque en effet la vie de l'homme fait pour s'émouvoir, pour vibrer dans ses rencontres avec les choses du monde et avec ses états d’âmes i.e son intériorité. Comme nous l’avons déjà dit, fondamentalement, l'émotion en elle-même n'a rien de mauvais. Son caractère mauvais résulte du détournement, de sa finalité par des pratiques de captation de son énergie, la retournant contre la puissance d’action du citoyen, c’est en ce sens que le l'usage ou le mésusage qui lui est fait (pas seulement en politique, mais aussi en économie) devient antipolitique. Au regard de la politique entendue comme politique d’émancipation, nous parlons de mauvaises émotions lorsque d'une part les émotions-passions sont détournées de leur fonction première qui est celle de la mise en œuvre des vertus politiques (civiques) : la passion d’égalité et celle de l’intérêt pour la chose publique jusqu’à le mettre au-dessus des intérêts particuliers et privés.

L’un des moyens qui peuvent garantir le développement des émotions-passions pour les intérêts de la République s’exprime dans une expérience de l’égalité et de la liberté dans le respect strict de la dignité des hommes et des femmes. Les passions civiques ne se développent que lorsque les expériences politiques quotidiennes les prennent en charge et dans le cas contraire, quand l'usage de la politique des émotions ne prend pas en compte ces vertus civiques, il fait obstacle à la rencontre entre le prince doué de virtuosité et son peuple. Les conditions de l’avènement d’un prince ayant la virtù nécessite un ensemble de conditions dans lesquelles la virtuosité du peuple ne soit pas contaminée par des pratiques corruptives de la gestion de la République. Nous devons imaginer que tout peuple politique se constitue dans les conditions contingentes qui lui ont donné naissance. Le peuple politique est avant tout une opération logique et irruptive/éruptive, il lui faut des conditions morales et éthiques nécessaires à sa constitution. Ce sont ces conditions qui distinguent le peuple politique de peuplade, de foule, de multitude et de population, etc. Certaines conditions peuvent contaminer et contrarier son avènement. C’est ce qui fait qu’un peuple dépouillé de toute virtuosité aura du mal à s’identifier à un prince pourvu de virtuosité. De telles conditions peuvent hypothéquer l’avenir de la République. L’avènement d’une république et le maintien de son esprit obéissent à cette double condition. La première condition nécessite d’entretenir de « bonnes » émotions « intellectuelle » et « éthique » sans lesquelles l’avènement d’un sens commun partagé du politique n’est pas possible. Le sens commun partagé du politique est celui qui rend possible une intelligence collective dans lesquelles le peuple et les élites peuvent communier dans un même désir et une même passion pour la république. La deuxième condition est celle qui fait qu’un peuple se constitue suivant après une révolte logique qui prend forme d’une opération de production d’un écart entre un ensemble (des parties) et un tiers exclu (qui veut incarner l’ensemble des parties). C’est ce qu’en logique l’on nomme amphibologie. Cette révolte logique obéit toujours à des principes d’éthico-justice et d’égalité. C’est l’ensemble de ces conditions qui fait pour qu’un peuple puisse reconnaître un bon prince, il y a des qualités qui doivent faire partie de la constitution dudit peuple. C’est dans cette perspective que les mésusages des émotions sont à comprendre comme des usages déroutés qu’une certaine politique fait de certaines émotions en négligeant l'idéal de libération ou de réalisation de soi. Ce mésusage des émotions pollue et contrarie le Kaios de la rencontre entre le bon prince et son peuple.

En ce sens, nous souhaitons montrer que les mésusages effectués par les pratiques « politiques » haïtiennes actuelles (cela vaut à certains égards des « politiques » contemporaines en général) de certaines émotions, telles la peur de la mort, la souffrance, l'indignation, qui constituent autant de formes de mésusages politiques des émotions, qui font fi des émotions saines (celles susceptibles d’augmenter la puissance d’agir du peuple dans le sens de ses intérêts et celles conformes émotions éthiques ), celles qui seraient capables d'accompagner la politique à la mise en œuvre de son objectif : patriotisme, civisme, fraternité, sororité, égalité, etc. Lorsque les pratiques politiques prennent la peur, la souffrance, la vulnérabilité, comme vecteurs d'activités de gestion des citoyens, elles montrent en même temps que la finalité de la politique est le pouvoir pour le pouvoir et non le projet d'instituer au service des citoyens les conditions de la vie bonne. Une politique de la faim est une politique de l'asservissement, de la naturalisation des rapports sociopolitiques au service du pouvoir comme comptoir.

De la vulnérabilisation des citoyens

La situation de vulnérabilité, de grandes peurs des citoyens haïtiens quant à leur avenir, la qualité de leur vie, produit un style de citoyenneté docile, manipulable à souhait. Frappée par la famine, le manque de soins sanitaires, fragilisée par une existence hautement précaire, cette citoyenneté affaiblie, conséquence de politique économique d'exploitation et d'absence de redistribution, piège le projet fondamental de la politique. La philosophie politique moderne, d'inspiration hobbesienne, a attribué à l'État, à la suite du "pacte social" passé entre les individus, la fonction d’assurer la sécurité des citoyens. Par sécurité, on entend la protection contre tout ce qui peut mettre en péril la vie bonne du citoyen. L'ordre politique, par opposition à l'ordre de la nature où chacun a été un loup pour chacun, est appelé à assurer le maintien de la vie, surtout de la vie meilleure. Dans le contexte de la pandémie du covid-19 où la vie de certains citoyens est profondément précarisée, l'important pour l'État ne devrait pas de faire chou gras des misères des citoyens.

L'état de vulnérabilité chronique dans lequel les citoyens sont souvent placés les rend disponibles ou manipulables à souhait par des promesses politiques qui, le plus souvent, ne tiennent pas compte de l'épanouissement du citoyen. Parfois, la situation de famine, de peur, par l'urgence qu'elle traduit, force les citoyens à faire des choix en vue de satisfaire le plus immédiatement possible le besoin primaire de manger. Lorsque cette situation de précarité est manipulée sans scrupule par les responsables politiques, elle fait perdre aux citoyens leur perspicacité dans l'exercice de leurs devoirs et la revendication de leurs droits. Travaillés par la douleur de la faim, l’angoisse de la mort imminente, ils deviennent des corps dociles aux projets de manipulation des hommes politiques. Dans de telles situations, ils ne peuvent pas utiliser leur intelligence politique au profit de la République parce que leurs émotions sont retournées contres leurs propres intérêts.

La faim, la peur, l'angoisse chronique de la mort, en plus de rendre difficile le développement de l'organisme, support des capacités affectives et psychiques, attaquent aussi la construction psychoaffective des citoyens vulnérabilisés. D'une part, les carences en certains éléments nutritionnels importants ralentissent le développement des facultés psychologiques, mémoires, compréhension. D'autre part, prenant en compte la dimension sociale et socialisante de la nourriture, la faim installe la difficulté à faire l'expérience sociale du partage ou du manger ensemble, qui contribue à l'expérience de l'estime de soi. Ce qui produit des frustrations, des formes de réclusion ou d'auto-réclusion. Le fait de s'isoler chez soi ou en soi, en subissant l'épreuve de la diminution de soi, du manque d'estime des autres, se trouvant par moment en situation de mendier sa nourriture et d'être assisté diminue l'estime de soi, ronge l'expérience intime de la dignité qui, en retour, affecte les capacités affectives et psychologiques : difficulté de concentration, fuite d'autrui, difficulté d'apprentissage, expérience chronique de douleur et angoisse des maladies dues à la faim.

On peut comprendre que ce que nous appelons mauvaises émotions (la faim, la peur, la précarité, l'anxiété face au temps d'incertitude, l'angoisse de sa décrépitude chroniquement vécue, etc.) ne pourra pas ne pas entrainer des conséquences néfastes pour les facultés cognitives ou intellectuelles. Toutefois, nous reconnaissons que la famine ou l’affamement du peuple par des politiques nécropolitiques peut engendrer la colère, source des émeutes de la faim (des prévisions sont faites sur d'éventuelles émeutes de la faim en Haïti ou ailleurs). Les émeutes, dont celles de la faim, constituent une preuve de la capacité politique du peuple en dépit des pratiques d’affamement du peuple (l’expression la plus meurtrière de mésusage de certaines émotions) par des pouvoirs étatiques avec la complicité de l’élite économique ; toutefois, elles aboutissent en général à des impasses si elles ne trouvent d’interlocuteurs ou de destinataires capable d’institutionnaliser leur adresse politique.

à produire des corps sans vitalité politique, ouvrir des changements dans la perspective actuelle de la politique se trouvant dans l'impasse. L’un des enjeux de mésusages des émotion-passions, des pratiques politiques corruptives est le risque de subvertir les humeurs du peuple au contraire de leurs vertus proprement politiques. Les effets psychologiques ont déjà permis de montrer que les citoyens pris par ces émotions sont confrontés aussi à des difficultés intellectuelles : difficulté d'interpréter leur environnement selon des catégories non biaisées par le sentiment d'être rejeté, de n'être pas pris en compte par l'ordre sociopolitique. Faute d'une socialisation normale qui aurait permis la circulation des citoyens à toutes les sphères de la société et favorisé leur accès à toutes les institutions politiques, les citoyens tenaillés par ces émotions qui détruisent leur puissance d'agir posent une vue rétrécie sur le monde social et politique et ne sont pas en mesure d'appréhender la complexité des structures qui ordonnancent leurs activités. Exclus de l'ordre du soin alimentaire, du soin sanitaire, ils sont du même coup exclus de l'ordre social tout en ayant des compétences intellectuelles diminuées par les méfaits physiologiques, psychologiques et affectifs des pratiques politiques d'exploitation, d'exclusion et de mépris.

La citoyenneté se définit par l'exercice des capacités politiques et intellectuelles, lesquelles nécessitent des conditions physiologiques, psychologiques et cognitives dont l'absence risque d'entraver leur plein exercice. C'est l'enjeu important des mauvaises émotions dans une société politique où le souci fondamental des responsables politiques est de faire des spéculations (au sens économique) sur la misère des plus appauvris. Préoccupés par la quête quotidienne de la nourriture, ils ont peu de temps et d'intérêt aux choses publiques ou politiques qui demandent une forte concentration cognitive, un niveau d'abstraction qui, elle, est conditionnée par une bonne constitution intellectuelle (formations supérieures, culture livresque et pratique de discussion, etc.). Donc l'expérience citoyenne exige un niveau de socialisation qui est souvent bloquée par les mauvaises émotions : l'estime de soi qui représente un pilier important dans les relations aux autres, la formation politique qui aussi nécessite la présence d'autres citoyens sont mises en échec dans le contexte de la précarisation au profit de l'instrumentalisation politicienne.

L'expérience citoyenne de la politique exige du temps pour soi, du temps libre ou libéré de toutes charges affectives ou émotives qui entravent le renforcement de l'estime de soi. Le loisir est important pour une expérience politique intégrale. Or dans le contexte d'angoisses chroniques, de faims, de peurs ou d'intimidations répétées le temps apparemment libre est contaminé par les "préoccupations" qui rendent de jour en jour plus vulnérables ceux qui sont affectés par la "privation", la "dépossession". Si en apparence leurs temps paraissent libres ; au fond, en matière de temps vécu, ils se trouvent en face d'une temporalité perturbée qui les absorbe en diminuant leur capacité à être décemment, leur pouvoir de contester ou de revendiquer. C'est tout le sens de la diminution de l'estime de soi, de la difficile expérience de la dignité qui se livre à l'observation. La faim, le manque de soin sanitaire, entre autres, sont avant tout des épreuves affectives destructrices de liens sociaux, corrosives d'humanité rétrécissant les perspectives des citoyens sur le monde, détruisant leur monde. En tant que telles, elles travaillent en négatif la constitution subjective et plongent les citoyens dans l'indifférence à la politique (puisqu'ils sont contraints de ne vivre que pour eux), créent des disponibilités (des passivités) aux formes diverses de l'instrumentalisation politicienne : enrégimentement dans les groupes de répression politique, monnayage de leur participation électorale, intégration dans les milices pour ou contre le gouvernement établi.

Tous ces cas indiquent qu'en situation de mauvaises émotions et surtout quand celles-ci sont devenues structurelles et soutenues par le dispositif politique de gestion des vies en les diminuant, il n'y a pas lieu de penser à un exercice plein et entier de la citoyenneté. Au contraire, on peut voir dans les mésusages d’émotions auxquels conduit la politique des formes de perversion de la citoyenneté qu'il est important de corriger. Avant même d'en arriver à ce point où il faut corriger les torts faits au citoyen laissé-pour-compte, il n'est pas sans utilité de suspecter la politique dans sa forme pervertie : lorsqu'elle produit cette forme superflue de la citoyenneté.

Ce dispositif de désertification de la vie politique dont se nourrissent les politiciens haïtiens nous inspire quelques balises à mettre en place quant aux élections prochaines et à la possibilité de la réinvention de la politique haïtienne. Nous avons observé que les politiciens haïtiens sont tous pris par l'imaginaire qui pose la politique comme technique de destruction d'humanité. Ils se délectent tous de la manière dont les vies sont réduites pour se présenter en sauveurs : ils sont des fossoyeurs. Donc, même au pouvoir, ils ne cessent de se montrer producteurs de misères afin de pratiquer les assistanats misérables comme marques de générosité. Ces leaders politiques ont une conception macabre, étriquée de la politique. Ils la conçoivent tous comme une machine à produire des pauvres en vue de les assister au lieu de produire des citoyens capables de se prendre en charge et prendre en charge leur destin politique.

Nous pourrions dire, de manière rapide, qu'une certaine théologie (chrétienne ?) du salut par la damnation travaille l'imaginaire politique des politiciens haïtiens. Il paraît qu'ils sont convaincus que la politique est l'art de déchoir les citoyens dans la déréliction, la désolation, la perte de leur humanité et de se présenter en sauveurs de cette humanité déchue. Si ce constat se vérifie, nous ne pouvons avoir qu'une préoccupation essentielle : comment réinventer la politique haïtienne dans le sens de l'augmentation de la puissance humaine des citoyens ? Ce qui revient au même projet : comment rendre inopérante cette classe de politiciens chanpwèl, qui vampirisent la chair des citoyens ?

Edelyn DORISMOND
Professeur de philosophie au Campus Henry Christophe de Limonade -UEH
Directeur de Programme au Collège International de Philosophie - Paris
Directeur de l'IPP
Directeur du comité scientifique de CAEC
Responsable de l'axe 2 du laboratoire LADIREP.

Jean Waddimir GUSTINVIL
Docteur en philosophie, Enseignant-chercheur à l'Université d'État d'Haïti, membre de l'Axe2 de LADIREP, rattaché à l'Ecole Normale Supérieure (ENS) et responsable académique pour l'ENS du programme de maîtrise en Sciences de l'éducation mis en place par l'ENS et l'université du Québec à Chicoutimi.




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