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Pour une réflexion sociologique de la mise en opération de la Plateforme de Ressources éducatives et d’Apprentissage numérique (PRATIC)



En décembre 2019, un nouveau coronavirus a frappé le monde. On l’a vite nommé COVID-19. Le virus allait se propager rapidement à travers le monde et a été classé comme pandémie par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). L’expansion du virus a engendré une crise sanitaire sur l’échelle nationale et internationale. Il s’avère dans ce cas que le confinement a été le moyen le plus sûr pour contenir efficacement le rythme de la propagation de l’épidémie. Pour faire face à cette crise, des pays tels que la France, la Chine, le Japon, l’Espagne et le Canada pour ne citer que ceux-là essaient de se rattraper en proposant des programmes en ligne ou à la télé pour maintenir l’ambiance de travail scolaire et poursuivre l’apprentissage des élèves pendant la fermeture prématurée des établissements scolaires. En Haïti, la situation n'est pas si différente. Le 23 mars 2020, le ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle (MENFP) a annoncé dans un communiqué de presse la mise en place d’une plateforme numérique nommée: « PRATIC » dans le but d’accompagner les élèves dans la poursuite des activités d’apprentissages en dehors des salles de classe. Parallèlement, le MENFP promet aussi la diffusion des cours à la radio, à la télé à Port-au-Prince et en régions dans les médias d’État et publics. Théoriquement une telle initiative est louable, car le numérique de plus en plus présent dans notre quotidien est aussi considéré comme un levier pour la pédagogie. On peut admettre que la plateforme numérique dans le contexte actuel s’avère une nécessité permettant aux élèves de continuer le programme en étant à la maison. Cependant, il est difficile d’envisager les conditions de possibilité d’une telle plateforme sachant les difficultés liées au système éducatif haïtien. De plus, on sait qu’en Haïti, l’année scolaire 2019-2020 a été galvaudée à cause de la conjoncture du phénomène récurrent « pays lock ». Dans ce contexte, je propose quelques éléments de réflexions sociologiques sur la mise en opération de cette plateforme.

PRATIC : entre le dire et le faire

Depuis un certain temps, l’État haïtien n’a pas cessé de mettre en œuvre des programmes, des mesures et des plans qui malheureusement n’ont pas amélioré la qualité de l’éducation encore moins réduire les inégalités qui existent au sein même du système éducatif haïtien. En effet, comme nous le savons d'ailleurs, le système éducatif haïtien a toujours constitué un espace de reproduction des inégalités sociales (François, 2010; Joint, 2005; Lindor, 2018). De plus, les tentatives pour résoudre le problème de l’accès à l’éducation (le PSUGO par exemple) n’a fait que reproduire le schéma des inégalités scolaires (Lindor, 2018).

Aujourd’hui encore le système éducatif haïtien essaie d’aborder et même proposer une solution face à la situation. Dans le but de répondre à l’exigence du moment, le MENFP a lancé une plateforme numérique en vue de continuer les cours pendant la fermeture de l’école. On pourrait imaginer que les parents ne peuvent être que soulagés en apprenant cette nouvelle. Cependant, des détails techniques non considérés par le MENFP commencent déjà à faire obstacle aux élèves. Depuis le lancement de la plateforme, le 24 avril 2020 par le MENFP, il se trouve qu'il y avait pas mal de difficultés à accéder aux programmes. Si on arrive déjà à avoir accès, une autre difficulté surgit quand la plateforme demande de s’identifier. On sait qu’il y a des personnes qui ne savent même pas comment créer ou obtenir un identifiant. Et qu’entre elles et la technologie il y a une grande frontière. Il se trouve aussi que la plateforme mise en place par le MENFP n'est pas sécurisée. Ce qui prouve en quelque sorte que le MENFP n’a pas une idée clairement définie de ce que c'est une plateforme et comment la mettre en œuvre en toute sécurité.

Nous avons choisi de montrer dès le début comment les petits détails techniques peuvent contrarier les élèves ainsi que les professeurs en voulant avoir accès à la plateforme. Mais, il faut aussi l'avouer que d'autres éléments plus majeurs sont aussi loin d'être pris en considération. Premièrement, la question de l’électricité comme un élément clé permettant aux élèves de se rendre sur la plateforme reste problématique jusqu'à date. Depuis juin 2019, le président de la République avait fait la promesse de doter le territoire national de l’électricité 24h/24h et nous le constatons bien jusqu’ici (en mai 2020) ça reste dans le cadre d’une promesse. Au contraire, plus d’un mois déjà, après l’annonce du coronavirus dans le pays, l’électricité devient de plus en plus rare. Encore plus rare, ce sont des centaines de milliers de familles qui sont dans l'incapacité d'installer un système énergétique chez elles. Dans la majorité des cas, l'électricité d'Haïti reste la seule source énergétique pour de nombreuses familles dans le pays. Quant à celles venant du milieu rural, l’électricité reste pour elles un défi.

Deuxièmement, il y a aussi la question de l’internet. Dans le journal le national, publié le 28 avril 2020, Berrouët-Oriol a montré dans son article, combien est difficile la question d’accès à l’internet en Haïti. En 2010, dit-il, « Haïti comptait un total de 836 435 personnes ayant accès à l’internet ». Soit, 8.37% d’utilisateur par rapport à la population globale du pays. Coûteux et instable, il continue pour dire « net lakay » disponible dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince, est « le nouveau service internet résidentiel à haut débit de la Digicel qui demeure très élevé avec un coût d’abonnement situé entre 50 et 150 dollars US ». Du coup, on se demande, combien de famille en Haïti a la possibilité de se payer ce luxe. Nous savons aussi, l’instabilité de la question internet en Haïti. « Pour une famille, l’accès résidentiel à l’internet coûte environ 1800 dollars US » (Berrouët-Oriol, 2020). En plus, il y a des zones reculées qui sont vraiment dans des difficultés de se connecter à l’internet et encore moins dans l’incapacité de se payer un abonnement. Quand on entend que le MENFP compte toucher le plus d’élèves possible via cette plateforme, on se demande s’il a pris en considération cette réalité-là.

La mise en place de PRATIC dans le contexte de l’année scolaire 2019-2020.

Bien avant le Covid-19, le système éducatif haïtien avait déjà ses failles. Et, à ce sujet, Dorvilier pense que les complications du système éducatif haïtien sont liées à la crise économique et que « l’école, malgré les déclarations des dirigeants haïtiens, n’a pas permis à la population haïtienne, en tant que groupe vivant perfectible, de bien se gouverner et de surcroît, d’améliorer ses conditions matérielles et culturelles d’existences » (2012 : p.72). Pour que cette activité, louable en théorie, ait une effectivité pratique, le MENFP doit nécessairement résoudre certains problèmes structurels liés au système éducatif. C’est-à-dire, i) repenser les programmes des élèves en proposant des curricula allant à l’essentiel et visant des objectifs de formation explicites et raisonnables ii) mettre en place des didactiques constructives et des dispositifs pédagogiques créant des situations d’apprentissage productives iii) la formation des enseignants sont aussi à prendre en considération, car, l’efficacité de l’école demeure en grande partie de l’efficacité personnelle de chaque enseignant iv) il y a aussi la question de la langue qui reste encore pour certains élèves et parents une barrière. Ce travail est nécessaire si les autorités entendent vraiment mettre sur pied une plateforme qui ne va pas creuser davantage les inégalités scolaires.

Si ces problèmes sont bel et bien réels dans le système éducatif haïtien, il existe aussi des écoles qui essaient de les contourner en mettant sur pied leurs propres programmes, utilisent leur propre langue d’apprentissage et parfois travaillent avec certains ouvrages qui n’ont même pas été proposés par le MENFP. Par exemple, depuis le phénomène « pays lock » qui a bouleversé l’année scolaire 2019-2020 et rend dysfonctionnel le système, certaines écoles comme « Le Réseau des écoles des F.I.C »- pour remédier à la situation, avaient pris la décision de continuer l’apprentissage via leur propre dispositif. D’autres écoles telles que le collège « Marie-Anne, Marie Esther, Saint-François d’Assise » ont continué depuis le phénomène « pays lock » avec le programme scolaire via l’application WhatsApp. Pourtant d’autres catégories encore (celles qui sont considérées comme les plus vulnérables) semblent n’avoir aucun contact avec leurs élèves depuis le « pays lock ». Elles sont carrément « lock » aussi. Ce tableau dépeint clairement que le système éducatif haïtien est un système à plusieurs vitesses. C’est-à-dire, chaque école fonctionne selon les moyens, les ressources humaines et financières nécessaires dont elle dispose afin d’offrir aux élèves une éducation de qualité ou pas.

Le MENFP, en mettant sur pied la plateforme, sachant la réalité du système ne devrait-il pas envisager de traiter tous les élèves au même niveau ? Ce qui semble en réalité très loin d’être pris en considération tenant compte de certains facteurs. Par exemple, aucune interaction (enseignant-élève) n’a été envisagée, sinon dans les lignes qui décrivent la mise en opérationnalisation de la plateforme, il a été indiqué que l’élève peut poser des questions. Or, pour pouvoir poser des questions, faut-il encore que ces élèves arrivent à comprendre. Quand on sait qu’il existe des familles qui ne manipulent pas aisément un téléphone intelligent, une tablette, un ordinateur voire une plateforme. Du coup, l'élève en question ne va pas pouvoir se rattraper convenablement. Et parfois, certains élèves n'ont pas l’assistance nécessaire à la maison. D'autres auront plus besoin d’une assistance physique que virtuelle quand on sait que certains parents de la famille haïtienne non seulement ne disposent pas de temps pour aider leurs enfants, mais aussi ne savent ni lire ni écrire. Ce qui nous amène à comprendre si l’État ne considère pas ces facteurs, il risque de rendre plus vulnérable une catégorie d’élèves. Autrement dit, il risque de favoriser une catégorie par rapport à une autre. Il faut dire que le manque de ressources tant matérielles qu’humaines de certaines écoles constitue souvent une source de différenciation par rapport à tant d’autres. Ce qui crée la base sur laquelle se fondent les inégalités d’opportunités.

Le raisonnement qui précède nous a permis de comprendre qu’entre les conditions socio-économiques d’une catégorie d’élèves et cette initiative pour pouvoir continuer les cours, la situation nécessite des réflexions approfondies. Si le MENFP déjà a prévu pour certains élèves d’imprimer des contenus, c’est une preuve que la plateforme doit envisager de prendre en considération chaque catégorie d’élèves, car, leur réalité est différente. L'on comprend que les facteurs sociaux d'origine familiale ne jouent pas indépendamment de ce que l'école propose et organise (Duru-Bellat, 2003, p.34). C’est pourquoi, le MENFP en lançant la plateforme doit clairement définir comment il entend résoudre certains problèmes de certains élèves surtout ceux ou celles issu.e.s du milieu rural et qui n'ont pas accès à l’internet et à l’électricité ou encore ne possèdent pas un téléphone intelligent, une tablette ou un ordinateur. Il doit aussi pouvoir s’assurer que les élèves utilisent la plateforme à bon escient. Le MENFP doit nécessairement intégrer tous les élèves de sorte qu’ils prennent connaissance de ce qu’est vraiment la plateforme et comment l’utiliser pour éviter de prendre le risque d’augmenter le nombre de cas d’abandon scolaire, car si pour certains pays la plateforme numérique est synonyme de continuation de l'année scolaire, en Haïti il est impossible de parler de continuation vue que l'année scolaire était pratiquement inexistante. Donc, envisager de continuer l’apprentissage à travers cette plateforme numérique sans prendre en compte la vulnérabilité de certains élèves et le contexte de l’année académique 2019-2020, c'est envisager de reproduire, voire renforcer les inégalités scolaires et sociales.

Amédie Athalie LINDOR.-
Licenciée en sociologie - Étudiante en Master Population et Développement (UEH)

Références bibliographiques

Berrouët-Oriol, R. (2020). « PRATIC » la Plateforme numérique officielle pour l’enseignement à distance en Haïti par temps de Covid-19 : signalétique d’un échec programmé. Le national.

Dorvilier, F. (2012). La crise d’intégration : la défaillance éducative : In La crise haïtienne du développement : Essai d’anthropologie dynamique (p.41-54). Montréal : Presses de l’Université Laval.

Duru-Bellat, M. (2003). Inégalités sociales à l’école et politiques éducatives. Paris : STEDI.

François, P. E. (2010). Politiques éducatives et inégalités des chances scolaires.Port-au-Prince: Les Éditions de l’Université d’Etat d’Haïti.

Joint, L. A. (2005). Système éducatif et inégalités sociales en Haïti : le cas des écoles catholique. Thèse de doctorat inédite. Paris : école des hautes études en Sciences Sociales.

Lindor, A. A. (2018) De la formulation et de la mise en œuvre du PSUGO à la reproduction des inégalités scolaires en Haïti. Mémoire de sortie à la Faculté des Sciences Humaines.




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