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COVID-19 : les ouvriers de la sous-traitance entre mourir de faim et le risque d’être contaminés....

COVID-19 : les ouvriers de la sous-traitance entre mourir de faim et le risque d’être contaminés....



Aujourd’hui, le monde est sous l’emprise d’un nouveau coronavirus nommé COVID-19, devenu pandémie mondiale. Rapidement, elle occupe une place prépondérante dans la vie sociale, économique et politique des pays du monde entier. Depuis plus de cinq mois, tous les dirigeants (Nord/Sud) prennent des mesures exceptionnelles et drastiques en vue de diminuer la propagation du virus meurtrier qui a déjà fait plus de 200 000 morts à l’échelle mondiale selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). Cependant, les conséquences sur l’économie mondiale ne sont pas moins inquiétantes que le virus ; des milliers d’emplois sont menacés.

En Haïti, dès l’apparition officielle de deux premiers cas de contamination, soit le 19 mars 2020, en vue d’empêcher son expansion, dit-on, le président Jovenel Moïse a décrété l’état d’urgence sanitaire et la fermeture des usines textiles, des écoles, des espaces de rassemblement religieux (églises, péristyles..) ; une annonce qui a surpris tous les secteurs de la vie nationale. Près d’un mois plus tard, soit le 16 avril 2020, après cette annonce de fermeture prématurée du président, le Premier ministre Joseph JOUTHE a annoncé dans un communiqué de presse la réouverture des parcs industriels. Cette annonce qui est encore plus surprenante que la première, car le nombre de cas commençait à peine à augmenter et le pays comptait à ce moment 41 cas actifs de la Covid-19 (Circulaire MSPP). Dans cette perspective, Radio France Internationale (RFI) a titré ainsi son article : « Haïti: l’annonce de la réouverture des usines textiles est aussi surprenante que celle de leur fermeture». Cette annonce a suscité bien beaucoup de débats contradictoires dans la société haïtienne. Pour ceux qui supportent la décision, le motif est d’ordre social. Ceux qui sont opposés murmurent qu’il s’agit d’intérêt économique au profit du pouvoir en place et que « les patrons » sont derrière cette décision. Dans ce contexte, je propose une réflexion plus profonde à travers la description de la vie sociale et économique des ouvriers.
L’économie haïtienne et la vie des ouvriers avant la COVID-19

En fait, bien avant la COVID-19, Haïti vivait une crise structurelle politique, sociale et économique démesurée. En outre le réveil citoyen « Petrochallenger » pour la reddition des comptes de l’utilisation des fonds de « Pétro caribe » connaissant l’inefficacité et l’inefficience de la dette externe publique et son rôle dans la reproduction des inégalités sociales en Haïti (Brumaire, 2013). Déjà anémiée depuis plusieurs décennies, l’année 2019 a été catastrophique pour l’économie haïtienne suite aux turbulences politique et le Kidnapping qui s’est ajouté au lot jusqu’au début de l’année 2020. Avec un taux de croissance négative, une inflation au-dessus de 20% et un taux de change autour de 100 gourdes pour un dollar, l’économie haïtienne était à genoux. D’ailleurs, le gouverneur de la banque centrale (BRH), Monsieur Jean Baden Dubois, à l’occasion de l’ouverture de la 10e édition du Sommet sur la finance le mardi 28 avril 2020, abonde dans le même sens en déclarant: « Les effets de cette crise politique sont désastreux pour la performance économique, comme en témoignent la dépréciation continue de la monnaie nationale, un niveau d’inflation proche de 20% et la contraction de 0.5% du PIB en 2019. ».

Pour leur part, les ouvriers qui sont des journaliers ont eu une année 2019 extrêmement difficile. Longtemps déjà, ils vivotaient dans la misère abjecte et dans des conditions d’existence infrahumaine et s’est ajouté au lot le phénomène récurrent nommé «pays lock» qui est venu contribuer à les enfoncer encore plus dans la pauvreté et à ruiner leur vie. Dans le cahier budgétaire du salarié de la sous-traitance, perdre un jour de travail est assimilable à un mois de salaire sans solde. Ce sont des travailleurs prolétaires, pauvres en tout !! En ce sens, Julien Damon avance que: « […] La « pauvreté » d’un travailleur dépend, d’une part, de son revenu personnel (rémunérant son travail) et, d’autre part, de sa situation familiale….. La pauvreté renvoie à l’insuffisance des ressources du ménage pris dans son ensemble ». (Damon Julien, 2009).

Les ouvriers s’inscrivaient dans la logique de Maurice Halbwachs dans « le destin de la classe ouvrière », où le travail dans l’usine fut décrit comme « un milieu qui ne contient plus rien de social ». Au travail dans les usines, l’ouvrier est « hors de la société ». (Halbwachs Maurice, 2011). Lucny Toussaint, syndicaliste, avait confirmé cette situation dans les colonnes du Nouvelliste : « Que ce soit à Port-au-Prince, à Caracol ou à Ouanaminthe, les ouvriers évoluent dans de très mauvaises conditions. À côté du salaire misérable, ils sont aussi exposés à des cas d’agressions physico-verbales sur leur lieu de travail. Cela nécessite une intervention rapide de l’État».

Par ailleurs, les ouvriers sont aussi d’éternelles victimes de l’alliance d’amour « Etat-Patron » les patrons exploitent au maximum leur force de travail, affaiblissent les syndicats, ne garantissent pas de système de protection sociale ; pas d’assurance chômage, pas d’allocation familiale… En outre, les mensonges accumulés de l’État. Par exemple, le ministre des Affaires sociales de l'Administration Martelly-Lamothe, Monsieur Jean Jacques leur a promis un programme d'Assistance sociale où l'ouvrier paiera seulement 20 gourdes pour se nourrir en précisant une subvention publique de 15 gourdes par plat. La continuité n’étant pas assurée, jusqu’à présent, les dépenses de consommation représentent un fardeau pour les ouvriers.

Mais, que faire ? En dépit de la souffrance, des soucis socio-économiques l’exploitation des patrons et l’impartialité de l’État, toujours contre leur bien-être, ils n’ont pas d’autres alternatives. Ils sont obligés de rester travailler de manière disproportionnée pour ne pas mourir de faim, car c’est là qu’ils gagnent leur pain quotidien et font des consortiums pour assurer leur loyer dans des zones défavorisées et l’écolage de leurs enfants qui eux aussi dégagent un épanouissement médiocre.
L’ouvrier et la COVID-19

Avec la COVID-19, la situation parait encore plus chaotique qu’avant pour Haïti malgré les différentes promesses de don et d’appui budgétaire annoncés par plusieurs organismes multilatéraux. Cette pandémie, au-delà de sa facture sanitaire, sa facture économique sera sans nul doute très salée pour l’économie nationale de sous-emplois. Elle sera peut-être moins désastreuse au niveau sanitaire qu’économique et social.

S’inscrivant dans cette lignée, Monsieur Jean Baden Dubois poursuit pour dire dans sa présentation au Sommet « Nous voici donc, Mesdames et Messieurs, virtuellement réunis pour explorer quelques pistes de réflexion sur une pandémie qui nous engage dans un combat collectif pour la survie. » Par ailleurs, le président de la République, de son côté, au cours de sa dernière adresse à la nation, qualifie la COVID-19 de tous les noms indésirables en dévoilant certaines décisions majeures pour accompagner les familles les plus vulnérables. Pourtant, la question du social a toujours été le cadet des soucis des gouvernements haïtiens. Dans cet ordre d’idée, Nathalie Lamaute-Brisson souligne dans son travail sur les systèmes de protection sociale en Amérique latine et dans les Caraïbes qu’en Haïti les dépenses sociales de l’État ne cessent de diminuer depuis près de deux décennies. (Lamaute-Brisson Nathalie, 2013).

Avec la COVID-19, pour les ouvriers désespérés des différents parcs industriels du pays, la situation est très compliquée. L’industrie de sous-traitance, généralement spécialisée dans la production de vêtements pour l’exportation selon la loi HOPE II de 2008, représente la plus grande source d’emplois formels du secteur privé haïtien. Le programme de surveillance et de contrôle indépendant qui évalue la conformité des usines (Better Work Haïti) relevant de ce partenariat entre Haïti et les États Unis estime le nombre d’emplois de ce secteur à 52 000 dont la majorité des ouvriers sont des femmes (Better Work Haïti, octobre 2018). Ces emplois directs sont menacés avec la fermeture des usines. Sans prendre en compte, les emplois indirects de certains membres de leurs familles sachant que les usines fonctionnent au tour d’un écosystème (les marchands ambulants devant les parcs, les chauffeurs de tap tap et les taxis moto, la restauration, etc.) et aussi ceux et celles (maris ou femmes) qui sont licencié(e)s dans d’autres institutions privées.

En fait, l’ouvrier haïtien a parfois deux sources de financement pour survivre : Son salaire misérable et le transfert sans contrepartie directe des membres de sa famille en terre étrangère et dans le pire des cas, l’aide financière d’un amant salarié ou œuvrant dans le secteur informel. La situation des deux sources de financement est conjointement alarmante. En conséquence, l’inquiétude des ouvriers est grande et leur préoccupation première consiste à satisfaire leurs besoins quotidiens primaires que sont nourriture, logement, vêtement, etc. Lutter contre la propagation du virus avec le confinement et la distanciation sociale devient un handicap majeur.

Retenus à la Maison, la vie de leur famille et la leur sont hypothéquées. Ils se voient incapables de répondre à leurs besoins, déjà insatisfaits, en restant dans le confinement et leurs familles peuvent mourir de faim sans oublier l’impact psychologique. En ce sens, entre mourir de faim et être contaminés, ils préfèrent l’exploitation et la contamination. Dans mon travail de terrain pour mon mémoire de sortie visant à décrire et analyser les conditions de vie des ouvriers de la sous-traitance de la Société Nationale des Parcs Industriels (SONAPI), une enquêtée, bien avant l’existence de la COVID, m’a décrit sa situation en ces termes :
« Je ne peux pas vivre ni m’offrir une vie avec ce salaire que je gagne par jour à la SONAPI. Je n'arrive même pas à subvenir à mes besoins, voire à ceux de ma famille. Je ne gagne pas 500 gourdes par jour. Donc, on est obligé de manger par séquences et nourrir les enfants plus faibles avec du pain et du café. C’est ça ma vie… 》

Entre temps, le coût de la vie et le pouvoir d’achat des ouvriers ont diminué davantage en plein début de la crise sanitaire. Doublement victimes du gouvernement, en particulier avec cette décision prématurée et irréfléchie de fermeture des lieux de rassemblement public et de son programme de subvention incompatible au coût de la vie et au revenu gagné mensuellement. Soulignons aussi qu’en dehors de la pitance de l’État, les patrons, grands bénéficiaires de tous les avantages fiscaux et douaniers, n’ont même pas eu la décence d’ajuster jusqu’ à un mois de salaire la subvention de 3750 Gourdes accordées par leur allié naturel. Ce geste n’aurait aucune incidence sur leurs dividendes parce que dans les zones franches, toute la chaine de production est en dollars seul le misérable salaire des ouvriers est en gourde. Alors, la déclaration du Premier ministre annonçant la reprise partielle des activités des usines textiles haïtiennes est la bienvenue chez les ouvriers. Toutefois les mesures préventives prescrites par le communiqué 006 du Gouvernement d’Haïti en date du 13 avril 2020 contre la covid-19 en qui concerne la distribution des masques sans contrepartie d’argent, disponibilité d’eau chlorée et du savon ou de produits hydroalcooliques pour le lavage des mains à l’entrée des usines, sont strictes.

Quand Joseph Jouthe a déclaré que : « seulement 30 pour cent du personnel de chaque usine aura le droit de travailler et il y aura un roulement chaque semaine pour que chaque employé travaille par période de 15 jours, en attendant que le problème soit résolu.», certains ouvriers se sont effondrés à l’idée de compression, car ils souhaitaient beaucoup plus soit 50 pour cent en vue de faciliter tous les salariés à gagner une quinzaine.

Le meilleur mécanisme de réduction de l’inégalité sociale est l’emploi. Quel emploi ? Dans mes recherches, la grande majorité des enquêtés disent qu’il est extrêmement difficile de gagner quatre mille cinq cents (4,500) gourdes par semaine. Il existe une infirmité qui gagne un peu plus jusqu’à la limite de 5 mille (5,000) gourdes brutes maximum comme revenu par semaine. L’une d’entre elles avance : « Mon travail ne me permet pas de vivre comme un humain. Il me donne les moyens de survivre. J’ai eu mon salaire en samedi puis lundi je demande les frais de transport à d’autres camarades….. » Maintenant, cette ouvrière survivra-t-elle sans ce salaire de misère qui lui garantie quand bien même le strict minimum comme l’indique le document de Stewart Lauren publié par le Centre de Solidarité sur le coût élevé des bas salaires en Haïti ?

Les travailleurs migrants internationaux haïtiens, la deuxième principale source de fonds, sont déjà en grand danger et les retombés sur l’économie haïtienne vont se faire sentir. Les transferts de la diaspora dépassent 25% du PIB (Banque mondiale, 2019). Dans les pays résidés, bon nombre d’entreprises, quelque soit la branche d’activité ferment leurs portes et comme conséquence directe ; l’augmentation du taux de chômage. Qui seront les premières victimes ? Sans nul doute, les migrants internationaux du travail. Beaucoup de membres de la diaspora, famille et supporteurs des ouvriers seront en de très grandes difficultés. Leurs dépendants ouvriers en Haïti subiront les effets immédiats et à moyen terme. Ces ouvriers risquent de recevoir un quota très faible ou dans le pire des cas de ne rien recevoir. Que feront-ils ?

Donc, la vie sociale et économique des ouvriers n’est pas et ne sera pas facile avec la COVID-19. En attendant que les dirigeants haïtiens fassent enfin le choix d’un modèle économique pour la création d’emploi de qualité et le développement du pays, les ouvriers des parcs industriels servent de leurs pseudo-emplois de « baton pou pare kou » contre l’État prédateur, l’atrocité de la misère, l’insécurité alimentaire, la disette, l’éducation marchande, la surenchère de la santé, et l’indignité de loger encore sous les tapis dix ans après le séisme dévastateur du 12 janvier 2010. Dans les usines de la sous-traitance en Haïti, les ouvriers ne travaillent pas pour épargner encore moins pour un niveau de vie acceptable et une meilleure condition sociale. Ils travaillent juste pour survivre.

Rubson BRUMAIRE
Licencié en économie – Étudiant en Master Sciences du Développement (UEH)

Références bibliographiques

• Brumaire, R. (2013). Endettement extérieur et croissance économique : Cas d’Haite de 1996 à 2010. Essai d’une analyse économétrique. Mémoire de sortie à la Faculté de Droit et des Sciences Economiques (FDSE), Université d’État d’Haïti (UEH).

• Damon, J. (2009). Travailleurs pauvres : « de quoi parle-t-on ? », Droit social, n° 3, pp. 299.

• Halbwachs, M. (2011). Le destin de la classe ouvrière, Paris, PUF, coll. « Le lien social », pp. 620

• Lamaute-Brisson, N. (2013). « Systèmes de protection sociale en Amérique Latine et dans les Caraïbes : Haïti », Cepal.


• Pierre-louis, E. « Des syndicalistes de la sous-traitance relancent la bataille pour le salaire minimum », HPN, publié le 07 Avril 2015.

• Stewart, L. (2019). « Centre de Solidarité » le cout élevé des bas salaires en Haïti : Une estimation du salaire vital pour les travailleurs du secteur textile à Port-au-Prince », pp.14




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