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Quand l'excellence se fait tacler par les votes et les likes

Quand l'excellence se fait tacler par les votes et les likes



“Félicitation cher ami. Tu viens de répondre avec brio à des questions extrêmement difficiles. Je parie que même des étudiants [de médecine] en 4e année auxquels j’enseigne mon cours de toxicologie peineraient à répondre.”

C'était le commentaire que le premier membre du jury, le Dr Joseph Bernard Junior m’a adressé après que j’ai fini de répondre aux questions d’un public dont la plupart étaient des étudiants en médecine qui excellent dans l’art de “kole ti jèn” dans les différentes journées scientifiques des facultés de médecine de la capitale. Enorgueilli par ce commentaire élogieux qui était renforcé par des réactions similaires des autres membres du jury et rehaussé d’un tonnerre d'applaudissements auquel j’ai vu contribuer même des concurrents, je regagnais ma place avec une certitude : mon équipe allait remporter ce concours de science.

Il s’agissait d’un concours ou des élèves en dernières années du secondaire devaient réaliser un projet ou une expérience scientifique à l’aide d’une maquette, de présenter le projet devant un public et un jury pour ensuite défendre leur conclusion ou décrire le processus utilisé en répondant à des questions d'étudiants en médecine à plusieurs niveaux et à celles des membres du jury.

Mon équipe et moi, supportés par notre professeur de biologie ont réalisé notre maquette et présenté notre travail devant un jury. Après notre présentation, nous avons reçu une multitude de questions sur le cancer, le système immunitaire, les types de pesticides, l’anatomie et la physiologie humaine. Des questions dignes d’affoler n’importe qui, s'il n’est pas profondément versé dans l’étude du fonctionnement du cœur humain comme ces étudiants en médecine et ces médecins qui nous interrogeaient. Et pourtant, grâce à notre préparation et la culture d’excellence du Collège Dominique Savio que nous représentions, nous avons répondu à la totalité des questions qui nous étaient adressées devant un public animé de hochement de tête approbateur et de regards émerveillés.

Ceci n’empêcha pas que, quelques heures après, lors de la remise des prix, nous fussions appelés en troisième position. Surprise, rage, déception, honte… près de sept ans plus tard je ne peux oublier le mélange de sentiments hétéroclites qui m’a envahi ce jour. Mais l’un de ces sentiments, la rage, allait décupler quand j’ai remarqué ce qui était gravé dans le revers de ma médaille : PRIX DU JURY. Eh oui ! Dans un concours scientifique, le jury a décidé que mon équipe était la meilleure, mais on n’avait pas remporté le grand prix. Pourquoi donc ? Réponse simple : On n’a pas eu assez de votes. Vote de quel électorat ?

Quand on nous avait dit qu’une partie de l'évaluation de notre travail se ferait grâce au public, notre équipe n’en était que plus ravie. Nous étions sûrs de pouvoir attirer des votes à un public de journées scientifiques par la qualité de notre présentation et sa rigueur scientifique. Et pourtant, nous comprendrons à la fin que si nos atouts étaient très bien comptés, notre stratégie était mal calculée. Non seulement notre école était la seule école de Pétion-Ville contre des écoles de Port-au-Prince dans un concours qui se déroulait à Port-au-Prince, mais également, la plupart des personnes présentes étaient là pour supporter leurs propres écoles, ce qui laissait très peu de place à des électeurs objectifs. À titre d’exemple, une nouvelle expression est née le deuxième jour : les supporters d’une école bien connue de la capitale étaient en si grand nombre, arborant leurs uniformes à carreaux jaunes qu’on parlait de “la marée jaune”. Et bien sûr, cette école nous avait devancés dans le classement.

Je dois m'arrêter ici pour préciser deux choses. Primo, ceci ne doit pas être considéré comme les pleurs rechignards d’un mauvais perdant. Je n’ai pas non plus l’intention de questionner les mérites de ceux qui furent les heureux gagnants. Deuxio, sept en plus tard je reconnais que nous avions négligé un aspect du concours qui s’est révélé être déterminant. Nostra culpa ! Toutefois, je tiens quand même à signaler ce que je considère comme une absurdité : l’issue d’un concours de science ne devait pas dépendre d’un électorat partisan ni du caprice de visiteurs désintéressés.

Pourquoi je ressuscite cette histoire qui devrait être enterrée au tréfonds de ma mémoire ? Je me suis rendu compte que, grâce à la prépondérance des réseaux sociaux, le travail bien fait, le beau, le bon et le vrai ont tendance à être acculés au second plan pour faire face aux likes et au vote. Vous avez probablement reçu dans les derniers jours des messages d’amis ou d’inconnus qui vous demandent de voter pour eux, pour d’autres amis ou d’autres inconnus dans un concours auquel ils/elles participent. D’aucuns diraient qu’il n’a rien de mal à encourager un ami ou à supporter l’ami du cousin d’un ami. Évidemment que ce n’est pas un péché! J’ai moi-même supporté de quelques likes des amis ou des amis d’amis. Toutefois, chaque concours qui se base uniquement ou majoritairement sur le vote du public pour déterminer l’heureux gagnant me ramène à la bouche le goût amer de ma propre expérience.

Peut-être qu'il est nécessaire que je précise ici que je ne suis pas contre l’organisation de concours. Je pense seulement qu’il faut prendre le soin de définir leurs objectifs. Je veux croire que les concours ont pour objectif principal de mettre les projecteurs sur les talents et capacités d’une société et d’encourager la culture de l’excellence tout autre finalité devrait venir après cette première. Ceci dit, qu’il s’agisse d’un concours de chant, de danse, de dessin ou de science, chaque participant devrait avoir la chance que son travail ou sa prestation soit évalué et/ou primé selon sa qualité et sa vraie valeur et non selon le nombre de personnes qui vont cliquer sur ‘’j’aime’’ simplement parce qu’on leur a demandé de le faire. Cependant, il me semble que les concours que l’on organise à présent n'ont pour but que d’augmenter le nombre de “like” et d’abonnement des comptes des institutions qui les organisent

Je ne prétends pas non plus que les concours doivent être mis à l'écart de l’interaction et de l’avis du public. Je ne pense pas que les matchs de football seraient mieux sans “le douzième homme”. Il a été reconnu que les supporteurs ont une influence sur les matchs de football et c’est de bonne guerre. Mais je pense également qu’il serait insensé de décider l’issue de chaque match rien qu’en comptant le nombre de supporters de chaque équipe.

Mon plus grand problème avec cette nouvelle façon de gagner des concours c’est qu’il alimente des idées dangereuses qui sont déjà en train de ronger notre société. La première est ce que j'appellerais le “mounparisme”. J’ai entendu plus de mille fois des compatriotes répéter que dans notre pays, pour réussir, il ne sert à rien d'être qualifié et qu’au contraire il suffit de connaître la bonne personne ou d'être dans le bon réseau. Si ceci traduit une triste réalité, nous nous devons de la changer au lieu de la nourrir. Malheureusement, cette nouvelle façon d’organiser les concours n’aide pas. Au contraire, elle renforce le mounparisme et boycotte la culture de l’excellence. Pas la peine d’avoir la plus belle voix ou le plus beau dessin, il suffit d’avoir un large réseau qui partage ton message invitant à voter pour toi.

La deuxième idée dangereuse c’est celle qui stipule qu’être populaire sur les réseaux sociaux est la meilleure chose qui puisse arriver à un jeune. Ce désir d'être populaire peut conduire à des publications qui torpillent la morale, des photos nues par exemple, car on est prêt à tout pour faire sensation. De l’autre côté, certains jeunes ont déjà fait face à la dépression parce qu’ils ne reçoivent pas assez de like ou qu’ils estiment ne pas être assez populaires sur les réseaux sociaux. Or, si maintenant on ne juge la qualité d’un dessin, d’une chanson ou d’un projet que par le nombre de like reçus, on est d’accord que le plus grand atout d’un concurrent sera sa popularité sur les réseaux sociaux. Il est révoltant d’avoir juste le talent qu’il faut et de perdre juste parce qu’on n’est pas assez populaire.

En définitive, avoir l’interaction et les votes d’un public ne devrait faire que du bien à un concours si elle est bien canalisée. Par exemple, pour décanter la qualité de la popularité, les organisateurs de concours peuvent peut créer des “prix du public” pour récompenser les concurrents qui ramènent le plus de like et d’abonnement. Il faut le reconnaître, avoir à mobiliser des votes permet de développer son intelligence émotionnelle qui est, elle aussi un atout à cultiver et à encourager chez nos jeunes. Mais, on va bien être d’accord : nous ne pouvons pas tous devenir influenceurs. Certains d’entre nous veulent seulement être des dessinateurs, des peintres, des chanteurs ou des scientifiques. Si l'appréciation des experts et des jurys est partout remplacée par des like, des shares et des votes, quelle place laisserons-nous donc au talent, à l’excellence, ou au travail bien fait ?

Quand j'étais écolier, la personne qui avait l’honneur de lancer les concours et les compétitions finissait toujours le discours inaugural avec la même interjection fétiche: “Que le meilleur gagne”! Est-on arrivé au point qu’il faut la remplacer définitivement par “que le plus populaire gagne”? Pour notre bien à tous, j'espère que non.

Jean Wilguens Lartigue




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