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Le paradoxe du vivre en Haïti : mourir sans avoir vécu

Le paradoxe du vivre en Haïti : mourir sans avoir vécu



Pour certains, « vivre » c’est avoir le souffle de vie, et on est mort aussitôt que l’on cesse de respirer. Ce qui renvoie la vie à une simple question d’existence biologique. Mais, saisie dans sa complexité, en dehors de toute perception erronée et réductionniste, la vie ne saurait l’égale d’une simple manifestation biologique. C’est pourquoi, le philosophe belge, Léo Apostel (2001) affirmait que vivre, c’est être heureux, et être heureux, c’est vivre dans un monde de possibilités. Alors, peut-on oser parler de « vivre » pour des individus confinés à l’ordre vital des besoins corporels, n’ayant pour tout horizon que la seule survie biologique ?

L’ayant constaté, le philosophe français, Jean-Jacques Rousseau (1762) a noté que le nombre d’années vues est loin d’être l’égal au temps vécu. On peut s’éteindre après plus d’un siècle, mais n’a jamais vécu même pendant un jour. Ainsi, a-t-il précisé que l’homme qui a le plus vécu n’est pas celui ayant compté le plus d’années, mais celui ayant le plus senti la vie. Sentir la vie c’est jouir de sa vie. Ceci dit que parler de « vivre » pour des individus qui ne se battent que pour survivre renvoie à un pur paradoxe. Joint à cela, comment respirer sans vivre ? Se statuant sur Haïti, peut-on parler de vivre pour la masse défavorisée ?

Haïti et sa descente aux enfers

D’après un rapport de la Banque Mondiale, publié en date du 4 avril 2019, Haïti siège le fauteuil de la pauvreté à travers tout l’hémisphère occidental. Sur une population de près de 12 millions d’habitants, plus de 6 millions vivent en dessous du seuil de pauvreté, avec moins de $US 2.41 par jour, et plus de 2.5 millions s’accroupissent dans une pauvreté extrême, avec moins de $US 1.23 par jour. La monnaie nationale (la gourde) continue de se déprécier par rapport au dollar jusqu’à atteindre la barre fatidique affichant 120 gourdes pour 1 dollar américain. Ce qui alimente une inflation flambante qui poursuit inexorablement sa hausse et qui vient de parapher un record inédit dans l’histoire d’Haïti, évaluant à 21%, dans un pays où le taux de chômage s’estimait à 70% depuis 2018 (Nouvelliste), pendant que la quasi-totalité de sa population n’a pas accès aux services sociaux de base. Déjà plantés dans une précarité la plus accrue, les ménages perdent leur pouvoir d’achat. Alors, la première République noire est devenue une fabrique de misère, renfermant une population qui s’adonne à une lutte de survie au quotidien.

Une existence au dépourvu des droits

Pour exister socialement, l’individu a nécessairement besoin de jouir d’un ensemble de droits dignes de lui permettre de tenir pleinement son humanité. Désapproprié de ses droits, il devient un être quelconque ou sans repère, mais non un individu muni d’une vraie existence. En Haïti, ces droits prescrits par la constitution de 1987 ne sont que vaine littérature. La grande majorité absolue socialement répudiée n’en jouit aucun. Tels que, droit à/au : un environnement sain, l’alimentation, l’électricité, logement, la santé, l’éducation, travail, loisir, la vie, lesquels sont inaliénables au respect de la dignité humaine. Or, lorsque ces droits s’imposent comme des défis majeurs aux citoyens, l’existence devient un pur fantasme illusionnaire et se remet du coup à la plus grande précarité. Car, priver un individu de ses droits signifie, par définition, le maintenir dans la pauvreté, précise l’économiste Alfredo Sféir-Younis (2004). Alors, tâchons-nous de photographier les conditions de vie auxquelles est soumise la masse défavorisée haïtienne au regard de ces droits prétendument garantis par la loi mère.

Droit à un environnement sain

Il est dit que l’environnement physique est l’image d’une communauté façonnée par la communauté elle-même, mais en étant approvisionnée par ses leaders. Le regard qu’on en porte, influe grandement sur la santé physique et sociale des habitants. Lorsque cet espace devient le salon de l’insalubrité, la promiscuité et de l’infect, la dégradation de l’image de soi se fait suivre du coup. Donc, l’homme dégrade l’environnement et ce dernier le dégrade en retour.

La masse déprimée est assignée à des endroits marginalisés où l’environnement s’érige en une fabrique de virus mortels et un véritable terreau de contamination avec des ruelles pavées de boues, bordées de résidus ou de canaux bourrés de mare, à l’odeur d’un corps en putréfaction. À la lisière des maisons se naviguent des nappes houleuses et s’installent des collines de déchets. Les chemins sont barricadés de mares qui, bouleversées par les véhicules et réchauffées par le soleil, exhalent une odeur répugnante, leur parfum au quotidien. À noter que cet environnement est intimement partagé avec des animaux. Matières fécales et humains se confondent. Les enfants se cachent derrière des "ʺpil fatraʺ "en se jouant, et parfois, emportés par le sommeil, ils s’y allongent durant de longues heures. Les gens s’assoient paisiblement aux abords ou sur le long des amas de débris pour se dialoguer, manger et boire. L’insalubrité, la promiscuité et l’indécence sont donc intégrées dans leur quotidienneté.

Droit au logement

Vivant dans la promiscuité, ces ʺHaïtiens d’en basʺ sont dépourvus d’un ʺchez soiʺ qui est l’expression d’une protection, de dignité et d’intimité de soi. La promiscuité, l’entassement et l’insalubrité notoire s’imposent en des éléments constitutifs de leurs conditions d’habiter. Dans les quartiers populaires meublés de piètres, la quasi-totalité des ménages sont privés de douches et de toilettes. Les gens se lavent soit au bord de la clôture, soit dans un couloir ou même au bord de la route. Ils se servent d’un espace non construit comme centre de défécation, tel qu’à Blue-Hills et à SHADA, quartiers populaires de la commune du Cap-Haïtien, où l’on a respectivement observé un vaste terrain tapissé de matières fécales et une branche de mer transformée en réservoir de déchets.

Ces piètres ne sont pas des lieux où l’on vit, mais servent plutôt à loger - comme le chien a sa niche, les oiseaux ont leurs nids, les bestiaux ont leurs étables -. Puisque, le logement pour être vivable, exige les attributs de sécurité, de confort, de salubrité et d’accessibilité. Et là où il y a perte d’intimité, la dévalorisation de soi ne peut manquer de suivre, laquelle renvoie à une désocialisation nourrie d’un sentiment de déshumanisation et de honte. (Nadège Leroux 2008). Ce qui dévoile leurs conditions d’animalité. Pas n’importe quel animal. L’animal haïtien.

Droit à l’alimentation

Nourrir ses sujets est le tout premier devoir d’un État. Cependant, en Haïti, l’alimentation fait l’objet d’une lutte au quotidien. C’en est devenu même un luxe. On ne lutte que pour survivre. C’est absurde de voir que la faim soit le plus grand défi qui agenouille une nation qui se dit indépendante depuis plus de deux siècles. Même des universitaires détenteurs de plusieurs diplômes devraient affronter les effets d’une faim chronique quotidiennement. Indignation ! Occupants de la classe moyenne. Ici, on ne dit pas simplement, la bêtise, mais on la cultive !

En effet, dans certains endroits du pays, certaines mères témoignent avoir l’habitude de faire bouillir de cailloux pour faire croire aux enfants qu’ils auront quelque chose à mettre sous les dents en attendant qu’un prochain lui tende la main. Sachez que cette chaudière ne serait jamais découverte au vu des enfants. Un éternel espoir dans le vide. D’autres disent plutôt, quand tout espoir semble effondrer, elles ont l’habitude de faire bouillir des mangues vertes avec du sel (légèrement salées) pour que les enfants puissent boire abondamment de l’eau. Conserver le souffle de vie, c’est tout ce qui importe. Respirer sans vivre.

Droits à l’électricité et à l’eau potable

Malgré les milliers de promesses d’électrification et d’alimentation du pays en eau potable, un black-out 24/24 et un accès extra-limité en eau potable s’imposent depuis des centaines d’années. En plein du 21e siècle, ʺ2 zèdtan kouranʺ renvoie à un miracle, car on peut passer des mois sans en avoir 10 min. Lampadaire. En outre, dans certaines zones de campagne, les rivières où sont abreuvés les animaux et abandonnés toutes sortes de déchets sont également utilisés par les gens de la communauté pour étancher leur soif. Ils disent fermement que « dlo pa konn touye moun, se lave’l lave’w ». On ne peut pas dire le contraire. Car, lorsqu’on est coincé dans la plus grande indignité, on fait de l’absurdité une évidence et de la pauvreté, une banalité. Et même dans les villes, certaines familles, par manque de moyens pour se procurer d’un gallon d’eau potable au prix de 10 gdes ou 35 gdes, se servent de l’eau des puits où sont hébergés les grenouilles, des débris et d’autres insectes, pour boire.

Droits à la santé et à l’éducation

Quant au secteur sanitaire, c’est plus qu’indignant. Même certaines grandes villes de plusieurs millions d’habitants n’ont pas d’hôpitaux. Peut-être un Centre de santé disposant quelques internistes et infirmières. C’est pourquoi les Haïtiens meurent de soins. Le pire c’est que ces centres sont pratiquement vides de matériels. Cadavres et malades s’y mêlent. Même lorsqu’on est à l’hôpital, on ne survivra qu’accidentellement. Combien de ceux qui sont de la masse défavorisée ont une carte d’assurance en leur possession ? Les grands ʺAloufasʺ se contentent d’épurer le peuple avec espoir d’être héliportés en urgence à l’étranger au moindre malaise. Souventes fois, on accuse le voisin d’être responsable de la mort d’un proche, mais on ignore si l’on est sous la merci d’un État loup-garou.

L’éducation, pour sa part, renvoie à une véritable catastrophe. Selon un rapport de l'UNICEF (2019), plus de 200 000 enfants sont abandonnés à travers les rues et plus de 300 000 sont assignés à la domesticité. Ce qui signifie que le chiffre des enfants non scolarisés estime à plusieurs centaines de milliers. Des centaines d'autres sont quotidiennement pendus à la queue des camionnettes avec des culottes déchirées et tatouées de saleté, parfois pieds nus, dos nus, poudrés de poussière, tout en s’exposant à la chaleur infernale du soleil. D’autres se tiennent dans des points stratégiques pour essuyer les voitures des assaillants pour quelques petites pièces. Ils sont des adolescents et des jeunes pleins d’avenir et du désir d’apprendre et de servir leur pays, mais ce dernier est pris en otage par une mafia dirigeante qui ne les veut pas, les répudie, les bannit de son projet cruel et vide de sens.

Droits au travail et au loisir

Nul n’a besoin d’être un bon analyste ou économiste pour voir que la quasi-totalité de la population haïtienne n’a pas accès au travail. D’ailleurs, on vit même dans une société de chômage. En plus, nombre sont ceux qui ont un emploi, mais ne l’aide pourtant à se soustraire du chômage (déguisé), en raison d’un salaire précaire ne leur permettant pas de satisfaire même leurs besoins les plus élémentaires. Privés du travail comme facteur d’intégration, d’identité, de catégorisation sociale et de réalisation de soi, ces pauvres gens sont repoussés jusqu’aux marges extrêmes de la société, éprouvent une crise identitaire aiguë, sont catégorisés parmi les morts ambulants dénués de capacitation. Inutile de parler de loisir quand on est soumis à la plus grande précarité. Une vie de dur combat qui se gagne au jour le jour ne saurait inclure de loisir, lequel est un véritable facteur intégrationnel (Dumazedier Joffre, 1974).

Récapitulons

En somme, si un individu n’existe que par la jouissance de ses droits lui conférant dignement son humanité, lorsqu’il s’en est dépouillé, il est passé automatiquement de la vie à la mort et devient un mort vivant. Pour ainsi dire, la masse défavorisée haïtienne, confrontée à de multiples privations qui font de leur vie un calvaire à endurer au quotidien, ne compte pas de vivants, mais de morts ambulants. Car, leur existence physique n’est qu’une ombre personnifiée.

Certes que l’on n’offre pas une analyse exhaustive de cette réalité si complexe, mais il est à déduire qu’en Haïti, on ne meurt pas, on disparait. Car, on ne saurait mourir sans avoir vécu. Comment vivre dans un pays où l’humanité de la majorité absolue de sa population n’est qu’une ombre personnifiée ? Existence au rabais, société de mépris ou état de bassesse qui exige chez l’individu haïtien une inévitable réappropriation de son humanité. D’ailleurs, une société en parfaite déliquescence comme la nôtre ne peut abriter que des dépouilles. Réanimation d’urgence. Sinon, cette descente vers l’abime ne ferait que s’accélérer pour offrir le chaos total sur la terre sacrée d’Haïti, symbole de la liberté et de la justice.
Serge BERNARD ;
Sociologue & Activiste politique ;
bernardserge47@yahoo.fr
Références

Apostel, L. (2001) Population, développement, environnement : pour des regards interdisciplinaires. Paris, L’Harmattan, p. 13
Banque Mondiale (BM). 2019, 4 avril. Haïti, Présentation. 3 p.
Dumazedier, J. (1974). Sociologie empirique du loisir : critique et contre-critique de la civilisation du loisir. Paris, Seuil.
Leroux, N. (2008). Qu’est-ce qu’habiter ? : Les enjeux de l'habiter pour la réinsertion. VST-Vie sociale et traitements (97), pp. 14 à 25.
Rousseau, J-J (1762). Émile ou de l’Éducation.Paris, Garnier, 664 p.
Saint-Preux, P. (2018, 17 décembre). Radiographie du budget 2018-2019. Le Nouvelliste, 3 p.
Sfeir-Younis, A. (2004). La violation des droits humains comme déterminant de la pauvreté. Revue internationale des sciences sociales, 2(80), pp. 357-360
UNICEF. Les enfants des rues, les travailleurs non alignés de la République. Rapport du 5 juin 2019.
https://www.banquemondiale.org/fr/country/haiti/overview




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