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Pour qui sonnera le glas ?

Pour qui sonnera le glas ?



Jean Paul Sartre écrivait « La vie humaine commence par l’autre côté du désespoir ». Lorsque j’avais lu ces mots pour la première fois, je n’avais pas conscience de toute la dimension et du caractère hautement philosophique qu’ils supposaient dans leur simplicité. Plongé dans une lecture purement académique et voulant acquérir des connaissances pour je ne sais plus quelle étude, la sagesse et la complexité de cette citation, anodine en apparence, m’échappaient… jusqu’à aujourd’hui.

Le caractère « non sacré » de la vie.

Hier encore, je discutais avec un de mes amis et je faisais valoir mon point de vue sur l’universalité de certaines valeurs morales. Comme quoi, la notion du bien et du mal, malgré son apparente relativité, charriait dans ses prémisses un caractère sacré qui transcenderait les civilisations et le temps. Parlons peu, mais parlons bien. Y aurait-il un « bien » universellement reconnu comme tel ? et aussi, pourquoi pas, y aurait-il un « mal » universel ? Prenons par exemple cette notion de « vie humaine » dont Sartre fait mention, certains disent qu’elle est universellement sacrée. Ne serait-ce pas utopique de croire qu’il y aurait un caractère sacré à la vie qui s’imposerait à tous comme une norme universelle ? Ceux qui croient que la vie humaine est sacrée et qu’il faudrait la respecter, voire la protéger, n’ont probablement pas vécu là où elle semble n’avoir aucune importance.

En guise de paradoxe, je pourrais prendre plusieurs exemples pour démontrer ce que j’appellerais le caractère « non sacré » de la vie humaine. Le pilote d’un drone militaire qui se trouve à des milliers de kilomètres, bien calé dans son fauteuil et les yeux rivés à son écran de jeu vidéo, qui par simple pression sur un bouton prendra la vie de dizaines d’innocents dont il ne voit même pas le visage… considère-il la vie humaine comme étant sacrée ? Cette approche de la question pourrait paraitre simpliste au prime abord. Je n’en disconviens pas. Tuer est un acte bien plus complexe, mais seulement si on considère la vie comme sacrée et importante. Lorsque tuer devient un simple gagne-pain, lorsque celui qui tue n’a aucune envie de sacraliser cet acte qui souvent lui paraitrait insignifiant, lorsqu’on vit dans un pays où mourir n’a pas plus d’importance que perdre quelques cheveux, il faut bien croire que cette vie humaine n’aurait rien de sacré… du moins pas pour certains.

Qui sont ceux qui meurent ?

Une mère de famille, éducatrice et écrivaine, ainsi que son mari ingénieur, sont froidement exécutés chez eux sous les yeux hagards de leur fils adolescent. Deux jeunes danseurs reviennent d’une répétition, portés disparus pendant quelques jours, leurs corps sont retrouvés calcinés. Un cadre de la Banque centrale, diplômé de grandes universités nord-américaines, assassiné chez lui avec sa conjointe. Je pourrais continuer ainsi pendant longtemps à citer ces cas d’assassinats survenus en l’espace de quelques jours en Haïti. Mais je m’arrêterai à ce dernier, celui de ce cadre de la Banque centrale… pourquoi ? parce que je l’ai connu.

Il avait un nom, il s’appelait Novella Bellamy. Nous avions presque le même parcours, presque le même âge. Et comme moi, il avait grandi en Haïti et fait des études universitaires au Canada. Il avait renoncé à la vie nord-américaine pour venir mettre ses acquis académiques au service de son pays. Il avait une famille, une conjointe et des enfants… un peu comme moi. Il avait des rêves et certainement des ambitions. Passionné d’élégance vestimentaire, il avait un goût prononcé pour les belles cravates et les beaux habits… moi aussi.

Mais Norvella n’aura pas survécu pour lire ces mots que j’écris aujourd’hui dans la douleur et le désespoir. Norvella a été tué, non pas par quelques balles assassines tirées par quelqu’un pour qui la vie n’a rien de sacré, mais plutôt par une société où les citoyens auront longtemps renoncé à valoriser la vie humaine comme importante. Norvella a été assassiné par un système où l’impunité est devenue la règle et l’insouciance la norme. Paradoxalement, ceux qui meurent ici en Haïti, sont souvent ceux qui croient en la valeur de la vie. Ceux qui se luttent pour rester en vie malgré les difficultés, malgré les précarités, malgré les pandémies. Malheureusement, ceux qui meurent en Haïti, sont souvent ceux qui se battent pour inventer la vie et la maintenir, comme Norvella.

Qui sont ceux qui tuent ?

Qui sont ces assassins au cœur de pierre et à la gâchette facile ? qui sont-ils, ces anges de mort et ces virtuoses du macabre ? Ces êtres qui se font volontiers l’instrument de la fatalité la plus abjecte et qui perpétuent ces meurtres sordides… d’où viennent-ils ?

Ils sont à la fois plusieurs, mais aussi personne ! Ils sont à la fois de partout et de nulle part ! Mais ils ne sont pas innommables. Nous les connaissons. Ce sont parfois ces enfants abandonnés et brisés qui ont grandi dans les rues, livrés à eux-mêmes et aux vicissitudes de la vie dès leur plus jeune âge et qui deviennent des proies faciles pour des prédateurs de toutes sortes. Ceux sont aussi ces jeunes rejetés par une société ignorante des notions les plus élémentaires d’inclusion et de justice sociale, ne leur laissant ainsi d’autre choix que d’adopter le crime comme unique expression de leur misérable existence. Ceux sont, parfois aussi, ces pères de famille ne trouvant aucun autre moyen pour assumer leur responsabilité paternelle, si ce n’est que de s’armer pour dérober un autre père de famille, un peu moins désespéré.

Mais ce sont surtout, ceux qui avaient solennellement juré sur leur foi religieuse d’être les défenseurs de la veuve et de l’orphelin… ceux qui avaient promis d’assurer le bon fonctionnement des institutions et de la société en générale… ceux qui avaient promis de servir mais qui au contraire se font servir indécemment… ceux qui par leur lâcheté et leur laxisme refusent de prendre les actions nécessaires pour arrêter ces meurtres… ceux et celles qui se font attribuer des rôles et des fonctions dont ils savent pertinemment ne détenir ni les compétences ni les capacités pour les remplir… Ce sont surtout ceux-là les vrais meurtriers, car le système se nourrit de leur énergie négative, de leur incompétence et de leur laxisme. Ce sont eux les vrais commanditaires de ces crimes !

Le glas a sonné encore une fois. Norvella est parti ! Nous n’entendrons plus son rire strident unique lorsqu‘il est content. Ses rêves d’une société plus juste, plus égalitaire, plus inclusive, ont été noyés dans une mare de sang. Son envie de vivre lui a été refusée par cette même société qu’il a voulu changer par ses engagements. Le glas a sonné et elle sonne encore, annonçant que la mort rôde dans les parages et que notre existence n’est pas plus importante que celles des autres. Notre vie n’est pas plus sacrée que nous le croyons.

Le glas c’est le rire de la mort dit-on. Elle a sonné et elle sonnera à nouveau. Aujourd’hui nous pleurons Norvella… Demain, qui sait ? Peut-être ce sera moi… quelqu’un de ma famille, ou un de mes amis ? On n’en sait foutrement rien. Au détour d’une rue ou dans un lit, la mort n’attend pas de script et n’a pas besoin de mise en scène. Elle frappe inexorablement et nous rappelle la fragilité de notre existence. Dans ce pays de tous les maux et de toutes les privations, ce pays de toutes les souffrances et de toutes les douleurs, nul ne peut prétendre savoir pour qui sonnera le glas !

Paulson Pierre Philippe




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