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Pourquoi l’échec des luttes populaires en Haïti ?

Pourquoi l’échec des luttes populaires en Haïti ?



Introduction

Comme l’on serait tenté de le croire, la situation critique d’Haïti n’est pas due à la passivité du peuple. Dès le lendemain de 1804 à nos jours, l’histoire nous rapporte une série de luttes populaires s’inscrivant dans une logique d’abattre la pauvreté, la corruption, les injustices et les inégalités sociales pour enfin garantir une ère de bien-être aux dignes héritiers et héritières de l’immortel, Jean-Jacques Dessalines. Telles que : l’insurrection paysanne avec Goman, les soulèvements des Piquets et des Cacos, les mobilisations populaires de 1946 et 1986, le « GNB (Grenn nan Bouda) et « Rat pa kaka » ayant propulsé la chute de Jean-Bertrand Aristide, auxquelles s’ajoutent les récentes manifestations populaires contre le régime PHTK. Comme le soulignent les écrits de l’historien haïtien, Michel Hector (2000), c’est une trajectoire historique tachée d’incessantes mobilisations populaires.

Au travers de ces mouvements exprimant la fureur d’un peuple en coma de misère et aux confins de résignation, des milliers de fils et filles de la République ont succombé. Humiliés, méprisés, répudiés, mais indignés, les Déshérités de la nation se sont maintes fois montrés invincibles aux oppressions diverses dont ils sont la cible idéale. Aux chants des balles des forces de l’ordre, aux assauts des snipers et des mercenaires ravitaillés par la mafia au pouvoir, ils marchent au pas de Capois-La-Mort pour chambarder ce système de prédation.

En outre, les récentes manifestations populaires pour la restitution du fonds Petrocaribe dilapidé par les trafiquants au pouvoir décèlent la profondeur et le poids de la corruption escortée par les génies du mal. Des marées humaines ont jonché les rues de la capitale et d’autres villes durant plus d’un an et comptent plus d’un millier de victimes. Des rapports de la Cour des Comptes et du Contentieux administratif se suivent. Aucune enquête n’est diligentée, aucune procédure n’est engagée, aucun procès n’est tenu. Si les mouvements sociaux seuls sont porteurs de changement social, pourquoi, malgré les luttes épisodiques menées par le peuple haïtien, elles ne parviennent jusqu’à date à nous faire accoucher un changement social ?

Qu’est-ce qu’on entend par mouvement social ?

Le mouvement social est selon le sociologue Alain Touraine (1978), la conduite collective organisée d'un acteur de classe luttant contre son adversaire de classe pour la direction sociale de l'historicité dans une collectivité concrète. Il vise essentiellement à destituer un ordre social, politique ou économique jugé défavorable à l’ensemble des citoyens affectés. Il exige un changement comportemental et institutionnel. L’action est alors munie d’une fonction socio-politique cardinale, celle de médiation entre la société civile et l’appareil gouvernemental. Pour ainsi dire, il est à la fois un mobile d’accélération, de rectification et de régulation de l’action publique. Pour l’auteur, l’histoire de toute société n’est qu’une histoire de luttes. D’où son concept d’ʺhistoricitéʺ exprimant l'action créatrice par laquelle la société se transforme et se produit elle-même à travers la lutte et le conflit. Mais, pour être effectif, Touraine exige trois (3) principes à tout mouvement social: ʺ identité, opposition et totalitéʺ.

Les attributs inhérents aux mouvements sociaux

Étant porteurs du changement social, les mouvements sociaux s’accrochent de plus en plus dans nos sociétés à définir des actions liées au changement. Des actions qui ont la capacité de combattre un ordre social ancien ou nouveau et transformer les rapports de force et les mécanismes de décision. Pour y parvenir, trois principes s’imposent :

1) L’identité/collectivisme

Par évidence, tout ce qui se dit social n’est qu’un substrat de la société. Étant une production des sociétés, le collectivisme demeure l’un des critères permettant de définir tout mouvement social. C’est pourquoi celui-ci se courbe sous l’ordre de la concertation et se définit suivant un cadre organisationnel. Car, ses effets dépendent de son organisation et du degré de mobilisation de ses acteurs. Cette manière de s’organiser et de se mobiliser est tributaire d’un sentiment d’appartenance. Raison pour qu’une identité soit acceptée.

2) Le principe d’opposition

Tout mouvement social s’est érigé contre un système quelconque. De fait, il ne peut être organisé que s’il peut nommer son adversaire. Son action ne présuppose pas cette identification. Une présupposition qui ne se découlera que par ceux à qui les revendications sont adressées. À cet effet, c’est le conflit qui fait surgir l’adversaire et forme la conscience des acteurs en présence. On ne peut parler de principe d’opposition que si l’acteur se sent confronté à une force sociale générale en un combat qui met en cause des orientations générales de la vie sociale.

3) Le principe de totalité

Toute volonté d’organiser ou de s’engager dans un mouvement social découle obligatoirement d’un malaise ou d’une nécessité qui gêne ou paralyse le bien-être commun. C’est-à-dire que les mouvements sociaux sont construits à partir des motifs bien spécifiques et mettent en avant des revendications ou la défense d’une cause. Et c’est à partir de cette capacité de révolte que les sociétés détiennent le pouvoir d’agir sur elle-même.

Analyses de l’échec des luttes populaires en Haïti au regard de ces principes

Au travers de cette partie, on va essayer de produire une étude analogique, en décelant les handicaps sociaux, lesquels rendent les mouvements sociaux haïtiens stériles.

1)De l’atomisation des visions

Exigeant le collectif et non l’individualité, tout mouvement social résulte de la combinaison des volontés individuelles pour s’ériger en une volonté unique exprimée via des besoins communs. Les individus doivent, pour ce, être cimentés par un sentiment collectif. Cependant, les mouvements haïtiens se font semblant collectifs, pourtant individualisés au fond ; du fait que les acteurs ne s’entendent pas. Leur solidarité est circonstancielle, mais chacun voit d’abord son intérêt. Animés par l’appât du gain personnel, les mouvements sont toujours contrariés. L’argent s’est substitué aux valeurs et laisse, par conséquent, s’affirmer la discorde. Ce qui mène droitement vers une crise perpétuelle, soit une dérive sociétale.

Considérons d’abord le «GNB » qui, piloté par des jeunes professionnels et universitaires a pu parvenir à renverser le président Jean-Bertrand Aristide. Ce groupe de pression se termine malheureusement entre confusion et absorption. Ensuite, les G8 et G30 formés suite aux résultats insatisfaisants des élections présidentielles du 9 octobre 2015, ces groupes sont dissous aussitôt l’annulation des dites élections ; par le fait que les acteurs sont incapables de s’entendre et de soumettre la candidature d’un seul choisi d’entre eux. L’important pour chacun, c’était de devenir président, mais non vraiment de lutter pour des élections honnêtes et démocratiques. Tout cela est émané du défaut d’un sentiment collectif. Puisque les sentiments seuls peuvent nous réunir et non l’intérêt qui mène vers l’égoïsme, note le sociologue Auguste Comte (cité par Christian Laval, 2012).

2) De l’instrumentalisation des mouvements sociaux haïtiens

Ces contradictions sociales évoquées se sont manifestées essentiellement sous la forme de mouvements populaires plus ou moins politisés, sporadiques et discontinus. Le sens tordu attribué à la politique donne l’impression qu’il enveloppe tout. Les partis politiques se donnent exclusivement pour mission de prendre le pouvoir. La politique devient alors un champ de compétition pour la prise du pouvoir et non l’expression d’une volonté pour la contribution au bon fonctionnement de la société. À cet effet, les mouvements sociaux sont souvent utilisés comme des instruments pour déstabiliser le pouvoir en place. Les revendications sont des causes occasionnelles, mais le facteur fondamental n’est que créé une tension politique visant à dévoiler l’incompétence du gouvernement. Au fond, on ne vise pas la transformation de l’ordre sociopolitique. De là, on pourrait dire que ces mouvements sont certes patentés par le populisme, mais instrumentalisés politiquement par les différents groupes oligarchiques disputant le pouvoir.

En outre, les mouvements revendicatifs sont utilisés par les acteurs comme un moyen pour fortifier leur capital social, économique et politique. Il leur parait comme un levier d’ascension et de mobilité sociale. C’est toute une façon de montrer leur leadership aux yeux des autorités en vue d’être promus à de hautes fonctions dans l’administration publique, vu l’éventuel danger qu’ils représentent pour le pouvoir en place. Ce faisant, la durée de la lutte correspond à l’obtention d’un emploi ou d’autres privilèges suffisant à faire taire. Ces acteurs sont des manipulateurs, des patriotes déguisés. L’ayant bien constaté, Sabine Manigat (2011) postule que le leadership de ces mouvements se revêt souvent d’un caractère charismatique et arbore ou exploite une vision dichotomique de la société et du conflit social. Ce qui affecte définitivement la légitimité du profil social et radical arboré par le mouvement social haïtien depuis ses débuts. Or, selon Touraine (op. cit.), c’est le conflit qui constitue et organise l’acteur ; c'est-à-dire que l’identité de l’acteur ne peut pas être définie indépendamment du conflit réel avec l’adversaire et de la reconnaissance de l’enjeu de la lutte.

3) Des acteurs marionnettes

Vouloir construire leurs capitaux ou bénéficier d’une ascension ou mobilité sociale ne fait pas des acteurs seulement des manipulateurs, mais également des marionnettes. L’obsession d’affranchir d’un rang social au bas de la hiérarchie sociale, leur enlève toute autonomie. Ils ne sont plus maitres d’eux-mêmes, étant conditionnés. Comme l’aurait dit le sociologue allemand, Max Weber (1919), placés sous l’égide d’une éthique de responsabilité, l’agir de nos leaders se mesure à l’aune des actions rationnelles en finalité, lesquelles se démarquent des valeurs. La fin justifie les moyens devient la règle du jeu. La soif du pouvoir et le désir de gouverner leur ont laissé vils et futiles.

Cette instrumentalisation se fait généralement par les Bourgeois, les partis politiques et la communauté internationale qui les financent et les engraissent. De là, il y a lieu de souligner deux types d’acteurs dans la dynamique des luttes populaires haïtiennes : ʺacteurs directs et acteurs indirectsʺ. Les acteurs directs sont les leaders ou les militants politiques à la tête des mouvements. Les acteurs indirects sont ceux qui les financent et imposent leurs volontés. Qui finance commande. Ne faisant qu’exécuter la volonté de leurs patrons, les acteurs directs jouent un rôle d’arrière-plan et les acteurs indirects, eux, jouent le rôle de premier plan. Indexant la société civile et la main étrangère, Lesly Péan (2009) parle de corruption binaire (Etat-Peuple) et triangulaire (Etat-Peuple-Etranger) et en forge l’acronyme "MALPAS" qui résume la sale réalité qui nous assombrit, lequel groupe les composantes suivantes : Malversations, Arrangements, Lois, Pratiques, Aménagements, Silence. Complot !

4) L’insouciance de l’État haïtien

Dans «l’État moderne et ses fonctions », Paul Leroy-Beaulieu (1900) affirme que l'État est au corps social ce qu'est le cerveau au corps humain. Aucune société ne saurait être prospère avec un État qui se démarque de ses fonctions. Car, de même que l’affectation du cerveau produit le déséquilibre de la pensée, un État insouciant ne peut s’offrir qu’une société en pleine décadence. Le pire pour nous, au lieu de se soucier aux gémissements de ses sujets, résoudre les problèmes qui assaillent la population, l’État haïtien préfère plutôt d’acheter la conscience des leaders via des avantages divers afin de compromettre les mouvements. N’ayant pas une certaine détermination à chambarder le système, les leaders se sont humblement pliés aux offres. C’est un État qui ne se soucie que de son confort. Et ce dernier ne serait rempli qu’au prix de l’appauvrissement des masses défavorisées. C’est pourquoi, l’État insouciant est sourd et aveugle. Au lieu voler au secours d’un peuple à l’ultime nécessité, il préfère de l’ironiser en pleurant sa cause plus fort que lui même.

Conclusion

En somme, cette analyse critique de l’échec des luttes populaires haïtiennes au regard des principes fondateurs de collectivisme, d’opposition et de totalité permet de supposer que la stérilité de nos luttes populaires serait due à l’absence des idées directrices et des leaders charismatiques. Diaboliquement dépouillés de leur dignité, ils se dressent en de véritables mercenaires qui profitent de la naïveté du peuple avec tant de maestria. Conditionnées et instrumentalisées, ces luttes marquant la trajectoire historique du peuple haïtien ne sont que des défilées carnavalesques dépourvues d’orientation idéologique et qui n’apportent que de la fatigue et de larmes. On n’est jamais parvenu à enrayer le système. Au contraire celui-ci nous absorbe. L’imaginaire collectif sous contrôle.

Mais, si malgré ces diverses luttes, cela ne rime à rien, doit-on cesser de lutter ? Loin de là ! Au contraire, on doit s’engager davantage. Car, lorsque l’on a beaucoup combattu et que l’on n’a pas gagné, c’est que l’on n’a pas assez ou bien combattu. Le forfait ou l’abandon n’est pas une option de combattant. Quand on se déclare forfait ou abandonne, on devient doublement victime d’une bataille qu’on aurait pu gagner. Changement de plan. Redéfinir son plan de bataille, radier ses imposteurs-renégats déguisés en leaders doit être la nouvelle stratégie de combat adoptée par le peuple. D’ailleurs, on ne saurait délivrer Haïti que par le déracinement de la corruption et le rejet du néolibéralisme (Franck Laraque, 2003). Et démanteler la corruption n’est possible qu’au prisme des mouvements sociaux.

Serge BERNARD ;
Sociologue, Activiste politique,
& Etudiant en science juridique ;
Facebook/Twitter: Serge Bernard de Mazamby;
Email:bernardserge47@yahoo.fr


Bibliographie

Hector M. (2000). Crises et mouvements populaires en Haïti. Montréal, les Éditions du CIDIHCA, 206 p.
Laraque, F. (2003). Haïti: la Lutte et l’Espoir. Montréal, CIDIHCA, pp.23-50.
Laval, C. (2012). Ambition sociologique. Paris, Gallimard, 373 p.
Leroy-Beaulieu, P. (1900).l’État moderne et ses fonctions. Paris, Journal des Économistes, 487 pp.
Manigat, S. (2011).Haïti : un mouvement social entre dérives et confiscation. In Alternatives Sud, Vol. 18, pp 180-187.
Péan, L. (2009). Aux origines de l’État marron en Haïti (1804-1860). Port-au-Prince, éditions de l’Université d’État d’Haïti.
Touraine, A. (1978). La Voix et le Regard, Paris, Seuil, 315 p.
Weber, M. (1919). Le savant et le politique. Paris, Union Générale d’Éditions, 186 p.




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