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Complaintes de l'avenir d'un pays pendu à la queue d'une camionnette

Complaintes de l'avenir d'un pays pendu à la queue d'une camionnette



C’était un lundi aux environs de midi, je m’apprêtais à quitter la ville du Cap-Haitien pour rentrer à Ouanaminthe. J’ai pris une camionnette et je m’en suis descendu devant la station Cap-Ouanaminthe. Y pénétrant, j’étais forcé de m’en filer par peur de mourir par asphyxie. Car, l’odeur répugnante que dégagent les "piles fatras" postés tout au long de la gare me gêna l’inspiration. Aussitôt, je me suis dirigé vers l’entrée ; bousculé et fourvoyé encore par un amas de débris, je suis allé prendre refuge droitement sous la station de l’essence, sise à quelques mètres. Pauvre diable ! Pourtant, des dizaines de marchandes s’y installent, s’y pavanent et s’y mangent quotidiennement, depuis l’aube jusqu’au crépuscule, en quête d’un "sove site". « Pafwa move lavi konn fè w bouche nen w pou w bwè dlo santi »

Hélas ! Jonchée de résidus et entourée d’une rigole de mare, cela ne semblait pas résoudre l’affaire : « se tankou kouri lapli, tonbe larivyè ». Mais, je ne vais pas trop m’attarder sur ces étranges évidences. Étant debout, j’ai vu batailler deux adolescents pour emmener chacun un passager bien costumé à bord. « Eyyy ! Nou twò sal, pa touche m nn, bann ti san benyen », clama sévèrement l’homme à cravatte. A contrario, l’un des deux garçons a sagement répliqué : « Pa fache sitwayen, se travay n ap travay menm jan tankou w ». C’est de la culture, hein ! Encore pour des garçons appelés "kòchon kamyon". Étant à la queue de la camionnette, l’un d’entre eux me regarda, me fit signe et me dit : « Ti resan, ann lage non ». Il descendit et vint me prendre par la main. J’y ai monté et on démarra.

J’ai bien observé les passants depuis le démarrage jusqu’au carrefour Madeline. J’ai vu des incessants va-et-vient, mais surtout des élèves qui venaient de l’école et d’autres qui y partaient. J’ai regardé ensuite autour de moi et j’ai vu croquer à la queue de la camionnette un pauvre garçon plein de fourgue, d’ardeur de travailler et qui aurait pu s’offrir un bel avenir. Sous un soleil tapant à l’infernal et au travers d’une route brumée de poussière, il ne cessa de chanter ce refrain : « Wanament ! Wanament !! Wanament Trapde... !!! ».
Soudain, j’ai entendu un bruit et vu courir les gens deçà-delà. Après quelques instants, je me suis rendu compte que c’était de la pluie. Tout le monde s’arrangea vitement vite afin d’éviter d’être atteint par les gouttes de pluie. Aussitôt, j’ai regardé le pauvre garçon croqué derrière la camionnette, vêtu d’un caleçon déchiré et tatoué de saleté, d’un "jalap" compressé au train d’un parachute et visage poudré de poussière. Je me suis dit à l’esprit, comment va-t-il s’éviter d’être trempé ? Euh ! Une pluie d’averse se survint et s’abat durant une vingtaine de minutes au déshérité. Là-dessus, trempé, envahi de fatigue et tremblant, le garçon s’appuya au bord de la camionnette et commença à "kabicha" (emporté par un léger sommeil). Tout d’un coup, il fit un coup de tête et alla se jeter par terre. « Amwey, anmwey anmwey ! », crièrent les passagères à bord. Miraculeusement, je l’ai saisi de justesse par le bras. Sursauté, le garçon trembla et nous salua d’un sourire de saisissement. Les cris ont poussé le chauffeur à s’arrêter et demanda : Que se passe-t-il ? Votre contrôleur a failli laisser sa peau, répondit un passager. Indigné du non professionnalisme de l’enfant, le chauffeur lâcha furieusement : « parese vre ! Ou fè l favè l pa konprann sa. Talè m pa dedjape l nan bouda machin lan ». Vous êtes indigné, n’est-ce pas ? Oui, c’est une grande faveur. Car, des milliers d’autres enfants aspirent à garder la queue de sa camionnette. Soyons réalistes !

Effrayé par ce drame, le garçon fut saisi par un silence timide et regrettant pendant que les passagers se blaguèrent. Après un instant, j’ai vu déborder un ruisseau de larmes de ses yeux. Et je lui ai dit amicalement : qu’est-ce qui te fait pleurer ainsi frérot ? C’en est ainsi mon ami. Ça peut changer. Et il m’a ainsi répondu désespérément : « Vous n’en savez rien "Resan". Si j’étais mort ou blessé, qui s’occuperait de mes deux petits frères, de ma petite sœur et de ma pauvre mère ? Il y a quelques années depuis que cette vie d’insignifiance m’a pris au dépourvu. Depuis, rien n’a changé, rien ne semble pouvoir être changé, personne ne s’en inquiète. La saison de l’espoir semble disparaitre à tout jamais. Peut-on espérer de récolter sans avoir semé ? Il parait que notre champ ne pousse que du désespoir. Ici, c’est le terrain de la fertilité du mal. Alors, je vous passe ma vie en épisodes :

Je suis d’une famille de 4 enfants, dont j’en suis l’ainé. Bien avant, ma mère était une marchande ambulante, mais par faute de moyens financiers de poursuivre ses pèlerinages de rue, elle était devenue une servante. Elle sortait de chez elle quotidiennement depuis l’aube pour rentrer au crépuscule, et parfois plus tard. Parfois, elle rentrait aux yeux mouillés, étant lassée et vilipendée par les regards dédaigneux et les propos obscènes de Mme « Gran Zouzoun » et de ses « Chantoutou ». Malgré qu’elle cuisinait pour la maison de « Gran Zouzoun », elle passait ses jours à jeun et rentrait au ventre creux quand elle se rappelait qu’elle n’a pas pu rien laisser pour nous à la maison. Elle chantait toujours en travaillant juste pour compenser ses douleurs et ses souvenirs troublants. Elle dit toujours ne pas pouvoir se rassasier de mets succulents pendant que ses enfants crèvent de faim. Après avoir cuisiné suivant un riche menu, elle passait chez une cliente de produits alimentaires pour acheter à crédit un gobelet de riz, un verre d’huile… pour manger en famille. Pour vous, c’est de la pure tragédie, mais pour nous, la voir venir avec ce sachet pendu à la main était une délivrance. Parfois, elle l’accrochait dans ses bras comme un bébé par mesure de précaution. Car, c’était le seul espoir de toute une famille.

D’habitude, si un dimanche nous avions de la chance de manger "diri ak sòs pwa", on dirait que c’est de la manne pour Israël. Sachant la maison où travaillait ma mère, elle aurait pu nous conserver et apporter quelque chose depuis le coffre de Mme « Gran Zouzoun » dans sa robe, mais celle-ci lui a dit furieusement un jour qu’elle ne peut pas nourrir et rémunérer la mère, le père et les enfants, en même temps ; ce n’est pas elle qui nous a créés et qui est responsable de notre sort, non plus.

Ma pauvre maman devait cuisiner, faire de la lessive, s’occuper des tâches ménagères et des enfants à la fois. Le "Jonas" et les "Chantoutou" (le garçon et les deux filles de Gran Zouzoun) de la maison ne s’arrêtaient pas de se salir, en faisant des courses par terre et d’approvisionner la maison en débris à chaque passage. Ils ne devaient porter un vêtement deux fois suivi sans être lavé. Ma mère avait toujours du boulot. Le pire c’est qu’elle était infantilisée. Les enfants haussaient la voix sur elle comme bon leur semble, mais quant à elle, elle devait se soigner d’un ton soumis en s’adressant à ces petits nobles mal élevés. Un plat de frustrations, de honte et de mépris lui est offert quotidiennement. Malgré tout, ma mère s’est toujours montrée déterminée. Elle n’a jamais baissé les bras. C’est une femme courageuse que la misère ne saurait plier à la bêtise.

Mon père, pour sa part, était un homme brave. Il était ferblantier. C’était sa principale source de revenus pour nourrir sa famille. Avant, il était gardien affecté à une école nationale de la zone où il a passé 10 ans de corvée sans être rémunéré. Mais, on avait quand même de l’espoir parce qu’on dit souvent que « Leta pa konn pran kòb moun. L ap ba ou tout yon kou ». Après une décennie de corvée, le directeur lui a annoncé que le Ministère de l’Éducation nationale vient de nommer un autre gardien à sa place sans aucune compensation. Car, il n’a pas été nommé ou lié par un contrat. Cet « autre gardien » en question est le tonton de l’une des concubines du directeur. Bien que mon père fût un homme doux qui ne cautionnait pas la violence, il était quand même furieux. Mais la raison du plus fort est toujours la meilleure. Depuis lors, il était traumatisé et déprimé. Il se parlait tout seul à chaque instant. Certes qu’il n’était pas rémunéré, mais c’était un homme apprécié de tous. Les professeurs l’ont toujours tendu la main lorsqu’ils ont reçu leur salaire. Une fois chassé, mon père devient errant. Une fois, il pensa à devenir « travayè kamyon », mais vu son bel âge, il s’estima insensé de se mettre sous les ordres d’un chauffeur qui aurait pu être son fils. Le respect ne s’incline pas toujours devant la misère.

Subitement, il tomba malade. Le médecin nous a dit qu’il lui fallait être opéré de toute urgence. Le frais de l’opération s’estima lors à 25 000 gourdes. Le chirurgien qui était chargé de lui nous a dit qu’il ne pouvait pas lui opérer gratuitement, mais lui expliquant la situation financière de la famille, il nous a fait don de 10 000 gourdes. Il resta alors des savoirs qui contacter pour les 15 000 gourdes. Nous avons essayé de contacter le directeur de l’École publique où il a rendu service pendant dix ans, celui-ci nous a ironisé en disant qu’il ne peut pas demander aux élèves de cotiser pour nous venir en aide. N’ayant aucun ami, aucun proche ou membre de famille à qui pouvions nous adresser, nous nous sommes rendus à l’église que fréquentait mon père. Le pasteur nous a dit que le temple est en pleine construction et qu’il ne peut pas oser penser au décaissement. Le Saint-Esprit lui a parlé maintes fois de finaliser le travail, il ne peut plus résister à la voix de Dieu. Il nous a dit d’attendre qu’il convoque le comité dimanche prochain pour avoir l’autorisation de nous faire une offrande spéciale (Là, nous sommes le lundi 5 mai 2014). Si le comité l’approuve, l’annonce sera faite le dimanche 11 mai et l’offrande sera recueillie le dimanche suivant, soit le 18 mai 2014 ; alors que mon père aurait dû être opéré le jeudi 8 mai 2014 et emmené au bloc opératoire depuis le mercredi 7, pour les préparatifs nécessaires.

Pour finir, il nous a dit que la seule chose qu’il peut nous fournir entre-temps c’est de la prière. Pauvre maman, elle n’en pouvait rien faire. Le vendredi 9 mai, l’état de santé de mon père s’est empiré et il succomba aux douleurs, le jour suivant, soit le samedi 10 mai 2014. Bien que je n’aie eu que 8 ans, je ne saurais oublier les dates qui ont assombri toute ma vie et l’ont transformée en un Sahara de "hélas". Le lendemain, en annonçant sa mort, le pasteur a fait éloge de la bonté et de la générosité de mon père et a affirmé que c’est Dieu qui l’a appelé. Pauvres débiles que nous étions, nous en avons trouvé du réconfort. Mon père est parti, je me suis fait initier dans le métier de Contrôleur. Car, c’est moi le père, depuis.

J’ai eu la chance d’aller à l’école à l’âge de 8 ans dans une école communautaire fonctionnant seulement le soir, au prix de 1 500 gourdes par année. Je travaillais de 5 h du matin à 6 h du soir pour payer mes frais de scolarité. Parfois, tellement fatigué, je n’ai pas pu suivre les cours, j’ai dû m’en aller dormir. Car, un rendez-vous m’attend de très tôt. Lorsqu’on avait un job d’une importante somme d’argent, j’ai dû dormir dans la camionnette pour ne pas retarder le voyage. Souvent, étant à la merci des moustiques et du froid, je n’ai pas pu fermer les yeux durant toute la soirée. Malgré mes sacrifices au quotidien, j’ai été renvoyé de l’école maintes fois pour ne pas pouvoir m’acquitter avec l’économat jusqu’à abandonner. Puisque, depuis que ma mère fut paralysée, c’est moi le père et la mère de la famille. Le médecin a dit que c’est l’œuvre de stress, sûrement causés par les aléas de la vie. Je me sens souvent tourmenté en voyant des enfants de mon âge en uniforme. Nous sommes tous nés, mais pas tous nés pour vivre. Certains sont nés pour vivre, d’autres pour souffrir. Mon père est mort et ma mère est paralysée à cause de notre pauvreté. Si l’argent ne fait pas le moine, la pauvreté, non plus.

Certains se moquent de moi, cependant, pour d’autres, c’est un travail d’honneur. J’ai des dizaines d’enfants qui me contactent presque tous les jours en vue de les aider à trouver une place comme la mienne. (Soupir !). Je regarde des enfants de mon âge qui lisent et écrire très bien, qui s’expliquent des films, des documentaires, des devoirs. Moi, je n’ai jamais eu la chance d’avoir une télé chez moi ; moi, je peux à peine écrire mon nom en ligne brisée. J’aurais pu être l’un d’entre eux, mais mon pays dit le contraire. Je suis vu comme un petit voleur parce que je n’ai pas les moyens de m’habiller correctement. Quand on me voit, on voit la nécessité, la privation, dont la tendance au vol ou à la bêtise. Je suis pris au désarroi. Quant à mes petits frères (11 ans, 9 ans), ils se traînent chaque jour sur la place publique de la rue 18 et à ses environs dans le culte de la mendicité et ma petite sœur (7 ans) reste à la maison avec ma mère pour prendre soin d’elle. Un plat de honte, de mépris, d’humiliations et d’indignation leur est servi tous les jours. Ma mère qui était une femme vaillante et infatigable est alors infantilisée. Souventes fois lorsqu’elle nous regarde et voit qu’elle ne peut pas nous aider, un ruisseau de larmes se déverse de ses yeux. Et me voici qui, dans mon enfance, a rêvé d’être un médecin (...) Enfin, un silence s’empara du garçon et resta muet jusqu’à notre arrivée.

Vous vous sentez grandement touché de l’histoire du pauvre enfant. Pourtant, des milliers d’autres connaissent des situations pires que lui et ne trouvent pas même la chance de se donner le grade de "travayè kamyon", plus de 200 000 sont abandonnés à travers les rues dans la mendicité, plus de 300 000 encore sont assignés à la domesticité. Quel opprobre !

Sans critiques et sans analyses, je vous laisse le temps de pénétrer vous-mêmes l'indigne situation dans laquelle s'accroupissent et se traînent des milliers de nos enfants prometteurs emprisonnés dans la plus grande précarité et pour qui la vie n’est qu’une série d'épreuves à endurer au quotidien. Poignardé et indigné, je vous exhorte donc à la méditation la plus minutieuse de notre sort. Ainsi, Notre Haïti, a-t-elle un avenir? En qui le peuple haïtien doit-il se confier pour s’affranchir de cette bassesse : lui-même, ses dirigeants ou la communauté internationale? Un État peut-il abattre le banditisme pendant qu'il s'en érige même en une fabrique ? Qu'attendons-nous pour nous soulever : la ruine totale du pays ?

Serge BERNARD,
le Citoyen indigné




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