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« LE FANTASME DU MAÎTRE »

« LE FANTASME DU MAÎTRE »



Dans une vidéo qui circule sur les réseaux sociaux, l’actuel président de la République, Jovenel Moïse, fait une déclaration fracassante : « En dehors de Dieu, personne d’autre que moi n’a plus de pouvoir sur la terre d’Haïti ». À bien comprendre celui qui, dit-on, a usurpé le titre d’ingénieur, le principe de la souveraineté nationale n’a guère de consistance en Haïti. Les dispositions des articles 58 et suivants de la constitution en vigueur sont donc mises en veilleuse.

Loin d’être anodine, la déclaration de Jovenel Moïse demeure conforme aux réflexes totalitaires d’un président qui n’accepte aucune réplique à ses élucubrations insensées. Irrespectueux des exigences démocratiques, Jovenel Moïse n’a pas su dissimuler outre mesure son refus du principe de la séparation des pouvoirs. Incontestablement, l’actuel locataire du Palais National succombe au « fantasme du maître ». Son inclination dictatoriale, mettant en péril les acquis démocratiques, devrait interpeller tous les secteurs de la vie nationale.

Endiguer l’arbitraire par la séparation des pouvoirs

Ayant vécu dans un contexte marqué par l’absolutisme royal, Montesquieu adoptait une conception plutôt pessimiste de la relation de l’homme au pouvoir. « C’est une expérience éternelle, remarque-t-il, que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ; il va jusqu’à ce qu’il trouve des limites. » S’inspirant, entre autres, des idées de Locke, l’auteur de l’Esprit des Lois s’est évertué à trouver une formule qui permettrait d’empêcher que le pouvoir, instauré en vue du bien commun, ne sombre dans le despotisme. Pour Montesquieu, seuls les gouvernements modérés, fondés sur le principe de la séparation des pouvoirs, peuvent garantir la liberté politique. Les citoyens ne peuvent être à l’abri des dérives totalitaires que dans la mesure où « le pouvoir arrête le pouvoir »

Le principe de la séparation des pouvoirs se veut une doctrine constitutionnelle visant à endiguer l’arbitraire. Il s’agit d’empêcher tout cumul de pouvoir entre les mains d’un seul par la distinction des trois grandes fonctions de l’État. La fonction législative s’exerce dans l’élaboration des lois, la fonction exécutive se charge de les exécuter, tandis que la fonction judiciaire se donne pour mission d’assurer la sécurité des citoyens par la juste application des lois. En dehors d’un tel mécanisme, le pouvoir politique est susceptible d’être liberticide.

Toutes les démocraties modernes se fondent sur le principe de la séparation des pouvoirs. L’État d’Haïti y souscrit à travers sa charte fondamentale. En son article 58, la constitution de 1987 dispose que « la souveraineté nationale réside dans l’universalité des citoyens ». Ces derniers exercent directement « les prérogatives de la souveraineté nationale » à travers l’élection de leurs représentants aux différents postes électifs prévus par la constitution. Par ailleurs, l’article 59 précise que les citoyens haïtiens délèguent l’exercice de la souveraineté nationale à trois pouvoirs, suivant le voeu de Montesquieu.

En clair, la constitution en vigueur ne favorise aucune forme de monarchie. En son article 60, nous lisons que « chaque pouvoir est indépendant des deux autres dans ses attributions qu’il exerce séparément ». La lecture de l’article 60.1 ne laisse aucun doute sur le fait qu’aucun pouvoir n’est supérieur à un autre en Haïti. Pour autant, la loi-mère n’interdit pas de fantasmer.

« Le fantasme du maître » : un accroc à l’État de droit

Généralement, le mot fantasme désigne une représentation imaginaire traduisant une attente, un désir ou une obsession. Dans la psychanalyse freudienne, le fantasme est interprété comme « l’expression déguisée d’un désir refoulé ». Chez le politicien haïtien, il se constate un puissant désir d’être le seul et l’unique maître des vies et des biens. Le détenteur du plus infime pouvoir politique est obnubilé par la volonté d’imposer ses caprices aux autres, de l’avis de Laënnec Hurbon, cet état d’esprit, qui caractérise les titulaires du pouvoir de l’État, est l’expression de ce qu’il appelle « le fantasme du maître ».

Considéré par Hurbon comme un héritage de notre passé colonial, « le fantasme du maître est la clé qui permet de saisir le mode de fonctionnement de ce que Michel-Rolph Trouillot a judicieusement appelé « l’État duvaliérien ». Bien sûr, l’État d’Haïti, où les dérives despotiques sont monnaie courante, demeure duvaliérien trente-quatre (34) ans après la chute du régime des Duvalier. En témoigne la déclaration faite par Jovenel Moïse, mettant en exergue son omnipotence, qui nous rappelle l’extravagance d’un François Duvalier affirmant : « Je suis maître et seigneur de ce pays d’Haïti ». Le dictateur féroce était certain d’avoir droit de vie et de mort sur tous les citoyens haïtiens. Les dispositions des articles 17 et suivants de la constitution de 1957, protégeant les libertés publiques, ne l’ont nullement empêché de donner libre cours à ses délires tyranniques. À en croire Bernard Diederich, les rares juristes qui, à l’instar de Me Emmanuel Cauvin, osaient reprocher à Duvalier ses abus de pouvoir, ont fini leurs jours à Fort Dimanche.

« Le fantasme du maître » est sans nul doute un accroc à l’État de droit. Celui qui en est victime se croit toujours au-dessus des normes légales. C’est ce qui ressort des dernières envolées tapageuses de Jovenel Moïse. S’imaginant être à même de contourner tous les garde-fous juridiques, l’homme de la banane, dit « nèg banann nan », se permet de dire que nul autre que lui n’a plus de pouvoir en Haïti. Cela dit, il n’est plus lié par les prescrits de l’article 136 de la constitution en vigueur. Les dispositions des articles 150, 59 et suivants de la loi-mère ne sont à ses yeux que du verbiage. Qu’est-ce qui, dans de telles conditions, est susceptible de préserver le peuple haïtien d’une résurgence du duvaliérisme ?

Une citoyenneté active pour la sauvegarde des acquis démocratiques

Aucun secteur de la vie nationale ne doit se faire l’illusion d’être à l’abri des tentations dictatoriales de l’équipe emmenée par Jovenel Moïse. Tout porte à croire que ceux-là qui nous dirigent actuellement n’aspirent qu’à se perpétuer au pouvoir. Pour satisfaire leur appétence excessive, ils cherchent à supprimer graduellement tous les verrous constitutionnels. Il était 12 h. 02, dans la matinée du lundi 13 janvier 2020, quand le président de la République, garant de la stabilité des institutions étatiques, s’est empressé de déclarer avoir constaté la caducité du Parlement. Profitant de ce vide institutionnel, provoqué par sa propre incurie, il adopte toute une série de décrets anticonstitutionnels, lesquels tendent à bouleverser l’ordre juridico-moral de la société haïtienne.

Pour comble d’impudence, Jovenel Moïse va jusqu’à annoncer la réélection de sa coterie politique au scrutin à venir. Étant en proie au « fantasme du maître », le président se moque de nos compatriotes qui ne savent à quel saint se vouer pour faire face à la précarité grandissante.

Plus que jamais, il est venu le temps de dire non à l’inacceptable. La nécessité d’une citoyenneté active, consciente de son rôle historique, s’impose. Aucun secteur de la vie nationale ne peut rester indifférent face à des stratagèmes d’un pouvoir dont l’unique souci est de vassaliser les institutions étatiques. Il est donc du devoir de tous et de chacun de concourir à la sauvegarde des acquis démocratiques consacrés par la constitution du 29 mars 1987.

Me Marc-Sony CHARLES
Avocat au Barreau de Port-au-Prince
Directeur de JURIS-DICTIO CABINET D’AVOCATS
Théologien-Politologue
Professeur de Lettres et de philosophie
E-mail : marcsonycharles@gmail.com




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