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L’urgence de repenser la pensée haïtienne

L’urgence de repenser la pensée haïtienne



Je n’ai pas toujours raison dans mes textes, mais je passe rarement à côté. La raison : je vis une bonne partie de la réalité que je décris. Lors des élections de 2016, j’avais publié un texte sur mon blog suivi d’une intervention pour un groupe de jeunes qui s’intitulait "de la banalité politique". Pour le titre, je m’étais inspiré du concept d’Hannah Arendt, à savoir la banalité du mal. Il était question de m’interroger sur le mobile qui poussait certains communs des mortels à vouloir diriger la cité. Malheureusement certains sont devenus sénateurs, députés, maires, voire président.

Rupture épistémologique. On ne peut interdire à quiconque citoyen de participer à la vie publique. Il y va de leur droit fondamental. Mais ces gens-là, sont-ils réellement des citoyens si l’on tient compte de la qualité qu’une personne doit avoir pour être considéré comme citoyen, et ce, depuis l’antiquité grecque, la tradition romaine jusqu’à la constitution haïtienne ? Le droit de participer à la gestion de la chose publique ne saurait être réduit à un droit censitaire dans lequel on voit les soi-disant citoyens faire la queue à 20h pour obtenir un certificat d’impôts qu’ils n’en eussent cure de son existence s’ils n’allaient pas devenir ministres ou se faire inscrire sur la liste électorale.

La pensée haïtienne a connu des jours de gloire tout au long du 19e siècle. Il y avait certes des moments de désenchantement, mais l’élan humaniste qui nous animait, la chanson de la liberté, la proclamation et la défense des droits des peuples à disposer d’eux-mêmes faisaient partie de nos pratiques quotidiennes. Cependant, il y avait toujours les masses paysannes qui gémissaient dans la pauvreté ou encore qui sont exploitées par les gens de la ville. Mais cette réalité a été toujours masquée par les hommes de lettres ou encore une élite intellectuelle pour montrer que tout va bien. En exemple, on peut se rappeler du texte "Ces Allemands" d’Oswald Durand dans sa fameuse chute : « nous jetâmes l’argent, le front haut l’âme fière. Ainsi, qu’on jette un os aux chiens » tandis que nous étions contraints de le payer. Et ce, avec un ultimatum.

La fameuse expression « kite peyi m mache » aujourd’hui d’une soi-disant classe moyenne qui nie toute réalité autour d'elle peut-être considérée comme la continuité de cette élite. Ou encore ceux qui sont victimes du syndrome de la diaspora qui considère ceux qui se battent pour une meilleure condition de vie comme les fauteurs de trouble, sauvages, casseurs ou délinquants. Feignant de ne pas voir la vraie réalité, les gens de la diaspora sont souvent ceux qui détestaient le plus le pays quand ils y étaient. Leur départ du pays peut-être considéré comme une forme de protestation disant qu’ils refusent de vivre dans cette condition, alors ils partent vivre ailleurs. Depuis la période esclavagiste, la fuite a toujours été considérée comme une forme de protestation.

Pour ceux qui vivent en Haïti, comment peuvent-ils banaliser cette épée de Damoclès qui est sur la tête de nous tous ?
Dans le procès d’Eichman à Jérusalem, Hannah Arendt s’attendait à voir un monstre à la barre pour ses implications dans la Shoah, mais à son grand étonnement c’était un homme ordinaire. Quand il devait répondre de ses actes, comme réponse, il disait qu’il ne faisait qu’exécuter des ordres. L’expérience de Milgram a démontré que n’importe qui, y compris vous et moi, peut commettre n’importe quelle atrocité sous les ordres de quelqu’un, pourvu qu’on estime légitime son autorité.

Si l’autorité est donc légitime, on ne cherche pas à comprendre. Ne pas chercher à comprendre, c’est cesser de penser. Alors que pour Arendt c’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal. Par ailleurs, il faut souligner que la banalité du mal chez Arendt est plutôt chez le criminel. Ma question est donc de savoir comment ceux qui sont victimes ou potentiellement victimes du mal peuvent le banaliser aussi ? Pas un jour sans des nouvelles de quelques assassinats en Haïti. Serait-ce donc le syndrome de Stockholm? À regarder le comportement des dirigeants d’un côté et des potentielles victimes de l’autre côté, l’éthique fait gravement défaut. Lorsqu’on observe avec quelle nonchalance on traite la question fondamentale qui est la vie, je me dis qu’il y a un déclassement humain en Haïti.

À quel moment a-t-on arrêté de penser ? Deux hypothèses peuvent être considérées. Le système éducatif haïtien ne favorise pas la pensée critique. C’est un système fondé sur le bourrage de crâne. Le problème, selon moi, c’est le manque de qualification du personnel enseignant, mais également une infrastructure scolaire qui ne favorise pas l’apprentissage. Et la deuxième hypothèse est la colonisation du système éducatif qui, pour une grande partie, est géré par le secteur religieux.

Pour illustrer mes propos et conclure. Je suis sur la route de Delmas dans un taptap, j’ai eu la place d’à côté du chauffeur. Un petit bouchon, quelques mètres après un homme est couché par terre et ne bouge pas. Une vingtaine de badauds est en train de l’observer. Le chauffeur a posé la question suivante : “se premye fwa yo wè moun mouri ?” Je ne réponds pas. Il reprend: “hein konpè èske se premye fwa yo wè moun mouri, yo oblije kreye blokis pou sa a ?”. Je fais “ hmmm”. Il reprend : “mwen menm se prèske chak jou m ap wè yo atè a avyasyon wi”.

Ainsi va la vie en Haïti.

Jean Odelin CASSÉUS




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