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Dette de l’indépendance » : Cet argent, moi, je n’en veux pas !

Dette de l’indépendance » : Cet argent, moi, je n’en veux pas !



Réponse à l’article de la professeure Marlene Daut : « Quand la France a extorqué Haïti - le plus grand casse de l'histoire ». (Le Nouvelliste du 1er juillet 2020)


Je sais que, dans l’esprit de la plupart de mes concitoyens (pour ne pas dire « de tous mes concitoyens »), la restitution de « la dette de l’indépendance » serait une bonne chose. Elle permettrait (pas vrai ?) de bâtir des écoles, des routes, des centres de santé, etc. Le plus beau c’est que cet argent ne serait pas de « l’aide », mais « notre » argent, « extorqué » par une France puissante, d’une pauvre petite Haïti qui n’avait d’autre choix que de payer.

En mai, un article de Ayibopost « La dette de l’indépendance d’Haïti, une escroquerie historique! », argumentant sur une base tantôt légale tantôt morale, soutenait la thèse que la France nous devait réparations pour l’asservissement de nos pères et restitution de « la dette de l’indépendance ». Plus récemment, dans un article publié sur theconversation.com et dont une traduction a été publiée par Le Nouvelliste, la professeure Marlene Daut a essentiellement repris la thèse que le paiement par Haïti de la « dette de l’indépendance » constituait une extorsion (voir Le Nouvelliste du 1er juillet 2020). La France devrait nous rembourser. C’est l’esclavage puis la « dette de l’indépendance » qui expliquent notre retard économique, la prospérité française a été bâtie sur la pauvreté d’Haïti, etc. Mais ce discours fait partie d’un discours plus large, soutenant que le retard des descendants d’anciens esclaves est essentiellement dû à l’asservissement de leurs ancêtres.

Je ne partage aucun de ces points de vue et j’écris cet article non seulement parce que je pense qu’ils sont erronés, mais surtout parce que je suis convaincu que si nous obtenions ce remboursement, il nous ferait plus de mal que de bien. Je vais d’abord aborder les évènements autour de notre décision de payer la dette (nous l’avions fait librement pas parce que nous étions trop faible), puis je discuterai de cette thèse qui veut que l’esclavage et/ou le paiement de la dette soit la cause de notre retard (elle est fausse) avant de conclure par une discussion de ce qui risque de se passer si la France nous payait ces milliards qui nous font saliver.

« Le baron de Mackau, nous explique la professeure Daut, que Charles X a envoyé pour délivrer l'ordonnance, est arrivé en Haïti en juillet [1825], accompagné d'un escadron de 14 bricks de guerre transportant plus de 500 canons.

Le rejet de l'ordonnance signifiait presque certainement la guerre. Ce n'était pas de la diplomatie. C'était de l'extorsion.
Avec la menace de violence qui se profile, le 11 juillet 1825, Boyer signe le document fatal, qui déclare : ‘Les habitants actuels de la partie française de Saint-Domingue paieront… en cinq versements égaux… la somme de 150 millions de francs, destinée à indemniser les anciens colons.’ »

Pour ce qui concerne les faits historiques, la professeure est correcte. Son interprétation de ces faits et son silence sur d’autres faits donnent cependant une perception erronée de la réalité de l’acceptation de cette ordonnance. Tels que les faits sont présentés, on a l’impression d’une Haïti faible qui n’avait la moindre chance dans une confrontation. La réalité fut autre. Madiou rapporte que Bonnet, commandant de l’Artibonite, avait pris « toutes les mesures nécessaires pour ne pas être surpris et écrit à Boyer qu’il était prêt à combattre. » Mackau lui-même explique, dans son rapport au ministre de la Marine et des Colonies : « Je les entretins [les commissaires haïtiens désignés par Boyer] de cette ordonnance du Roi, à l’abri de laquelle une nouvelle vie de repos et de bonheur peut commencer pour eux et de cette escadre nombreuse que leurs vigies signaleront bientôt et qui, dès qu’elle aura commencé les opérations militaires, ne pourra plus être arrêtée…je leur dois cette justice que la crainte de la guerre les émeut moins que la preuve de confiance que je viens de leur donner et cela est si vrai que j’ai la certitude que j’aurais mieux réussi si j’avais pu ne pas parler d’escadre » (cité par Jean D. Coradin : Histoire Diplomatique d’Haïti, 1988). En d’autres mots, c’était de la diplomatie, c’était du bluff. Mackau n’était pas venu pour faire la guerre. Si les Français voulaient vraiment la guerre, ils se seraient mieux préparés et ils seraient venus nous demander de payer pour leur honneur outragé (par le massacre des Français, par exemple). Ce n’était pas une question d’honneur, ce n’était qu’une question de sous. Et c’est probablement ce qu’avait compris Pétion quand il envisageait de payer une indemnité raisonnable comme la professeure Daut l’explique d’ailleurs très bien. Ba yo yon ti kòb pou nou fini ak sa.

Il ne faut pas oublier non plus que tout cela se passait en 1825. Il y avait alors seulement 23 ans depuis que 22,000 soldats d’élite de l’armée française, montés sur 35 bateaux servis par 20,000 marins s’étaient cassé les dents sur ces mêmes Haïtiens. Beaucoup de ceux qui avaient fait la guerre étaient encore vivants et le massacre des Français sous Dessalines avait éliminé toute possibilité d’une cinquième colonne à l’intérieur. Les Français auraient pu bombarder quelques villes côtières, mais une action militaire aurait pu aussi radicaliser les Haïtiens et tué toute chance d’une solution par la conciliation : la simple rumeur (fausse dans ce cas, bien sûr) que les Français étaient revenus pour rétablir l’esclavage aurait suffi pour rendre tout débarquement de troupes suicidaire pour ces derniers.

Nous n’étions donc pas, en 1825, cette petite victime menacée par la grande puissance française et qui aurait été détruite si elle n’avait pas obéi. Nous fûmes bêtes et lâches d’accepter de payer cette somme absurde, mais nous le fîmes librement. Si nous avons le moindre sens de l’honneur, nous ne devons pas demander qu’on nous rembourse ce qu’un gouvernement haïtien légalement établi a librement accepté de payer. Boyer a cédé beaucoup plus pour des raisons de politique intérieure. Ce que nous appelons aujourd’hui « haitianité », cette manie des petites combines, de la trahison, du mensonge éhonté et des coups fourrés, etc. avaient déjà commencé à gangrener nos cœurs et Boyer savait que ses opposants, au lieu de se rallier contre la France, se seraient servis de ce conflit pour le renverser. Le plus important pour nous dans cette affaire est que ni la bêtise et la lâcheté de nos dirigeants d’hier et d’aujourd’hui, ni cette rébellion au meilleur de nous-mêmes (qui perdure) ne sont des problèmes que les supposés milliards qu’on nous doit peuvent résoudre.

Donc il n’y eut pas d’extorsion ou de vol. Mais est-il vrai, comme l’affirme la professeure Daut, que l’absence d’un système scolaire national, le « manque de soins de santé et de l'incapacité du pays à développer les infrastructures publiques » sont la conséquence « directe » du paiement de la « dette » ?

Je n’arrive pas à imaginer exactement comment des chercheurs ont pu établir une connexion directe entre le paiement de la dette et le sous-financement de l’éducation et de la santé. Je sais que c’est quelque chose de plutôt difficile à établir : entre les fonds pour la construction et le fonctionnement (d’une école par exemple) et l’existence physique/fonctionnement quotidien de cette école, il y a tout un monde complexe fait de procédures administratives, mais aussi et surtout de toutes les vertus et tares, déviations et perversions de la société et donc du système étatique. Ces fonds peuvent être bien là, mais, sur leur chemin vers les blocs et tuiles du bâtiment et les salaires des employés de cette école, ils peuvent être réorientés, bloqués, réduits au budget de l’inauguration et du panneau annonçant l’école (comme ce fut la pratique sous Duvalier) ou simplement disparaitre sans laisser de traces. Nous ne le savons que trop bien. C’est ce mal qui a rongé l’école primaire publique tout au long de notre histoire. Je vais donner deux illustrations (je pourrais en donner plusieurs) tirées de « L’instruction publique en Haïti 1492-1945 » d’Edner Brutus.

En 1879, 60,000 gourdes sont allouées à l’école primaire, mais cela « ne met pas fin à son dénuement de fournitures, matériel et mobilier, puisqu’il faut prélever la moitié de cette somme pour payer, à la maison Hachette, une créance de Domingue qui avait détourné l’agent voté à cet effet ». Nous sommes sous Hyppolite, le ministre veut 75 écoles ; ce qui convient à notre budget. Mais la chambre se rebelle, repousse la mesure du ministre et « réclama pour la galerie, 504 écoles rurales, sans prévoir au budget le moindre centime pour payer et le personnel, et le mobilier et les fournitures et la case à louer ou à construire. Elle ne s’arrêta pas en si bon chemin. Elle fit pleuvoir des subventions au gré de ses amitiés : à celui-ci 500 dollars pour publier un manuel d’hygiène, à celui-là 300 dollars pour éditer un ouvrage traitant de la nationalité. » (p. 339)

Je pourrais continuer avec ces exemples, mais je ne crois pas que ce soit nécessaire : très peu a changé et nos parlementaires et hommes politiques d’aujourd’hui ne valent pas mieux. Ces anecdotes suffisent pour illustrer ce monde complexe dont je parlais plus haut et établir qu’il n’y a pas de relation directe entre le paiement de la dette et l’absence d’un système scolaire chez nous. Pour parler d’une telle relation directe, il aurait fallu pouvoir montrer que rien d’autre, en dehors des paiements de la dette, n’a empêché la construction ou le fonctionnement des écoles. Les budgets étaient maigres certes (et je veux bien accepter qu’on accuse le paiement de la dette pour cela), mais il y avait, à chaque fois, d’autres facteurs en jeu qui relevaient de la culture et qui aurait tout foiré, quel que soit le budget. Sans cette ponction de la dette sur le trésor public, nous aurions peut-être eu quelques routes, quelques écoles et quelques centres de santé en plus. Peut-être ! Mais ces ressources supplémentaires auraient, plus vraisemblablement été surtout « investies » dans nos sempiternelles guerres civiles et en augmentant notre capacité de destruction, causé encore plus de tort à la nation.

Et l’esclavage ?

J’ai toujours eu du mal à accepter l’idée que nos tares présentes soient la conséquence de l’asservissement de nos pères. Après deux cents ans d’indépendance ? Après toutes ces générations de petits Haïtiens grandissant sans avoir connu le fouet du colon ni le regard méprisant du blanc ? Ce mépris pour la vie de ses concitoyens chez un François Duvalier par exemple ? Ces tortures, cette terreur… c’est l’esclavage aussi qui les a causées ? Et qu’est-ce qui explique alors cette noblesse et ce sens de l’honneur qui nous caractérisaient sous Louverture ? Nous étions plus proches alors de l’esclavage… nous aurions dû être plus abrutis. Comment se fait-il que nous ayons été, alors, plus grands, plus nobles, plus respectueux de notre honneur que nous ne le sommes maintenant ? Non ! Ce n’est pas l’esclavage qui explique notre pauvreté ni ce comportement infrahumain que nous adoptons si souvent. Dire que c’est l’esclavage qui explique notre pauvreté actuelle, c’est innocenter Duvalier, c’est innocenter Boyer, c’est innocenter tous les voleurs, tous les corrompus, tous les assassins d’hier et d’aujourd’hui.

Il y a mieux. La thèse que c’est l’esclavage et le racisme qui expliquent la pauvreté relative des Noirs aux États-Unis ne tient plus vraiment aujourd’hui. Au lendemain de l’émancipation des noirs aux États-Unis, les blancs, propriétaires de terres s’étaient entendus pour tenir au plus bas les salaires de leurs ouvriers noirs, anciens esclaves. Mais ces efforts échouèrent à cause de la compétition entre ces mêmes blancs et les revenus des ouvriers noirs, pendant la deuxième moitié du 19e siècle connurent une croissance plus élevée que celle de l’économie américaine en général pendant cette période. (Voir Thomas Sowell, Discrimination and Disparities, 2019). De plus en plus de noirs américains (y compris des célébrités comme Denzel Washington, Morgan Freeman, ou Don Lemon) n’acceptent plus la thèse que c’est le racisme qui explique que tant de noirs se retrouvent au bas de l’échelle sociale. L’évidence pointe de plus en plus vers d’autres causes telles l’absence des pères dans les familles, l’augmentation des naissances hors mariage et le développement de valeurs culturelles négatives dans la communauté : le fait, par exemple, de considérer qu’un jeune noir qui prend ses études au sérieux adopte un comportement de blanc (« is acting white »).

L’esclavage a été aussi un phénomène beaucoup plus répandu que n’importe quel autre fléau (famine, guerres, etc.) que l’humanité a connu. C’est quelque chose que presque tous les peuples ont fait et subi et il semble que ceux qui en ont le plus abusé furent non pas les Européens, mais les musulmans de l’Empire Ottoman. Et ce sont des Européens que ces musulmans mettaient surtout en esclavage. Louverture avait raison de répéter aux noirs de la future Haïti que l’armée était là pour « protéger notre liberté » parce que c’est la consolidation des États-nations qui a historiquement mis fin à l’esclavage en de nombreux endroits parce que les citoyens de ces états bénéficiaient d’un état capable de les protéger et d’exercer des représailles. C’est la vulnérabilité d’une population qui la désignait comme cible pour les marchands d’esclaves, quelle que soit sa couleur ou sa race, et les Africains étaient aussi impliqués dans le commerce d’esclaves que les autres, bien avant que les Européens ne viennent les leur acheter et bien après que ces Européens aient cessé de le faire. Thomas Sowell : « Les Africains n’étaient nullement ces innocents [… ] qui ne comprenaient pas pourquoi des blancs venaient et emportaient leurs frères en chaînes […] Ce sont les Africains qui mettaient leurs frères africains en esclavage, vendant quelques-uns aux Européens et aux Arabes et gardant les autres pour eux. Même au plus fort de la traite négrière, les Africains retinrent plus d’esclaves pour eux qu’ils n’en envoyaient vers le Nouveau Monde ». (Black Rednecks and White Liberals). Nous savons donc maintenant d’où vient notre Depi nan Ginen, nèg rayi nèg. Demanderons-nous aux pays d’Afrique de contribuer aussi aux compensations pour l’esclavage ?

Nous pouvons choisir, nous Haïtiens, de jouer à la petite victime innocente. Nous pouvons choisir de soutirer des avantages matériels à la France (ou à l’occident) par le chantage émotionnel en profitant de leur mauvaise conscience par rapport à leurs actes passés. Mais nous n’avons pas le droit d’oublier que nous ne sommes pas les seuls intelligents et qu’à ce jeu, nous risquons de perdre… non ! nous perdrons certainement plus que ce que nous avons déjà payé en argent. Que se passerait-il par exemple si la France était forcée de nous rembourser les 28 milliards que Piketty estime qu’elle nous doit. Disons que nous arrivons à faire condamner la France par un tribunal international à restituer ces milliards et qu’un gouvernement français décide de payer. Que se passerait-il ?

Pour commencer, nous n’obtiendrons pas 28 milliards parce que les avocats français se battront pour les réduire. Disons que nous obtenons 14 milliards. À l’annonce de notre prochaine victoire, toutes les dents longues du pays commenceront à saliver et les ondes seront remplies de toutes sortes d’interventions sur ce qu’il faudra faire avec l’argent. Imaginons le meilleur scénario : que la France ne serait requise de payer cash qu’une portion de la somme (pour renflouer le budget) et que le reste se ferait sous forme d’équipements, de biens immobiliers, etc. Disons qu’on s’arrête à un campus moderne pour l’UEH, 3 lycées et un hôpital moderne dans chaque département plus un certain nombre de kilomètres de routes, etc. Les Français seront furieux parce qu’ils n’auront pas encore réalisé que ce sera une occasion en or de nous recoloniser. Nous serons béats.

Nous aurons nos écoles primaires publiques et nos lycées construits par des firmes françaises, mais ils resteront sans professeurs. Les profs demanderont des salaires faramineux ( «nou mande tròp ? E kòb dèt la ?») pour aller en province et l’argent pour les payer sera détourné. Un programme de manuels scolaires français, parfait sur le papier, tournera en catastrophe parce que la France nous aura fourni des manuels depaman en se débarrassant de tout ce dont elle n’a pas besoin et qui encombrait les dépôts des éditeurs. Un employé du MENFP le signalera, mais, en échange de pots de vin et d’un visa français pour sa maitresse, le ministre fermera les yeux. Les hôpitaux resteront sans médecins et sans infirmières. Les étudiants à l’université seront éblouis par ce beau campus, mais le niveau de l’université ne s’améliorera pas. L’UEH étant beaucoup plus une collection de fiefs avec des caciques bien vissés chacun à son trône, le nouveau campus les rapprochera et créera des rivalités nouvelles ; ce campus ne mettra donc pas longtemps avant d’être sale et anarchique. Le regroupement de tous ces étudiants aux tendances plutôt anarchistes constituera une force politique qui peut être facilement lâchée aux trousses du gouvernement comme en 2004. Pour contrer cette menace, le gouvernement devra les corrompre avec un nouveau Kore Etidyan. Les bourses d’études ne serviront pas à grand-chose parce que, en majorité, ce ne seront pas les meilleurs étudiants qui partiront, mais les membres des familles de députés, sénateurs et ministres même quand ils sont analphabètes. La lutte politique se fera plus féroce et les Haïtiens mourront comme des mouches. Les routes seront belles, mais peu sûres, car les bandits seront en demande à cause de l’intensification de la lutte pour le pouvoir. Ce sera bien sûr pire que ce que j’ai décrit ici, mais vous avez une idée. Puis viendra le second acte :

Occupés à nous enrichir, à nous entretuer et à toutes nos magouilles, nous ne verrons pas le temps passer et, un beau matin, nous apprendrons que kòb la fini. Et ce sera le reflux. Les luxueuses voitures officielles seront françaises ; françaises aussi seront toutes les voitures (on les appellera machinn-dèt-la ») que députés, sénateurs, ministres ont fourni à leurs concubines. Les pièces pour ces voitures devront venir de France. Il faudra aussi, au prix fort, faire venir des ingénieurs français et des pièces détachées françaises pour les centrales électriques avec lesquelles la France avait payé la dette. Les routes commenceront à s’effondrer et les compagnies françaises expliqueront que c’est la partie haïtienne qui n’avait pas bien fait son travail ; elles parleront des pots-de-vin qu’elles avaient dû verser pour aplanir les difficultés. Nous apprendrons que les ingénieurs haïtiens assignés à la supervision des travaux n’étaient pas vraiment ingénieurs, mais des gens placés là parce qu’ils étaient soit neveu du président, soit fils de ministre ou cousin de sénateur influent. Tous les détails sordides de nos turpitudes émergeront. Et commencera alors la flagellation.

Les caméras de la presse française viendront parcourir le pays pour filmer ces lycées fantômes qui n’ont servi à rien, ces hôpitaux modernes abandonnés, et ce peuple haïtien encore plus misérable après les 28 milliards qu’on leur a donnés si généreusement (on corrigera les 28 et le « donné » trois jours plus tard, dans un entrefilet que personne ne remarquera). Il y aura des débats sur France 24 sur la faillite d’Haïti. Avant longtemps, quelque écrivaillon « parmi les meilleurs spécialistes d’Haïti » sortira un navet, « un livre lucide et plein d’affection » intitulé, (pourquoi pas ?) « Haïti n’existera jamais ». Nous serons gentiment avilis, humiliés, vilipendés. Louverture pleurera sur la liberté conquise pour nous, Dessalines dans sa tombe maudira l’indépendance, et Christophe regrettera d’avoir bâti la citadelle, mais le rire moqueur de François Duvalier résonnera des confins de son enfer.

Alors, moi, Haïtien, cet argent, je n’en veux pas. Ni sous forme de coopération bilatérale ou autre. Je n’en veux pas même si la France tout entière venait d’un seul cœur nous l’offrir. Je n’en veux pas, ni sous forme de livres, ni sous forme d’hôpitaux, ni sous forme de bourses d’études. Je n’en veux pas. Et je ne veux pas être une victime. Je n’ai pas besoin d’excuse ni de l’admission par un président français quelconque d’une quelconque dette morale envers nous. Je ne suis pas intéressé à l’expression de regrets pour l’esclavage de nos pères. Ils ne sont plus là et je n’ai jamais été esclave. Ni Louverture ni Dessalines ne nous ont enseigné cette politique de ti-figi, de plenyadò et de ti-grangou comme chemin vers le bonheur.

Jean-Patrick Archimède Victor
ajvictor17@gmail.com




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