S'identifier Contact Avis
 
25° C
  à Port-au-Prince
Radio Pacific 101.5 fm - En direct
Le Journal Dernière heure Actualité Édito Tribune Société Économie Culture Diaspora Sport rpacific101.5 FM  
× Immobilier Appartements Maisons Locaux commercial Locaux pour Bureau Terrains Véhicules Voitures Camions Tout Terrains Minibus Motos Divers Animaux Articles ménagers Ordinateurs et pièces Équipement électronique Équipement industriel Équipement lourd Diverses études Légal Bijoux et montres Smartphone et tablettes Vêtements Jeux video

La cyber-violence en Haïti : l’urgence de passer à l’action

La cyber-violence en Haïti : l’urgence de passer à l’action



Depuis plusieurs décennies, l’Internet et les Nouvelles Technologies de l’information et de la Communication (NTIC) se font une place importante dans le monde entier. Ils sont présents dans les rouages de notre vie publique en participant aussi bien dans la mise en place de certains de nos gouvernements comme dans leur destitution [le printemps arabe]. Ils investissent aussi certains coins et recoins de notre vie privée, ce, en facilitant la construction et/̸ ou la destruction de certaines familles (les sites de rencontres).

Ils offrent à chacun de nous de grandes opportunités tant sur le plan individuel que collectif. Individuellement, ils nous aident à investir davantage en nous et dans nos projets, notamment en matière d’éducation, de divertissement, d’entrepreneuriat, d’information, d’interaction sociale et d’innovation [UNICEF, juin 2016]. Alors que collectivement, ils constituent un outil précieux pour la promotion de certains de nos mouvements sociopolitiques (Kot kòb Petrokaribe a ?) ainsi que pour la lutte à l’autonomisation des femmes ou, plus largement, pour l’égalité des sexes [Développement durable, objectif 5].

Autrement dit, le cyberespace (l’Internet et les NTIC) est devenu une composante essentielle de la société moderne. Certes virtuel, mais sa réalité ou son existence ainsi que ses impacts sont réels. C’est lui qui organise puis détermine le fonctionnement du monde, dicte désormais notre manière de vivre, définit et redéfinit nos valeurs, oriente nos regards, fait et nourrit l’actualité, participe à la formation et la destitution de nos gouvernements, contribue à notre formation personnelle, facilite la promotion de nos activités ainsi que la transmission du savoir, brise les frontières, connecte le monde, etc.

Cependant, comme toute évolution, il a aussi ses revers. En effet, ses bénéfices sont accompagnés de certains risques et de certaines menaces. Le cyberespace est aussi malheureusement un haut lieu de criminalité. À la même vitesse qu’il facilite notre vie, il la complique aussi. Avec ce dernier, les malveillants ont plus de moyens pour préparer puis perpétrer leurs forfaits. Ils peuvent voler, manipuler, intimider, briser une relation comme bon leur semble, planifier un coup d’État, pratiquer le proxénétisme, détruire toute une vie via un seul clic, ce, sans se faire repérer.

Autrement dit, personne ne peut ni ne doit ignorer aujourd’hui la présence ou sous-estimer l’importance du cyberespace dans sa vie. D’ailleurs, qui, un jour, n’a pas été amené à faire des achats en ligne ou tenté de créer un compte Facebook, Instagram, Twitter ou Whatsapp ? Qui n’a pas été victime ou n’a pas connu une personne victime des propos injurieux, intimidants ou diffamatoires sur l’une de ces plateformes ? Qui, de nos jours, d’une manière ou d’une autre, n’a pas été affectée par la cyber-violence?

Dʾoù lʾ«URGENCE» d’attirer l’attention de la société haïtienne sur l’ampleur et l’impunité de la cyber-violence (I) afin qu’elle -l’État en particulier- puisse en apporter, à sa manière et en fonction de ses moyens, des cyber-réponses (II) à cette nouvelle composante de notre ère.

Juste avant de plonger au cœur du sujet, notons ce qui suit : les violences, celles auxquelles on fait face quotidiennement dans la réalité, sont déjà très difficiles à combattre dans la société haïtienne. Alors, point besoin de rappeler combien il nous sera difficile de combattre celles qui se font en ligne. Mais, est-ce pour autant une raison suffisante pour ne pas les combattre ?

Notre réponse est catégorique : non. Car les violences faites en ligne sont autant réelles et, par conséquent, ont autant d’impacts dévastateurs sur la société que celles dites réelles : stress, échec et décrochage, absentéisme, comportements autodestructeurs, difficulté d’intégration sociale, agressivité globale, sentiments de culpabilité voire de fatalisme, méfiance, consommation d’alcool et d’autres drogues, etc. Autrement dit, l’urgence d’en prendre conscience frappe à notre porte.

I-) Prendre conscience de l’ampleur et de l’impunité de la Cyber-violence

La cyber-violence, contrairement à la violence ordinaire, est une violence spécifique et incessante : spécifique par sa capacité de dissémination offerte par les nouvelles technologies ainsi que son incapacité à faciliter le contrôle du comportement des jeunes en ligne par les adultes. Alors qu’incessante par sa capacité à poursuivre ses victimes tout le temps et partout. En un clic, le message et/̸ou la photographie peuvent être diffusés à des millions de personnes, et circuler vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept, n’offrant aucun répit pour les victimes [Catherine BLAYA, colloque sur les cyber-violences sexistes et sexuelles, 25 novembre 2014].

Elle est aussi une violence anonyme et polymorphe. À cause de son anonymat, le sentiment de l’impunité est intensifié; le cyber-agresseur, parce que caché derrière son écran, pense qu’il sera difficile de l’identifier voire le poursuive : moins facilement identifiable, il en conçoit ce sentiment d’impunité et un manque d’empathie, encouragé par ce qu’on appelle «l’effet cockpit», à savoir la distance entre l’agresseur et sa victime [Catherine BLAYA, 25 novembre 2014]. Alors que son caractère polymorphe se révèle plutôt au niveau de la démultiplication de ses auteurs, notamment des jeunes filles qui harcèlent d’autres jeunes filles.

Outre cela, il faut souligner que la cyber-violence qui regroupe généralement : les propos diffamatoires et discriminatoires ou à visés diffamatoires ou discriminatoires ; les propos humiliants, agressifs, injurieux; la divulgation d’informations ou d’images personnelles; la propagation de rumeurs; les intimidations, insultes, moqueries, menaces; les incitations à la haine; l’usurpation d’identité, le piratage de compte, etc. touchent ordinairement les femmes et, par conséquent, peuvent être catégorisées, bien qu’il soit délicat de le faire, ainsi : selon qu’elles sont commises par un conjoint contre sa conjointe ou son ex-conjointe, à cet effet on parle de cyber-contrôle dans le couple, ou selon qu’elles sont commises par un agresseur vis-à-vis d’une ou de plusieurs femmes avec la ou lesquelles ne préexiste aucune relation active, à ce moment-là, on parle de harcèlement sexiste ou sexuel en ligne [rapport du Haut Conseil à l’égalité sur les cyberviolences, 16 novembre 2017].

A-) Le cyber contrôle dans le couple

Le cyber-contrôle est défini comme le contrôle par un conjoint de l’activité (déplacements, activités sociales, dépenses, activité administrative diverse) de sa conjointe ou ex-conjointe, par l’usage des services numériques, éventuellement à l’insu de cette dernière [HCE, 16 novembre 2017]. Partout dans le monde, le cyber-contrôle, qui est une forme de violation des droits fondamentaux, dont le droit à avoir de l’intimité, prend chaque jour plus de proportions : à Petit-Goâve, dans le cadre de la préparation de cet article, lors d’une petite enquête que j’ai réalisée auprès de 30 filles ̸ femmes, le constat est consternant : 85% ont été victimes de violences au sein de leur couple et 70% évoquent le sentiment d’être suivies par leur conjoint ou ex-conjoint, mais surtout d’être espionnées via les nouvelles Technologies de l’information et de la Communication (NTIC) : téléphones portables (appels et textos), tablettes, ordinateurs, géolocalisation, etc.

«Franchement, je ne sais plus croire faire. Jʾai l’impression qu’il me suit partout». Tel est le cri d’une jeune que je connais très bien : son conjoint, sous couvert de la jalousie et de son amour pour elle, contrôle toutes ses activités sur les réseaux sociaux. Il a les mots de passe de tous ses comptes : facebook, IG et whatsapp. Pire encore, il a cloné son portable de telle sorte qu’il puisse avoir accès, en même temps, où qu’il soit, à tous ses messages : «J’ai dit formellement à mes amis de ne pas m’écrire à n’importe quelle heure ni m’envoyer n’importe quel message… Et si je souhaite les contacter sans que mon conjoint ne le sache, je dois impérativement utiliser le portable de quelqu’un d’autre», affirme la jeune fille avec beaucoup de gênes.

Cette enquête m’a aussi révélé des comportements que je n’aurais même pas imaginés avant et du coup m’a rappelé combien il est urgent de combattre hic et nunc les cyber-violences en Haïti. « Parfois, affirme une jeune fille de 22 ans qui voulait garder lʾanonymat, mon conjoint me réprimandait parce que je n’ai pas mis sa photo sur mon profil ou bien parce que, selon lui, je suis trop active sur Facebook, IG ou whatsapp. Comme quoi j’utilise ces derniers uniquement pour rechercher des mecs. N’est-ce pas absurde ça, hein ? Mais, bon… »

Il y a d’autres cas encore dont la diffusion d’images intimes à caractère sexuel (connu sous le nom de « Revenge porn »), utilisée souvent par un ex-partenaire afin humilier la personne concernée. C’est la triste histoire de beaucoup de nos jeunes filles qui, à leur plus grand étonnement, suite à des ruptures amoureuses, voient circuler sur les réseaux sociaux certaines de leurs photographies intimes : «moi, cela m’est arrivé une seule fois», affirme la jeune fille de 22 ans.

Outre cela, « il y a de faux comptes Facebook et IG ouverts à mon nom, affirme Stephania Dorvilus, contenant des photographies que je n’aurais pas souhaité diffuser. Il y a deux semaines environ un ami m’a contactée pour me demander si j’ai un nouveau compte Facebook. Selon ce dernier, la personne cachée derrière ce faux compte lui avait envoyé, comme quoi, beaucoup de mes photographies intimes, mais ne montrant pas mon visage. Cela m’a certes énervée, mais qu’est-ce que je peux faire d’autres à part de signaler ce faux compte à mes amis sur ce réseau social ?»

« Ces pratiques sont nombreuses, malsaines et malveillantes, par conséquent, doivent être combattues avec la plus grande rigueur », affirme madame Dorvilus. À juste titre, elles constituent un accroc à la lutte pour l’égalité des droits : ce phénomène s’inscrit au cœur de la domination masculine, dans des rapports sociaux de sexe hiérarchisés et ne vise qu’à maintenir l’emprise et la peur [HCE].

B-) Le harcèlement sexiste et sexuel en ligne

Le cyber harcèlement sexiste ou sexuel, lui, est l’action d’imposer des propos ou comportements à des femmes, parce qu’elles sont des femmes, et qui ont pour objet ou pour effet de créer une situation intimidante, humiliante, dégradante ou offensante, portant ainsi atteinte à leur dignité [HCE, 16 novembre 2017]. Concrètement, il comporte : des propos ou images malveillants; des injures, diffamation, incitation à la haine; des menaces d’agression sexuelle ou de viol; des images d’agression sexuelle ou de viol; des informations privées, etc. Vous pourriez dire que tout cela existait déjà dans le monde réel, certes, mais dans le cyberespace les proportions sont dangereusement plus importantes.

En effet, selon le rapport de Lobby européen des femmes publié en octobre 2017 (European Womenʾs Lobby, Mapping the state of online Violence Against Women and Girls in Europe) dans le monde entier, les femmes sont 27 fois plus susceptibles d’être harcelées en ligne que les hommes; en Europe, 9 millions de filles ont déjà été victimes d’une forme de violences en ligne quand elles avaient 15 ans.

Selon un rapport récent des Nations-Unies, 73% de femmes ont déclaré avoir été victimes de violence sexuelle en ligne, et 18% d’entre elles ont été confrontées à une grave violence sur internet; 93% des victimes de diffusion d’images intimes à caractère sexuel ont déclaré avoir souffert d’une détresse émotionnelle importante; 70% des femmes victimes de harcèlement sexiste et sexuel en ligne ont également subi au moins une forme de violence physique et/̸ ou sexuelle de la part d’un partenaire intime, etc.

Bref, certes, en Haïti on ne fait pas encore d’étude spécifique sur le sujet pour avoir des chiffres précis, mais si partout dans le monde entier la situation est si délicate, rien ne pourrait expliquer qu’elle serait différente chez nous, d’autant plus qu’on fait partie des pays champions dans le non-respect des droits fondamentaux.

Autrement dit, de même que les autres pays trouvent qu’il est urgent de combattre les cyber-violences, parce qu’elles tapent fortement à leur porte et parce que ses effets sont réels et dévastateurs, il est aussi urgent pour l’État haïtien d’emboiter le pas. Il n’est pas encore trop tard certes, mais ses impacts sont destructeurs et intenses pour les cyber-victimes : nombreux sont nos jeunes qui éprouvent, après s’être victimes par un cyber-agresseur, d’intenses sentiments d’anxiété, de dépression, d’insécurité, même de culpabilité qui pourraient conduire à l’insomnie, à la détresse psychologique, voire, au suicide. Si là il n’y a pas urgence, alors rappelez-moi la principale mission de l’État.

II-) La responsabilité de l’État haïtien face à la cyber-violence

Si partout dans le monde, l’Internet, les réseaux mobiles et les TIC sont devenus des outils indispensables pour les gouvernements, les entreprises, la société civile et les individus, la première responsabilité de l’État devrait être la maitrise de ces derniers afin de pouvoir mieux s’en servir. Car ces technologies peuvent favoriser un développement économique considérable, augmenter la libre circulation des informations et contribuer à des gains réels sur le plan du rendement, de l’efficacité, de la productivité et de la créativité [Rapport sur la cybercriminalité en Afrique, sept 2016], tout comme elles peuvent conduire un État à sa perte ou tout simplement le détériorer. Alors, l’une des responsabilités de cet État devient la cyber-protection ou du moins, par détour, la chasse à la cyber-ignorance : l’État doit cyber-socialiser la communauté, c’est-à-dire, l’apprendre les valeurs et les exigences du cyberespace. Il doit mener une politique qui facilitera cet apprentissage : commençant par sa politique scolaire pour arriver à celle concernant sa sécurité.

Outre ces mesures qui doivent être prises à long terme, mais d’autres peuvent être prises hic et nunc : celles d’ordre technique et juridique. En effet, l’État doit se munir ou se doter d’un ensemble de moyens techniques et juridiques (Cyber-protection) pour assurer sa cyber-sécurité, c’est-à-dire, non seulement sa capacité à se protéger et à résister à des événements issus du cyberespace et susceptibles de porter atteinte à la confidentialité, à l’intégrité et à la disponibilité de l’information qu’il contient [Office québécois de la langue française. Grand dictionnaire terminologique], mais aussi et surtout à apporter des réponses immédiates aux souffrances des cyber-victimes qui, elles, contrairement à l’État, en souffrent entre-temps.

Au fait, puisqu’on parle des mesures juridiques qui doivent être prises rapidement pour ralentir la propagation et la démultiplication des cas de cyber-violences dans le pays, pourquoi l’administration en place ne profite pas du débat actuel sur le nouveau Code pénal haïtien pour y insérer des dispositions relatives à la cyber-violence ? Ne serait-ce pas déjà un énorme pas dans la lutte contre l’impunité dans le pays ? On veut bien le croire !

Bref, la cyber-sécurité est de nos jours au rang des défis les plus sérieux de la sécurité mondiale. Car, l’augmentation des cyber-menaces et des cyber-attaques constituent aujourd’hui une menace pour la paix et la sécurité nationale, régionale et internationale [rapport sur la cber-securité en Afrique, sept 2016]. Les cyber-menaces représentent des préoccupations de sécurité qui affectent toute la planète. Il est alors d’une importance cruciale et stratégique pour l’État haïtien de suivre le train et surtout d’en faire une priorité, ce, afin d’assurer sa cyber-sécurité et surtout la sécurité des cyber-victimes des violences faites en ligne.

Autrement dit, dans un monde numérique et en perpétuelle évolution, c’est hic et nunc que l’État haïtien doit décider d’emboiter le pas. Cette mauvaise manie de tout remettre à demain ou d’attendre à ce que le phénomène nous tue avant de décider de le contrôler ne doit pas être, cette fois-ci, à l’ordre du jour car les cyber-victimes, entre-temps, en souffrent : elles ne peuvent plus attendre. En d’autres termes, on est à heure de la sensibilisation de la communauté sur le phénomène et surtout de la prise de décisions techniques et juridiques pour les combattre. Alors, agissons maintenant pour secourir les cyber-victimes ! Ne remettez pas ce combat à demain, faisons le maintenant !

Clarens LINDOR

Clarens Lindor est Avocat et professeur de Philosophie politique et de Droit international au Campus Henry Christophe de Limonade et à l'Institut de Diplomatie et des Relations internationales du Cap-Haïtien. Il est aussi membre fondateur de l'Action contre la cyber violence en Haïti (ACV-Haïti).




Articles connexes


Afficher plus [1655]