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Haïti : L’État fantôme et violent ou la « banalité du mal » politique

Haïti : L’État fantôme et violent ou la « banalité du mal » politique



De nombreux observateurs haïtiens ou étrangers, allant d’André Corten à Sauveur Pierre Étienne (échec de l’État moderne), sont quasi unanimes à reconnaître Haïti comme un État faible ou un État fragile. Selon une définition de l’OCDE datée de 2013, l’État fragile « weak state » se distingue par sa « faible capacité à développer des relations constructives entre État et société et l’absence des fonctions de base de gouvernement » ou encore « l’absence partielle ou totale de mise en œuvre de politiques publiques, en matière de sécurité, éducation et santé » par exemple.

Il y a des degrés de nuance entre les différents concepts d’État failli ou d’État faible, mais ils renvoient tous plus ou moins à une situation généralisée de dysfonctionnement structurel et systémique de l’État. Un politologue comme Francis Fukuyama pointe du doigt le fait que l’on confond souvent l’étendue des responsabilités de l’État avec la force de cet État (scope vs strength). Le « scope » renvoie surtout aux différents domaines ou secteurs dans lesquels L’État choisit d’intervenir ou de contrôler tout simplement. De ce fait, un État peut être un État minimaliste en optant pour ce qu’on peut appeler un gouvernement limité (limited government), mais reste un État fort doté d’une forte capacité institutionnelle à exécuter des politiques publiques puis à faire appliquer la loi correctement. Les États-Unis sont un exemple éloquent d’État fort avec une grande tradition de « limited government ».

Haïti par contre est un État faible sur tous les angles. Les institutions publiques formant l’épine dorsale de l’État haïtien sont d’une extrême fragilité et l’État ne gère efficacement aucun secteur vital pour le pays. Sa capacité à remplir des fonctions minimales comme la provision d’infrastructures de base ou de garantir l’ordre public est quasi inexistante. L’État, une fiction juridique par essence, devient purement et simplement, au sens concret du terme une fiction matérielle, réelle dans le cas des États faibles ou États faillis comme Haïti.

La catégorisation ou la classification d’Haïti parmi les États faibles, faillis ou fragiles date depuis environ plus de deux décennies déjà. Un article paru en 1993 et intitulé « Saving Failed States » et qui établit la notion d’État failli plaçait déjà Haïti dans une telle catégorie. Ensuite, depuis l’élaboration de l’index des États faillis par le think tank « Fund for Peace » et le magazine Foreign Policy en 2005, Haïti se hisse toujours parmi les 20 États considérés comme les plus faillis au monde. À partir de 2007, il fait aisément partie des 10 États les plus faillis sur cette planète. Au bout du compte, les terminologies apocalyptiques sont épuisées pour qualifier l’insignifiance de l’État haïtien. On en vient à parler d’État effondré « collapsed state », État du « quatrième monde », État défaillant ou dans la sagesse malicieuse populaire haïtienne « Leta pèpè ».


Cette faiblesse de l’État haïtien a atteint un autre degré de paroxysme à l’heure actuelle. Pire qu’un État faible, on a dégénéré quelque temps déjà au stade d’État voyou. Un État voyou est un État dans lequel ceux ou celles qui accèdent aux fonctions de l’État (du sommet à la base) sont très en dessous du niveau intellectuel, moral et de leadership requis pour être un homme ou une femme d’État digne de ce nom. Par exemple, l’expression bandi legal traduit un état extrême de voyoucratie dans l’histoire politique contemporaine d’Haïti. En d’autres termes, la voyoucratie c’est le règne absolu de la désymbolisation, de la désacralisation ou de la banalisation du pouvoir politique. Et comme le martèle Laënnec Hurbon : « À la banalisation du pouvoir répond la banalisation de la violence ». Cette banalisation du pouvoir et de la violence entraîne à son tour la banalisation de la vie tout simplement.

Ce mépris de la vie ou le refus d’organiser la cité pour préserver les citoyens de la mort violente est exalté dans ces nombreux cas de kidnapping à répétition qui gangrènent Port-au-Prince et à présent des villes de province réputées moins violentes. La population est aux abois, traquée et nos dirigeants fantômes continuent à prétendre que soi-disant ils dirigent quelque chose. Au sein de l’État voyou, les citoyens et citoyennes paisibles, honnêtes et utiles au pays sont à la merci de gangs ou de bandits de tout poil méprisant la vie et la dignité humaine. Le kidnapping intensif révèle l’état d’une société qui a sombré dans la déshumanisation et choisi la mort comme horizon social. Myriam Revault d’Allonnes n’a-t-elle pas raison de nous dire que « Ce que l’homme fait à l’homme — en anéantissant l’humain avant de porter atteinte à la vie passé la mort qu’il lui inflige. » L’État fantôme ne fait même plus semblant de combattre un tel fléau qui dévaste les familles de toutes les couches sociales du pays.

D’État faible ou État failli, nous avons accompli un autre saut rétrograde en atteignant ce stade d’État fantôme. Ce qui à présent fait d’Haïti un État faible, failli, inexistant, voyou et fantôme. Pourtant cet État, en dépit de sa faiblesse et sa nature « voyoucratique » ou fantomatique, reste paradoxalement un État répressif qui continue d’organiser la violence structurelle ou systémique et laisser le champ libre à la violence physique ou à la propagation de la mort tout bonnement. Cette nécropolitique, comme l’aurait dit Myriam Revault d’Allonnes se cristallise comme « l’incarnation hyperbolique du mal, son abcès de fixation, le kingdom of darkness. » Frédéric Marcelin, touchant du doigt la nature violente héréditaire du pouvoir politique haïtien du 19e siècle nous rappelle que : « En Haïti, il ne faut jamais trop s’y fier et un gouvernement soi-disant faible, dans l’espace de quelques heures, se transforme et terrorise — il commence l’attaque par l’hyperbole déclamatoire, il l’achève dans les rues la carabine à la main. » C’est exactement cela l’État violent et fantôme, un État qui laisse flâner les bandits pour s’attaquer de préférence aux honnêtes citoyens/citoyennes qui manifestent pour défendre leurs droits à la vie et à la sécurité.

À cette nécropolitique concoctée par un État faible, voyou et fantôme, la tâche incombe aux futurs responsables haïtiens de provoquer une rupture en menant une biopolitique, la politique pour changer la vie et la protéger. Même un État fragile ou faible a encore la capacité de garantir une paix relative à sa population s’il est dirigé par des hommes et des femmes d’État responsables, capables et conscients. Quoique l’adage nous dit que « chaque peuple a le gouvernement qu’il mérite », nous croyons fermement que le peuple haïtien mérite mieux que l’État fantôme actuel.

Joseph W. Alliance
alliance.joseph86@gmailcom

Références

D’Allonnes, M. Revault. Ce que l’homme fait à l’homme : Essai sur le mal
Politique. Editions du Seuil, Paris, 1995.
Fukuyama, Francis. State-building : Governance and World Order in the
21st Century. Cornell University Press. New York, 2004.
Hurbon, Laënnec. La désymbolisation du pouvoir et ses effets meurtriers
(Démocratie et populisme en Haïti). Chemins critiques-Volume V
– Numero 5.
Marcelin, Frédéric. La Banque Nationale d’Haïti : une page d’histoire.
Les Editions Fardin, 2014.
Verlin, Jean. Haïti : État failli, État à (re) construire. Cahiers des Amériques
Latines. P25-40. (https://journals.openedition.org/cal/3093)







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