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L’esthétique de bougonnage de Rénold Laurent

L’esthétique de bougonnage de Rénold Laurent



La peinture est l’objet réfléchi du monde mental tel qu’un miroir. C’est-à-dire qu’entre la toile et la vision, il existe une complicité existentielle pour permettre au peintre de « prêter son corps au monde et de le changer en peinture », (Merleau-Ponty, 1964:16.). Dans la peinture de Rénold Laurent, l’image tend à habiter le monde à sa manière par ses contours, ses couleurs et ses formes et sa surface. Pour se référer à la tradition des phénoménologues, elle tend à réclamer une science visuelle. C ’est à dire qu’elle construit sa propre cohérence d’image et dégage une esthétique de bougonnage par transfiguration et apparition.

Cependant, puisque l’art est l’œuvre de l’imagination dialogique, une création métaphorique de consensus par anticipation ; rester dans ce postulat ontologique que prônent les phénoménologues serait abusif dans l’appréciation du sens de l’œuvre. Autrement dit, la démarche herméneutique serait meilleure pour saisir l’indicible ou le choc émotionnel du peintre afin de décrypter les symboles qui participent dans la composition de l’image et de communier avec son intimité ; donc ce qu’elle veut nous dire et ce qu’elle nous cache en même temps. Puisque « l’image ou l’œuvre est une médiation entre des événements irrationnels et rationnels du sens » (Ricœur, 1986:121.) ; en d’autres termes, l’on fait choix de la démarche épistémique de l’image, celle-ci qui consiste à mobiliser des procédés interprétatifs ayant rapport au savoir. Cette image renvoie-t-elle à cette formule de « canard-lapin », dans la saisie de son épaisseur sur l’organe de la distance ?

De ce point de vue, lire une image, c’est faire appel à son œil esthétique pour détecter sa charge symbolique en essayant de la lier à certaines réalités qu’elle essaie de raconter suivant ses lois, ses principes. C’est en ce sens que « les religions, les croyances, les mythes, les pratiques rituelles, les représentations abstraites visant à faire surgir dans le monde des images des formes qui participent à une explication de la réalité. », (V. Huys, D. Vernant, 2019 : 59-69). Parce qu’elle permet, comme substance de l’esprit, de fruit de l’intuition, de l’imagination, de laisser incarner des situations qu’elle transforme à sa manière. D’ailleurs, l’imagination n’est-elle pas la force qui transforme les réalités en images ? Celles-ci simulent, miment la réalité et sont construites à partir des éléments dichotomiques…

Cette œuvre, Rénold Laurent l’a réalisée en plein confinement comme beaucoup d’autres de ses dessins qui s’inscrivent dans cette technique d’étouffage vaporeux ou encore d’autisme plastique. L’acte du peintre consiste à représenter le monde par l’observation mentale qui devient plastique. En d’autres termes, ce monde qu’il crée n’est autre qu’un résumé d’assemblage acrylique pour rendre compte de la situation de l’homme pendant la pandémie. Un dessin dont la structure est en bleu, il y a du blanc et du marron, vaporeux, un visage en forme de cœur ou un masque, un œil et des immeubles ou des gratte-ciels.

Ceci dit, Rénold Laurent dans la ville américaine où il se trouve, voit que la Coronavirus provoque de l’enfermement, le confinement du monde. Dans cet exercice « on se protège » et cela évoque le sentiment de l’amour du prochain et l’idée du masque pour se protéger les uns aux autres. L’atmosphère vaporeuse du cadre évoque l’idée que c’est un virus qui attaque les voies respiratoires. Puisque dans cette situation, on est obligé d’être prudent, le peintre présente un œil. C’est l’œil vigilant. Étant producteur de vision, la connaissance du peintre en littérature de neurologies ou les sciences visuelles et mentales lui permet de comprendre que lorsqu’on veut bien regarder ou fixer un objet, on arrive à mieux le voir avec un œil, cette technique qui permet d’éviter toute sorte de variations et saccades abusives ou irrégulières. Les images figurées sont illustratives et font la synthèse de la Covid-19.

C’est en ce sens qu’une image n’est jamais une réalité simple et univoque, pour paraphraser Jacques Rancière. Elle raconte des choses dans son prisme binaire : visible et invisible. Rénold Laurent joue sur les symboles pour penser son art par ses sens et renouvelle son statut d’artiste comme faiseur d’esthétisation de la réalité humaine. Puisqu’il doit combattre son hiatus comme être de désir et « l’expérience des gratifications “culturelles”, qu’elles soient de connaissances d’art ou d’action interdit désormais à l’homme de trouver toute satisfaction dans les besoins primaires », (Poulain, 2001:78), l’excédent pulsionnel du peintre le pousse à assembler des matériaux pour construire sa peinture qui lui gratifie de vivre son présent où la beauté artistique de son œuvre à la fois en lui et chez autrui est un besoin de partage consensuel d’appel et réponse. Pour ainsi dire, il crée pour se satisfaire comme dose thérapeutique et de reportage dans le sens de mémoire.

Enfin, cette narration picturale s’imbrique dans une sorte d’ellipse plastique et ce qui donne corps à son esthétique d’enfermement ou de bougonnage et d’animiste à mi-chemin. Rénold Laurent poursuit son système esthétique, tout comme les avant-gardes qui s’inscrivaient dans une suite logique de destruction de l’image, du tableau. Par contre, ici, comparativement à d’autres œuvres du peintre qui s’identifient dans la quête de l’absolu, Rénold Laurent réalise les figures avec des lignes géométriques et non avec des touches chromatiques. Cette procédure qu’il entreprend pourrait même être qualifiée de régression picturale dans « le détournement du contenu de l’expérience commune. », (Greenberg, 1988 : 12). Peut-être que ce choix d’abstraction figurative impressionniste, même si celui-ci n’est pas plat, est conscient et calculé chez le peintre suivant une logique consommatoire.
Le dessin veut parler sans pour autant laisser passer la voix. Elle se replie sur elle-même pour mieux vivre son confinement.

Orso Antonio DORELUS

Supports
Huys, Viviane, et Denis Vernant. « Chapitre 3. L’actualité d’une anthropologie de l’art », , Histoire de l’art. Théories, méthodes et outils, sous la direction de Huys Viviane, Vernant Denis. Armand Colin, 2019, pp. 59-69.
Greenberg Clement, Art et culture, Essais critiques, Ed. Macula, Paris, 1988.
Maurice Merleau-Ponty, L’œil et l’esprit, Ed. Gallimard, Paris, 1964.
Poulain Jacques, De l’Homme, Ed. Le Cerf, Paris, 2001.
Rancière Jacques, Le Destin des images, Ed. La Fabrique, Paris, 2003.




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