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Aristide, un leader controversé

Aristide, un leader controversé



Le leadership politique est devenu en science politique un concept incontournable pour mesurer la performance et la personnalité des leaders politiques. En ce sens, il constitue selon les termes de Murray Edelman une arme politique qui focalise sur quelques personnalités les attentes, les satisfactions, les déceptions comme si les leaders étaient la cause des événements dont ils portent la responsabilité (Edelman, 1991. 127).

Le présent papier se donne pour objectif d’analyser le leadership politique de la présidence de Jean Bertrand Aristide durant les périodes allant de 1991 à 1996 et de 2001 à 2004. Pour ce faire, il fera l’emprunt de l’étude de Launay (2012) traitant du leadership populiste de Hugo Chavez, celle de Nye (2008) relative aux deux styles de leadership (Transactionnel et transformationnel) et celle de Weber sur les autorités. La première motivation de cet article vise à comprendre le pourquoi (les causes) de l’attachement d’une partie de la population d’Haïti à l’ancien président haïtien Jean Bertrand Aristide malgré les incompréhensions, les critiques faites à son encontre. Il s’intéresse aussi à comprendre son legs sur l’avenir politique du pays. À cet égard, attirons le regard sur le contexte sociopolitique de ses deux mandats.

L’avènement d’Aristide au pouvoir en Haïti.

En 1991 comme en 2001, Aristide est arrivé au pouvoir à la faveur d’une crise politique, économique et sociale marquée par la misère, l’instabilité politique, l’insécurité généralisée. Une situation qui plongeait le peuple d’Haïti dans le désespoir et l’obscurité. La démocratie paraissait à ce moment comme l’alternative la plus sure pour libérer le peuple des séquelles de l’obscurantisme duvaliériste. En vue d’exprimer leur désaccord à la corruption et aux abus du pouvoir totalitaire des Duvalier, les masses firent irruption sur la scène par des manifestions (P. Charles, 1997). Un mouvement de rejet du totalitarisme et de quête de meilleures conditions sociales a vu le jour en Haïti par l’alliance des hommes de gauche qui revendiquaient haut et fort une nouvelle société basée sur la justice sociale, l’égalité des chances, l’entraide, la solidarité et le partage. Ce mouvement naissant anti-duvaliériste se cherchait un leader proche du peuple pour le représenter aux prochaines élections. Le choix d’Aristide s’impose contre toute attente.

Prêtre catholique communément appelé titid, proche du peuple et adepte de la théologie de la libération a profité du contexte de soulèvement contre les Duvalier et la communauté internationale pour se faire une place de choix dans la lutte de l’opposition et parmi les leaders du mouvement anti-Duvalier. Par le biais des organisations qui s’appellent « ti legliz » qui à l’époque étaient au cœur de l’opposition anti-duvaliériste, Aristide s’est construit une identité par ses discours virulents contre la communauté internationale et les tontons macoutes. Dans une homélie prononcée en 1987 à l’église Saint-Jean Bosco, il dénonçait l’aide de la communauté internationale qui pour lui maintenait Haïti dans la misère et la pauvreté, il fustigeait avec énergie les macoutes appelant le peuple à la mobilisation. Le 16 décembre 1990, Jean Bertrand Aristide est élu à la présidence d’Haïti sous la bannière du Front National pour le Changement et la Démocratie (FNCD). Les défis qui l’attentaient étaient immenses : inertie économique, désorganisation sociale, économie informelle, terres usées, droits sociaux inexistants, système de santé moribond, corruption, analphabétisme et extrême misère a décrit Wargny (2008).

De surcroit, le pays est divisé entre pro-duvaliéristes et anti-duvaliéristes. Il faudra à Haïti, dans ce contexte délicat, fracturé par des inégalités immenses, un leader chevronné, visionnaire et fédérateur pour recoudre les morceaux et pour lancer son processus de développement économique et de progrès social. Aristide, jeune prêtre dans la trentaine sans trop grande expérience politique, sans mesurer la taille des enjeux nationaux et internationaux, croyant d’une façon forte dans la théologie de libération se propose comme le messie qui délivrera Haïti de son impasse.

La présidence de Jean-Bertrand Aristide de 1991-1996

En février 1991, Jean Bertrand Aristide est porté au pouvoir avec 67% des voix et son administration entreprend des actions visant à enrayer la corruption, d’assainir les finances publiques en exigeant le paiement des taxes et des impôts, de redresser l’appareil judiciaire, de favoriser la participation des citoyens aux affaires publiques et d’inviter l’armée à changer ses pratiques contre la population civile et malgré cela le 30 septembre 1991 soit huit mois après son investiture, il a connu un coup-d ’État qui le força de quitter le pays pendant quelques années ( Audet, 2003).

Pendant ses années d’exil, il est resté comme le président légitime et légal d’Haïti aux yeux de la communauté internationale qui le supportait à l’époque. Cette dernière par l’entremise de l’Organisation des États américains et des États-Unis, impose un embargo sur Haïti en vue de contraindre les dirigeants de facto à lâcher le pouvoir. Cet embargo au lieu de faire du bien aux Haïtiens a empiré leurs conditions sociales et économiques déjà précaires et les a plongés dans une misère affreuse. La mortalité infantile s’est accrue, l’embargo a désorganisé l’économie paysanne en affectant les couches sociales les plus pauvres. Les moyens de transport deviennent de plus en plus difficiles en ce sens que le billet d’autobus (Jérémie-Port-au-Prince) est passé de 50 gourdes à 250 gourdes (Corten, 1994). À mon avis, l’acceptation de cet embargo par Aristide est à la fois une preuve irréfutable de sa jeunesse politique et de son amour démesuré pour le pouvoir. Une caractéristique de nos chefs d’État.

De retour de l’exil, le président Jean Bertrand Aristide a su garder sa légitimité populaire. Plusieurs raisons l’expliquent. 1) Sa popularité nationale et internationale, 2) Son leadership charismatique 3) La légitimité de son gouvernement c’est-à-dire élu à 67% des voix. Cependant, il y a lieu de souligner que les mesures néolibérales qu’il a entreprises pour conforter les intérêts de Washington ont sévèrement affecté sa notoriété populaire à la fin de son mandat en 1995. La libéralisation du marché haïtien et la suppression des barrières douanières se sont accélérées dans les années 1995-1996 par l’aide de la Banque mondiale et de l’Organisation mondiale du Commerce. Suite à un programme signé avec le FMI en 1995, les droits des douanes sur le riz passent de 35% à 3% (Nesi, 2014). Encore, une décision qui a trahi l’essence même de sa pensée et de son idéologie politique. Je pense que l’international lui a fait un coup de pied dans les fesses pour le désapprouver et l’affaiblir sur ses propres valeurs.

La présidence d’Aristide 2001-2004

Les années 2000 à 2004 constituent une période de grande noirceur politique dans l’histoire d’Haïti. Cette période est marquée à la fois par les élections controversées de Jean Bertrand Aristide et des manifestations violentes contre ce dernier. Rappelons-le pour les plus jeunes. Ces manifestations sont le fruit d’un mariage contre nature entre la bourgeoisie marchande de type réactionnaire et les institutions du pays notamment l’Université d’État d’Haïti et la presse traditionnelle.

L’opposition refuse d’admettre son élection à la présidence. Nonobstant, les contestations, Aristide accède au pouvoir dans un contexte politique tumultueux caractérisé par l’instabilité politique et le refus de l’opposition de trouver une entente dans l’avantage du bien commun. Pour conséquence, son deuxième mandat va être marqué par l’insécurité, la misère, la violence contre les opposants politiques, le chaos généralisé. Hurbon affirme que l’anarchie est l’accompagnement nécessaire de cette forme de gouvernement à cause même de ses prétentions à parler au nom du peuple (Hurbon, 2001, 179). Le chaos règne à Port-au-Prince, les ordures ne sont plus ramassées, l’électricité n’est distribuée que pendant quelques heures plongeant plus de trois millions de citoyens dans l’obscurité, la peur s’installe en Haïti avec l’assassinat des opposants politiques de son pouvoir notamment celui du journaliste Jean Léopold Dominique (Therme, 2014).

Pour rester au pouvoir, Jean Bertrand Aristide va tout faire. Dans une étude faite sur sa deuxième présidence, Jalabert (2005) énumère un ensemble d’actions menées par Aristide. Corruption, milice de jeunes fanatisés, diabolisation des États occidentaux, exhortation du peuple. La situation de terreur qui sévit à Port-au-Prince jointe à la dégradation de la situation sociale et économique soulèvera le peuple haïtien contre Jean Bertrand Aristide. Ainsi, le 29 février 2004, il sera forcé de démissionner et à partir une deuxième fois en exil. Tout en étant en exil, il continue d’influencer la politique d’Haïti par l’entremise de ses adhérents qui ont lancé l’opération Bagdad dans les années 2004 à 2006. Sans vouloir minorer le peuple ni sous-estimer sa souveraineté, je dois préciser que les évènements d’avant 2004 sont le résultat d’un complot de l’oligarchie et ses partenaires (les universités, la société civile politisée, la presse) contre la volonté d’Aristide de taxer et d’imposer les nantis.

Le 18 mars 2011, l’ex-président Aristide est de retour dans son pays. Dès son premier discours à l’aéroport international Toussaint Louverture, il s’est mis à critiquer le pouvoir en place qui a exclu son parti des élections. « L’exclusion de Fanmi Lavalas est l’exclusion de la majorité », a-t-il souligné (AFP, 2011). Toutefois, le président Aristide a rassuré la population qu’il ne va plus faire de la politique et il va plutôt se consacrer à l’éducation en investissant dans son université.

Dans les lignes qui suivent, nous analyserons son leadership politique à lumière de la grille d’analyse de Wéber, de Launay et celle de Nye. Nous situerons le leadership de l’ex-président Jean Bertrand Aristide en montrant s’il s’agit d’un leadership transformationnel, transactionnel ou prudent.

Pour comprendre et situer le leadership politique de l’ex-président Jean Bertrand Aristide, il faut remonter durant les périodes qu’il était prêtre de l’Église Catholique. Il a été ordonné prêtre dans un bidonville de Port-au-Prince (La Saline) en 1982. Dans ses sermons, il a ouvertement fustigé le régime dictatorial de Jean Claude Duvalier, il critiquait sans langue de bois la communauté internationale qui selon lui était complice de la misère des Haïtiens. Voyant cela, la hiérarchie de l’Église a décidé de l’envoyer au Canada pour faire des études théologiques. Il y découvre la théologie de la libération qu’il compte appliquer à son retour en Haïti en 1985. De retour au pays, le prêtre Jean Bertrand Aristide tient un discours farouche contre la dictature de Jean Claude Duvalier, il fustige les tontons macoutes qui représentaient ses bras armés. Ses positions contre la communauté internationale, les élites bourgeoises d’Haïti lui ont valu une couverture médiatique sur tout le territoire national. Ainsi, Aristide s’est créé une place très enviable dans l’espace politique haïtien. Il a campé tout son leadership politique sur un discours de libération des masses populaires et urbaines tout en blâmant les élites politiques et bourgeoises traditionnelles.

D’une part, force nous est de constater que Jean Bertrand Aristide est un personnage controversé de par ses actions et ses discours. De ce fait, il nous parait un peu délicat de situer son leadership politique. Il est considéré par une grande partie de la population haïtienne comme un démagogue c’est-à-dire quelqu’un qui manipule les attentes et les besoins du peuple suivant ses objectifs personnels et mesquins.

D’autre part, plus d’un le voit comme un leader charismatique au sens de Weber, le libérateur d’Haïti. Samedy et Couton notent que ses homélies sont colportées dans des enregistrements sous forme de cassettes aussi bien en Haïti qu’à l’étranger. Sa verve oratoire lui vaut le qualificatif de Daniel Fignolé ( Samedy et Couton, 2013. 209). Pour Jalabert, son charisme, il le doit à la façon dont il utilise le créole haïtien et le contenu de ses discours. Il utilise un langage simple et compréhensif par le gros peuple touchant ses émotions. Dans ses sermons, il s’identifie à ceux qu’il dit défendre, parlant leur langage et défendant leurs revendications. Jean Bertrand Aristide s’autoproclame le porte-parole des sans voix, le défenseur du peuple (Jalabert, 2005. 2).

Il représentait aux yeux de beaucoup le symbole de l’espoir et de la renaissance d’Haïti au lendemain de 1986. Si Aristide est charismatique par ses capacités oratoires et ses envolées lyriques qui lui procurent l’admiration de son peuple, il ne l’est pas quant au côté héroïque que devrait inspirer tout leader charismatique. Par exemple, Martin Lutter King incarne le héros de la lutte pour l’émancipation et le respect des droits civils et politiques des noirs aux États-Unis. Nelson Mandela, le héros de la lutte anti-apartheid en Afrique du Sud. Tandis que dans le cas d’Haïti, il est quasi-impossible d'affirmer aujourd’hui à l’unanimité que Jean Bertrand Aristide représente le symbole du leader des plus pauvres.

Les actions du président Aristide nous permettent de le positionner plutôt comme un leader transactionnel qui gère ses clans aux dépens du reste de la population. Après son élection en 1990, il a pris un ensemble de mesures visant à opposer la société. On peut citer à titre d’exemple, le mandat d’arrêt décerné contre l’ex-présidente Ertha Pascal Trouillot qui a organisé les élections desquelles il est sorti vainqueur, la démobilisation de l’armée et la mise en retraite des soldats puissants, ses discours anti-bourgeois (Audet, 2003, 2).

De retour de son exil en 1994, Aristide renforçait son programme d’appui aux Organisations populaires (OP) qui lui sont proches dans le but que ces dernières défendront l’intérêt national s’il est menacé. Cet appui va vite se transformer en armement des organisations populaires qui ont pour mission de défendre le mouvement Lavalas initié par le président Jean Bertrand Aristide (Audet, 2003, 3). Il s’est donc révélé meilleur à attirer l’attention des foules que de promouvoir des idéaux et valeurs capables d’éveiller les consciences de la population haïtienne sur la nécessité de s’entendre autour d’une vision de développement d’Haïti et de recoudre le tissu social déchiré par des griefs de classe et de privilèges.

À l’opposé d’être un homme fédérateur, un leader transformationnel, il a plutôt fait appel à l’intérêt individuel des masses dans des situations de crise en vue de parvenir à une solution. L’on se rappelle de son fameux discours. « lè nou grangou, voye jenn gade anwo » « Quand vous avez faim, regardez en haut.» Ce qui sous-entend que les gens d’en haut (les riches) sont les responsables de la misère du peuple. Il a mis en place dans les quartiers populaires des programmes sociaux visant à récompenser ses adhérents. Par exemple, les programmes dénommés « lapè nan vant, lapè nan tèt, lapè nan pòch » récompensaient premièrement les proches de Jean Bertrand Aristide dans les quartiers populaires et deuxièmement à assurer la solidarité de ses adhérents. Pour toutes ces raisons, nous pensons qu’Aristide est un leader de style transactionnel suivant la perspective de Nye (2008).

Son leadership politique s’apparente également à un leadership populiste. L’étude de Launay (2012) sur Hugo Chavez, nous permet d’affirmer que Jean Bertrand Aristide est un leader populiste. Dans ses discours, il oppose de façon systématique le peuple aux élites en faisant croire au premier que les dernières sont les causes de leurs malheurs. Il a fait la promotion d’une idéologie polarisante. Les pauvres contre les riches. Dans un prêche à l’église Saint-Jean Bosco, le père Aristide pointe du droit, les États-Unis, le Canada, la France et la Suisse comme les véritables responsables de la pauvreté d’Haïti . Comme Haïti est un pays monoculturel, l’aspect identitaire n’apparait pas dans ses propos. Tout le jargon politique d’Aristide se fonde sur la peur de l’autre.

Legs, réalisations, échec et succès de Jean Bertrand Aristide.

a) Son legs

Au cours de ses deux mandats inachevés, Jean Bertrand Aristide a marqué le paysage politique haïtien de différentes manières. Il semble être incontournable quand on parle de politique en Haïti aujourd’hui. D’abord, il a créé un parti politique qui s’appelle Fanmi Lavalas qui reste jusqu’à maintenant l’un des partis politiques les plus populaires d’Haïti. Lors des dernières élections, la candidate à la présidence du parti Fanmi Lavalas était la quatrième dans la course en récoltant 96 121 voix sur une participation de 21% de la population électorale. En 1996, le président René Garcia Préval, ancien Premier ministre d’Aristide en 1991 est élu président sous la manière de ce parti. En 2006, il est réélu président d’Haïti grâce à la base politique et électorale de Fanmi Lavalas.

Comme nous l’avons su démontrer dans les lignes antérieures, Aristide est capable d’attirer l’attention des foules par ses grandes capacités oratoires et l’utilisation imagée de la langue créole, toutefois il est moins bon quand il est question de la gestion des relations humaines et des relations de pouvoir. Pour conséquence, son parti implosera pour donner naissance à plusieurs autres partis politiques de même tendance idéologique. On peut citer VERITE, INITE, LAPEH, AYISYEN POU AYITI, ANSANM NOU fÒ. Toutes des structures politiques issues de la mouvance LAVALAS de Jean Bertrand Aristide. Plus d’un pense que l’implosion du parti politique Fanmi Lavalas est l’œuvre de Jean Bertrand Aristide dans une commune entente avec l’international. Cette entente garantit à Aristide la tranquillité dans son pays et rassure la communauté internationale que Fanmi Lavalas ne reviendra plus au pouvoir pour questionner les politiques néolibérales du FMI et de la Banque mondiale.

De l’avis de nombreux observateurs et commentateurs de la politique haïtienne, Aristide est en partie responsable du climat de l’insécurité qui règne en Haïti depuis les deux dernières décennies. Audet a souligné très clairement que le programme d’appui d’Aristide aux organisations populaires s’est vite transformé en un programme d’armement de jeunes fanatisés dans les quartiers populaires. Ces jeunes avaient pour mission de défendre la mouvance Lavalas d’Aristide et ce sont ces mêmes jeunes qui vont retourner contre lui dans les années 2000.

Aujourd’hui, les quartiers populaires sont pris en otage par des gangs armés qui défient l’État. Ce sont ces groupes armés qui font et défont la loi dans les bidonvilles de Port-au-Prince et de certaines villes de province. Ils instaurent leurs propres systèmes de prélèvement de taxes et d’impôts sur les commerçants. Dans le contexte actuel, il y a lieu de parler de l’État quasi-néant en Haïti et pour cause Aristide est en partie responsable.

b) Ses réalisations.

Jean Bertrand Aristide a été élu président d’Haïti à deux reprises (1991-1996, 2001-2004) en faisant la promesse de sortir le peuple haïtien de la misère indigne (Wargny, 2003). Il était considéré comme le restaurateur de l’espoir, le porte-voix des pauvres. Arrivé au pouvoir, le prophète des pauvres joint la parole aux actes. Campagne d’alphabétisation pour les illettrés, lutte contre la vie chère, hausse du salaire minimum, épuration de la fonction publique, abolition des chefs de section, amélioration de la sécurité, chasse aux narco-trafiquants, augmentation des recettes fiscales de l’État, impartialité de la justice (Wargny, 2003). Ces nouvelles mesures de Jean Bertrand Aristide secouent le statuquo et ne le laissent pas indifférent.

Le premier janvier 2004, à l’occasion du bicentenaire de l’indépendance d’Haïti, le président Aristide a dressé une liste de ses réalisations qui prouvent ses intentions de passer de la parole aux actes.

« Le taux de mortalité des enfants de moins de cinq ans est passé de 125 pour 1000 à 110 pour 1000. En l’an 2000, le pourcentage de nouveau-nés présentant une insuffisance pondérale a été de 28%, ce taux est estimé aujourd’hui à 19%. En 2003, le taux de mortalité maternelle est passé de 520 pour 100 000 naissances vivantes, nous avons pu stabiliser le taux de l’infection du VIH. Le taux de prévalence du VIH est passé de 6,1% à 5%. Le taux net de scolarisation est passé au cours de ces trois dernières années de 67,8% à 72%. Depuis 176 ans, nous avions eu 34 lycées, pour nos deux cents ans, nous avions 138 lycées grâce à Lavalas. Nous avons une capacité d’électricité de 155 mégawatts malgré l’embargo économique. Plus d’un millier de logements sociaux construits et distribués en l’année 2002 et 2003. Construction et aménagement de 54 places publiques. De 1990 à 2000 nous avons réduit le seuil de pauvreté de 60% à 56% »

c) Ses échecs.

Parler d’échecs du président Aristide revient à parler nécessairement de l’inachèvement de ses deux mandats. Le premier marqué par un coup d’État militaire qui l’a contraint de passer trois ans en exil et le deuxième par un soulèvement populaire qui l’a obligé de démissionner deux ans avant la fin de son mandat de cinq ans. Ces ruptures ont fait en sorte qu’il n’ait pas eu suffisamment de temps pour asseoir son idéologie politique et réaliser ses programmes politiques qui visaient à sortir le pays de la misère indigne.

Ses échecs s’expliquent en grande partie par son refus de composer avec ses opposants et ses croyances profondes dans ses capacités personnelles donc son charisme qui lui permettait de drainer des foules après lui. Il n’a probablement pas mesuré cet aspect du pouvoir. Le pouvoir est un concept relationnel, c’est-à-dire les masses qui donnent le pouvoir ont toujours un pouvoir latent duquel elles peuvent s’en servir quand elles se trouvent menacées. Son échec s’explique aussi par sa position contre la bourgeoisie et la classe politique traditionnelle et la communauté internationale.

d) Ses succès

Comme tout homme ordinaire, l’ex-président haïtien Jean-Bertrand Aristide a eu ses échecs et ses succès. En guise de succès, il a eu réussi à maintenir l’admiration d’une grande partie du peuple malgré ses détracteurs et ses erreurs politiques. Son empreinte reste gravée sur la classe politique d’Haïti. Il est peut-être aujourd’hui le leader politique haïtien le plus aimé et le plus adulé. Cela sous-entend qu’il occupe d’une manière ou d’une autre les esprits de ses concitoyens. Il a réussi à orienter le discours politique vers les masses peu importe l’appartenance idéologique du leader. Pour ses adhérents, il incarne toujours le symbole du messie. Ses luttes ont le mérite d’avoir contribué à l’avènement de la démocratie en Haïti, même si dans l’impasse aujourd’hui. Au-delà des questions politiques, il a réussi à fonder une université de référence en Haïti, l’université de la fondation Aristide qui reçoit chaque année des centaines de jeunes dans les domaines des sciences sociales et humaines et de la science de la santé.

Efficacité et moralité de son leadership.

Juger de l’efficacité et de la moralité du leadership politique d’un dirigeant n’est pas un exercice facile dans le sens que cela renvoie à considérer plusieurs aspects. 1) Le contexte national et international pendant lequel il a dirigé, 2) La satisfaction de sa population de ses actions, 3) Ses réalisations et son legs.

S’agissant de l’ex-président Aristide, l’exercice parait plus complexe. Il a pris le pouvoir dans un contexte national difficile caractérisé par tout ce qui a été cité plus haut et dans un contexte international marqué par la fin de la guerre froide où la pensée de droite était en plein essor partout dans les Amériques à l’exception de Cuba. Face à cette situation, il lui fallait faire un choix en tant que leader politique qui s’est ouvertement positionné à gauche. Rester fidèle à ses valeurs idéologiques ou les contourner pour plaire au monde capitaliste. Aristide a choisi de rester loyal la plupart du temps à ses idées et ses valeurs en prenant des mesures concrètes allant dans le même sens que ces dernières. C’est probablement cette position qui lui a valu ses deux coups d’État.

Pour ce qui concerne la satisfaction de sa population, la réponse est mitigée. Ceux qui l’aiment sont aussi nombreux que ceux qui le détestent. En Haïti, ses adhérents pensent qu’il est un bon président sinon le meilleur, mais la communauté internationale et ses opposants ne veulent pas de lui croyant qu’il est un démagogue, un antidémocrate. Quant à moi, je pense que la haine d’Aristide s’explique par ses prises de positions pro-masses défavorisées.

Force est de reconnaitre que ses programmes d’alphabétisation, de construction d’écoles nationales, de lycées, de routes, d’hôpitaux et de logements sociaux reçoivent un accueil favorable de la part de la grande majorité de la population haïtienne et ne peuvent que contribuer au progrès d’Haïti.

La plus grande critique faite à Aristide c’est l’armement des jeunes dans les quartiers défavorisés en mettant de l’avant son programme d’appui aux organisations populaires. Il parait tout de même paradoxal que la même personne qui promeuve l’éducation comme facteur clé pour favoriser le développement entreprenne des actions qui sont à l’encontre de l’éducation. De plus, il est critiqué pour le côté corruptible de son administration tandis que dans ses campagnes électorales, il condamnait les pratiques corruptibles du régime des Duvalier.

Quant à ses réalisations et son legs, il est sans l’ombre d’un doute le président qui a le plus impacté le paysage politique haïtien durant ces trois décennies. D’une façon ou d’une autre, ceux et celles qui font partie de la société politique haïtienne aujourd’hui ont quelque chose à voir à la mouvance Lavalas de Jean Bertrand Aristide. Néanmoins, soulignons que son legs n’a pas contribué à faire avancer Haïti vers le chemin du progrès social. Suivant le rapport du programme des Nations unies pour le développement sur l’indice du développement humain, en 2018 Haïti est classée 168e rang sur 189 pays largement derrière les pays caribéens notamment son voisin le plus proche qui est la République dominicaine .

Dans les développements ci-dessus, il a été démontré que Jean-Bertrand Aristide est arrivé au pouvoir dans un contexte particulier qui a rendu difficile sa gouvernance. Vraisemblablement ses deux coups d’État sont dus par sa bonne foi de changer les conditions de vie précaires des Haïtiens et ses convictions profondes dans le paradigme de gauche pour enclencher le processus de libération du peuple d’Haïti de la pauvreté. Ils sont également l’œuvre d’un complot ourdi par les forces réactionnaires d’une Haïti asymétrique. Il y a lieu de reconnaitre qu’Aristide a erré en empruntant la voie de la violence et de la répression pour se maintenir au pouvoir. Sa stratégie de division de la société n’a pas joué en sa faveur non plus. En tant que leader, il n’a pas su mettre en confiance toutes les catégories sociales et économiques. Le discours populiste et polarisant qu’il a véhiculé n’a fait que fragiliser ses deux mandats. Grand est le leader qui est capable de faire la différence entre ses idéaux et réalités pour pouvoir répondre aux attentes de son peuple.

Somme toute, le leadership politique est incontournable pour évaluer la performance des dirigeants. Dans les pages précédentes nous avons analysé le leadership de l’ex-président Jean Bertrand Aristide en démontrant explicitement qu’il s’agit d’un leader populiste par son discours politique et de style transactionnel par la façon dont il a géré le pouvoir. Nous n’avons pas pu juger de l’efficacité ni de la moralité de ses actions pour la simple et bonne raison que la satisfaction de la population haïtienne de ses réalisations et de ses actions est mitigée. D’une part, il est aimé pour son charisme et sa proximité avec les pauvres. D’autre part, il est détesté pour le contenu polarisant et anti-bourgeois de ses discours. Ce papier a également démontré que son legs continue d’influencer la politique haïtienne sans pouvoir conduire le pays sur le chemin du progrès. Aristide reste le mal aimé de la société haïtienne. Je n’ai pas pu approfondir de manière exhaustive les causes de son échec parce que je n’ai pas eu la chance de rencontrer certains de ses plus proches collaborateurs ni avoir toute la vérité sur la prise en compte dans ce papier. À cet effet, j’espère le rencontrer un jour et j’entends publier un autre papier pour creuser davantage sur son leadership, l’implication tacite de certaines institutions haïtiennes et certains intellectuels de gauche dans l’échec d’Aristide.

Il ne m’a pas été non plus possible d’expliquer l’attachement d’une partie du peuple à l’ex-président Aristide. Cela prend des témoignages de ceux et celles qui ont dirigé avec lui, mais aussi ceux de ses plus farouches opposants. Aristide reste l’une des plus grandes énigmes de la politique haïtienne contemporaine. Comprendre son leadership et ses actions politiques c’est déjà un pas vers la bonne direction dans la quête de solution aux problèmes multiformes et multidimensionnels d’Haïti.

James Osné

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