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Haïti : quelques éléments pour sortir de la crise ?

Haïti : quelques éléments pour sortir de la crise ?








Depuis son indépendance, Haïti vit dans la tourmente, et la plupart de ses fils dans la souffrance comme s’ils n’étaient pas sortis du système colonial et esclavagiste qui les avait arrachés du continent africain, exploités à Saint-Domingue et maintenus dans la misère la plus infâme. À la base, d’une part, des facteurs externes ou internationaux multiples et complexes, qui se présentent sous plusieurs formes ; d’autre part, des obstacles plutôt internes tout aussi bien pluriels. Des luttes pour le pouvoir, pour le partage et la jouissance des biens publics, et pour l’enrichissement rapide résument en quelques mots les régimes qui se sont succédé à la tête du pays depuis Dessalines ; la plupart et même les plus progressistes ayant été soldés par un coup d’état, avec départ en exil et des casses, pour faire place en général à un gouvernement de transition. Alain Turnier, dans « Quand la nation demande des comptes », a décrit cette triste réalité qui se répète d’un gouvernement à l’autre. Une transition qui n’en finit pas, disait Pierre-Raymond Dumas, puisqu’aujourd’hui encore le crédo n’a pas changé. Il faut remplacer le gouvernement élu par un gouvernement de transition qui aura à remettre le pays sur les rails, organiser des élections et faire le procès Petro-caribe. Mais, comme d’habitude, il ne semble pas y avoir de plan, de programme ou de projet sur lesquels s’appuient ces slogans.

Haïti a connu toutes les étiquettes. La plus vilaine et persistante que l’international prend plaisir à citer en boucle et dont les bienfaiteurs d’ici et d’ailleurs tirent souvent bénéfice, est la pauvreté. Haïti est le pays le plus pauvre d’Amérique. Même si tous les indicateurs sociaux, économiques, environnementaux et politiques sont au rouge, çà n’en fait pas pour autant ou indéniablement un pays pauvre. Haïti a des ressources et un potentiel de développement, qu’il a su à certains moments de son histoire partager avec d’autres (Venezuela, Savannah, Afrique, Canada, pour ne citer que ceux-là). La Banque Mondiale n’a-t-elle pas évalué à près de 80 % les cadres haïtiens vivant en-dehors du pays. Certains rapports n’ont-ils pas fait état du sous-sol haïtien riche en minerais. C’est peut-être là l’une des causes de son malheur et de son étranglement, face à ce que Thorstein Veblen appelle l’« instinct prédateur » d’une minorité, complice en même temps des mécanismes de contrôle des grandes puissances. Haïti est en gros un pays mal géré (mis-management), où règnent la corruption, l’impunité, l’injustice sociale, tout ce qui empêche une démocratie véritable de prendre racine et de s’épanouir, voire tout ce qui assassine son progrès économique et son développement global.

Ces difficultés sont liées et dues à des contradictions historiques jusqu’ici non résolues, empêchant ainsi d’avoir non seulement une Nation, mais aussi des équipements publics au service de la population, comme par exemple un bon hôpital, une école républicaine, une bonne université, des routes facilitant la circulation des gens et des biens d’un bout à l’autre du pays, l’accès à l’eau potable pour toute la population tant en milieu urbain qu’en milieu rural, un port ou un aéroport de standard international par département ou par région, etc. Or, s’il faut se concentrer uniquement sur les dix dernières années et plus particulièrement après le tremblement de terre de 2010, Haïti a connu le cumul le plus important de fonds à sa disposition (CIRH, Pétrocaribe) qui aurait pu aider à faire tout cela et bien d’autres choses pour changer la situation de la population.

Ce n’est malheureusement pas le cas. Cet argent a très peu servi l’intérêt national. Une partie a même été investie, selon l’article de Julie Lévesque (Publié par siel sur 18 juillet 2012), dans un hôtel cinq étoiles. C’est un pays déchiré et en lambeaux. Après plus de 214 ans d’indépendance, les difficultés sont mues en marasme économique qui se traduit par un déficit budgétaire de plus de 27 milliards de gourdes, pour le dernier exercice fiscal, et qui risque de le transformer en pays en faillite. Haïti est pour l’instant le pays le plus faible et le plus fragile de l’hémisphère américain. Ce profil est consacré tant par son indice de développement humain (IDH = 0,498/1, soit 168e rang sur 189 pays, PNUD 2018), son indice de compétitivité économique (respectivement 3,22/7, soit 128e rang sur 137, FEM 2017 – 2018) et son indice de compétitivité touristique (2,75/7, soit 133e sur 141, FEM 2015), que par le niveau de dégradation de son environnement et son haut niveau de turbulence politique le rendant instable et non sécuritaire pour des investissements.

L’exode en cascade de différentes couches sociales du pays, vers l’intérieur et l’extérieur, est un autre signe palpable de ce malaise sociétal. La population rurale est la première à baisser pavillon, tant à travers le « boat people » qu’à travers des vagues migratoires massives vers les villes, pour toutes sortes de raison. Ces migrations conduisent la plupart de ses ressortissants dans les bidonvilles, où ils sont vite devenus un pion sur l’échiquier politique que les principaux acteurs manipulent uniquement dans leurs seuls intérêts. D’autres, notamment les jeunes, laissent en masse le pays pour le Brésil, le Chili et ailleurs. Le cadre de vie du paysan devient de plus en plus critique, sa capacité de rebondir s’étant affaiblie davantage. Les problèmes sont, entre autres, d’ordre résidentiel et alimentaire, économique et socioculturel, environnemental et climatique. Bien qu’étant en particulier des producteurs, la majorité des paysans vit dans l’insécurité alimentaire.

A côté des dégâts causés par les catastrophes naturelles sur leurs actifs (logement, cheptel, terre), nombreuses sont leurs principales cultures attaquées par des maladies. Non traitées, celles-ci diminuent fortement le rendement et causent la disparition de certaines d’entre elles, tout en exposant les paysans au jeu du marché malheureusement sans un réel pouvoir d’achat et, ceci, avec des conséquences directes tant sur leurs habitudes alimentaires et leur santé, que sur l’environnement par l’intensification des coupes abusives d’arbres. Il faut le rappeler que la pression de l’argent est énorme aujourd’hui sur le paysan qui, en plus d’avoir à subvenir aux besoins traditionnels, doit payer les services d’éducation, de santé, de transport, de téléphone, le voyage des enfants à l’étranger, en quête de cieux plus cléments pour satisfaire leurs ambitions et aspirations. Pourtant, cette situation n’est pas sur le radar prioritaire ni des dirigeants en place, ni des politiciens de l’opposition. Elle est tout simplement absente dans le discours et les décisions.

Il n’y a pas de production. L’agriculture, l’un des piliers de l’économie nationale, ne représente que 20 % du PIB. La production industrielle est faible, voire en baisse malgré la manne de Hope et HELP. Haïti devient tout simplement une économie de commerce, d’importation et de spéculation. Ce qui fragilise la stabilité macroéconomique, rend la balance commerciale déficitaire, renforce l’inflation, accentue la dépréciation de la gourde et la dépendance, tout en plaçant fort souvent le gouvernement sur une chaise branlante et éjectable.

Port-au-Prince devient le visage malfamé et mafieux du pays. La capitale a perdu la jouvence intellectuelle et touristique qui a fait parler d’Haïti au XIXe siècle comme le phare avancé de la Caraïbe ou, vers la fin de la première moitié du XXe siècle, comme le joyau de la Caraïbe ayant accueilli des touristes, des grands artistes et intellectuels, des hommes d’État, etc. Port-au- Prince est aujourd’hui une coquille vide : pas de cinéma, pas de jardin, pas de salle de théâtre ou de spectacle qui fonctionne, pas de train ou de tramway, pas de fontaine lumineuse, pas de rue propre, pas de sécurité, pas d’électricité, etc. C’est un panier de crabes, qui infeste le pays de solitude et qui le tue à petit feu. Tout y est concentré et fonctionne mal, en même temps qu’elle piétine les droits des provinces, aspire leurs biens et casse leur dynamisme économique et culturel.

Si on se place dans la perspective des trois classes des physiocrates, définies par le Français François Quesnay (productive, stérile et propriétaires terriens) et de la triade des économistes classiques définie par l’Écossais Adam Smith (capitalistes, salariés et rentiers), Haïti parait aujourd’hui inclure ces trois catégories : la classe productive, un maillon très faible et polarisé ; la classe stérile, incluant tous les citoyens qui pratiquent la spéculation, l’importation, le commerce et les services ; et la classe des politiciens, qui bouffe l’argent du pays, sans produire aucun bien. La politique en Haïti se confond avec la notion qu’Aristote avait de l’économie : une « profession qui roule tout entière sur l’argent, qui ne rêve qu’à lui, qui n’a d’autre élément ni d’autre fin, qui n’a point de terme où puisse s’arrêter la cupidité ». C’est là tout le dilemme du pays, qui est moins le fait immédiat d’un gouvernement en exercice qu’il faut à tout prix remplacer, que davantage ceux d’un système qui le conduit aujourd’hui dans cette impasse dangereuse. Ce système hérité du cadre colonial est caractérisé par une concentration de la richesse, une sorte d’îlot dans un océan de misère, qui produit une distorsion et une inégalité sociales sauvages, qu’il faut dénoncer et arrêter. C’est ce que, parait-il, les pétrochallengers avaient compris et dénonçaient le 17 octobre 2018. Mais, le 18 novembre 2018 ne se présente-t-il pas comme l’antithèse du 17 octobre, éclipsant leurs revendications ? Autrement dit, n’y a-t-il pas lieu de se demander : si le mouvement du 18 novembre exigeant le départ du président n’était rien d’autre que l’arbre qui cache la forêt, c’est-à-dire des manoeuvres politiciennes alliées à des intérêts puissants pour retarder la mise en branle du processus devant conduire au procès pétrocaribe ?

Juste pour dire que la situation n’est pas claire. On nage en eaux troubles. Ce qui l’est par contre et qui est réel, c’est que le pays est très malade, voire agonise et risque de disparaître. Avons-nous encore le temps de le sauver ? Je répondrai à la manière de Donella, dans « Halte à la Croissance » [cité par Marie-Monique Robin], que « Nous avons juste ce qu’il faut. Alors, commençons ! ». Mais, que faire et par où commencer ?

1. Le mouvement citoyen pour la reddition de compte autour du dossier pétrocaribe doit se poursuivre. Encore faudra-t-il un autre Nord Alexis, pour que les instances publiques jouent pleinement le jeu et prennent les mesures qui s’imposent pour réaliser le procès, et aussi pour que la corruption, l’impunité, la drogue et la violence des gangs cessent d’être la norme qui rythme la vie des citoyens.

2. Les acteurs politiques sont conviés de trouver une entente basée sur la primauté de l’intérêt national, pour faciliter un retour à la normalité scolaire, économique et institutionnelle.

3. Les dirigeants actuels ont besoin d’apporter des réponses intelligentes et innovantes, à court et moyen terme, à la problématique de la jeunesse et de la paysannerie, tout en renforçant les équipements publics, en réduisant le train de vie de l’État, et en prenant des mesures pour renforcer la police et protéger les droits humains en général, ceux des plus faibles, des femmes et des enfants en particulier. Pour mieux s’en sortir, le Gouvernement peut lancer un concours national, une sorte d’appel à propositions innovantes, notamment pour la province et en particulier le milieu rural, en vue de sélectionner chaque année les 5 meilleures pour financement dans le budget national.

4. Les différents corps de la société civile ont aussi besoin de renforcer le dialogue entre eux, de se donner des repères et des indicateurs pour mieux jouer leur rôle de veille démocratique, ainsi que des capacités à se mobiliser ensemble pour dénoncer et barrer la route aux dérives politiques et démocratiques.

5. Les réserves du pays (des hommes et des femmes intègres et capables) doivent finalement investir l’espace politique pour recadrer le jeu démocratique, pour qu’enfin Haïti respire et se lance sur la voie du progrès.

Bien sûr, il est aussi impératif de trouver un consensus national autour d’une appellation (qu’il s’agisse de conférence nationale, de grand congrès de l’entente haïtienne, d’états généraux sectoriels ou autres) pour faciliter un « chita ansanm » (s’asseoir ensemble), dans le but de vider nos contentieux historiques, source de pas mal de contradictions qui bloquent notre société, et d’atténuer les profondes inégalités sociales. Comme l’a soutenu Adam Smith dans « La richesse des nations » : « aucune société ne peut prospérer et être heureuse, dans laquelle la plus grande partie des membres est pauvre et misérable ». Si les nantis du pouvoir et de l’avoir en Haïti acceptaient d’opérer une révolution radicale de leurs valeurs, une rupture avec les idées reçues fondées sur la manifestation de leur supériorité, de leur pouvoir et de leur richesse, nous pourrions, pour reprendre Martin Luther King, « commencer rapidement la mutation d’une société focalisée sur les choses vers une société focalisée sur les personnes ». Ensemble, il est possible de construire une autre Haïti.

Tel est ma compréhension de la crise, présentée ici non comme une énumération des pertes en vie humaine et des nombreux dégâts enregistrés, mais plutôt de manière analytique, et aussi mes propositions pour en sortir durablement.

Abner Septembre, Sociologue.
25 novembre 2018



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