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De la légitimité des couleurs du drapeau de la République d’Ayiti

De la légitimité des couleurs du drapeau de la République d’Ayiti








Contexte

Il existe toujours des questions sans réponses. Cependant, quand il y en a, le sujet devient controversé et difficile à trancher. La vérité, souvent brûlante, rend la tendance commune complaisante. Pour ceux qui croient déjà être en sa possession, il ne faut surtout pas remuer le terrain déjà brouillé. C’est le cas du bicolore de la République d’Ayiti. La question aussi vieille que la nation tourne autour des couleurs légitimes du drapeau, à savoir la substitution du bleu par le noir et vice versa. Aujourd’hui, à la veille de la commémoration de la bataille de Vertières, la bataille décisive menant vers l’indépendance de la colonie française le 1er janvier 1804, la question refait surface et alimente tous les circuits de discussions dans le pays. Pour comprendre ce qu’il en est, ce texte :

I : remet en question l’action politique boiteuse de l’ex-sénateur Moïse Jean Charles (MJC) sur le monument de Vertières ;

II : détermine le principe de légitimité touchant les couleurs du drapeau en concurrence ;

III : assimile l’acte de MJC à un crime contre l’État Ayitien ;

IV : discute de l’historicité des dessous ethniques du bicolore ;

V : qualifie de convenance l’union des noirs et des mulâtres menant à la guerre victorieuse ;

VI : démontre que la concurrence des couleurs sous-entend les différends ethniques de toujours.

Pour conclure, il suggère de revoir la question des couleurs du drapeau pour un débat analytique objectif.

I : L’action politique boiteuse de MJC

Gauchement, le 10 novembre 2018, l’ex-sénateur a provoqué le débat sur les couleurs du drapeau Ayitien en défiant la constitution du pays. Il a fait hisser sur le monument historique de Vertières les CNR sans proposer une substitution formelle aux couleurs bleu et rouge (CBR) consacrées officielles par la constitution de 1987. Du même train, par une action désespérément boiteuse, il y a épinglé le mouvement Petrocaribe sans aucun rapport. Si pour certains politiciens l’essentiel est le départ du président Jovenel Moïse et que manoeuvrer le levier émotionnel d’une frange de la population peut le provoquer, brandir les couleurs du drapeau, dans le cas du sénateur, peut bien y paraître une pièce maîtresse, sans chercher à appréhender ses dimensions historiques et idéologiques.

Donc, faire sensation à n’importe quel prix assure la survie de ces politiciens qui, dépassés par les problèmes du pays, ne souhaitent pas encourir le risque de se soustraire techniquement de l’échiquier politique. À défaut d’une formule pratique de sortie du pays de la pauvreté, empêcher au peuple de bien comprendre son problème de pauvreté et de mieux exprimer ses revendications y relatives est le seul moyen de rafistoler sa confiance en eux. Digérant mal l’action de MJC dans le contexte actuel, quiconque est partisan des CNR trouvera bancale l’idée de les brandir voire les hisser sur ledit monument symbolisant la bataille de Vertières, laquelle a eu lieu avec les CBR avant la naissance du peuple Ayitien le 1er janvier 1804. Son action est foncièrement contradictoire par rapport aux couleurs utilisées lors de la bataille, mais aussi anticonstitutionnelle aujourd’hui.

II : De la légitimité des couleurs

Tout ce qui est légitime est consacré par des lois, lesquelles sont des institutions formelles ou informelles conçues par des hommes pour harmoniser leur coexistence. En faire abstraction rendrait l’espace invivable et réduirait le vivre-ensemble à un état de crise sociale chronique. Cela dit, le premier drapeau légitime Ayitien est celui issu de la toute première institution, soit la constitution du 20 mai 1805, confirmant la naissance du pays et instituant un régime politique pour régir la nouvelle nation.

Étant donné que toute institution sert à modeler et guider le comportement des individus dans une société et que ceux-ci peuvent, à leur tour, l’influencer selon leurs valeurs, une refonte constitutionnelle dans une société est toujours probable. En conséquence, à chaque refonte institutionnelle, il faut s’attendre à de nouveaux modes de comportement ou principes à respecter reflétant les valeurs des uns et des autres. La première constitution du pays, celle de 1805 a légitimé les CNR qu’il fallait respecter. La refonte constitutionnelle de 1987 en a fait autant des CBR au même titre.

III : Crime contre l’État d’Ayiti

Ne pas respecter les prescrits d’une institution est passible de sanctions. La gravité de l’acte répréhensible est déterminée par le régime de sanctions auquel il est soumis. Ne partageant pas la valeur de ces prescrits ne donne à quiconque le droit de les délégitimer au point de les substituer arbitrairement par d’autres ou d’imposer celles-ci au reste de la société. Le faire porte atteinte à la constitution en vigueur et doit être sanctionné pour crime contre l’État. Cependant, il est toujours possible de s’en défaire s’ils ne rencontrent pas les valeurs des uns et des autres, mais seulement par le biais d’une refonte institutionnelle.

C’est le droit le plus entier de MJC de préférer les CNR aux CBR, mais sa volonté de les changer n’est pas celle du reste du pays. S’il souhaite la manifester, qu’il le fasse à travers une proposition de refonte constitutionnelle et non par une envolée émotionnelle pour affirmer son supposé leadership de l’opposition face au gouvernement en place. L’acte posé est loin d’être une affaire de Jovenel Moïse, de son gouvernement et de quiconque d’ailleurs. Il est celle de l’Etat Ayitien dont le système de justice doit jouer sa partition indépendamment de quiconque pour défendre ce dernier en initiant un acte d’accusation contre MJC.

IV : Comprendre l’historicité des dessous ethniques du bicolore national

Il est dommage que le peuple Ayitien ait toujours été mal guidé par une fièvre partisane en attribuant une connotation ethnique au drapeau. Bien que cet aspect existe, il est question du respect des institutions. Il importe que les citoyens s’écartent du courant partisan et s’engagent à paver le chemin de la vérité avec un esprit critique. La grande majorité de la population est exclue de ce débat et même incluse, les informations tordues entérinent son ignorance du passé. Si elle s’incline sur une position ou une autre, ce n’est pas qu’elle comprenne la délicatesse du contexte, mais elle agit sous l’emprise des émotions.

Avant la révolution indépendantiste à Saint-Domingue, il existait l’armée française coloniale sous les commandes de Toussaint L’Ouverture. Elle était composée d’anciens esclaves et de mulâtres. Peu après la proclamation de la liberté générale en 1793, la constitution de 1801 a proclamé Toussaint gouverneur général à vie de Saint-Domingue. Certes, il y a eu une constitution l’y instituant avec une visée autonomiste de la colonie, encore une possession de la France.

L’expédition de 1802, sous la commande du général Leclerc, avait pour but de rétablir l’ancien système avec toutes ses tares, déporter les mulâtres en France et massacrer les noirs. Avec des promesses fallacieuses faites aux généraux noirs, l’objectif premier a été atteint. Toussaint, vendu par ses généraux de l’armée indigène (Dessalines et Christophe incluant) rangés aux côtés de l’armée de l’expédition, a été déporté. Suite à sa chute, le reste de la mission de l’expédition est devenu impossible.

Dupés et craignant le retour à l’ordre ancien, en opportunistes, les mulâtres n’avaient qu’à s’allier aux généraux noirs sous la commande de Jean-Jacques Dessalines. Deux groupes ethniques, auparavant incompatibles pour une même cause, se sont rejoints pour remobiliser l’armée indigène. Le refus des noirs de redevenir esclavages et celui des mulâtres de toujours être considérés comme inégaux des blancs ont cimenté une union qui a fait des blancs l’ennemi commun. N’était-ce pas cette circonstance, l’union mise en valeur aujourd’hui, serait illusoire.

Lors, on comptait deux armées. L’armée française qui exige la soumission de l’armée indigène qui, elle-même, réunissant les généraux noirs et mulâtres sous la commande de Dessalines, refuse d’obtempérer. Jugeant nécessaire de se distinguer l’une de l’autre, les généraux ont décidé de doter la leur d’une identité de guerre. Par faute de temps de réflexions ou de discussions et pour se faciliter la tâche, ils ont choisi de soustraire le blanc du drapeau français. Concrètement, c’était purement un geste aléatoire guidé par les circonstances pour se différencier sur le champ de bataille. Il ne signifiait nullement la lutte anti-esclavagiste en cours ni l’union supposée des noirs et des mulâtres.

Il faut se garder de croire que les blancs étaient l’obstacle à toute harmonie désirée entre les noirs et les mulâtres. Comment comprendre alors la soumission de Pétion à l’autorité de Dessalines alors qu’il avait quitté Saint-Domingue parce qu’il refusait de se soumettre à l’autorité de Toussaint et est revenu avec l’expédition de Leclerc pour exécuter les ordres de la Métropole qui étaient de rétablir l’ancien système sans les noirs comme on le lui avait fait croire ? Son adhésion à l’union de convenance reposait simplement sur l’idée de tout renverser en faveur de son groupe au moment opportun.

L’évidence dénote plutôt l’existence de deux groupes antagonistes, les blancs et les mulâtres. Les noirs n’y étaient jamais concernés. Ils n’étaient qu’un instrument de guerre pour les deux. Si les esclaves prenaient les armes aux côtés de chacun d’eux, c’était pour servir leurs maîtres. À chaque fin de combat, ils étaient désarmés et forcés de retourner sur les plantations, le cas échéant, ils étaient éliminés ou expulsés sur d’autres rives. Tout ce qui les rapprochait n’était que le rapport de maître-esclave.

Les deux groupes ne défendaient jamais la même cause. Les mulâtres nés dans la liberté luttaient pour une égalité politique avec les blancs, et les noirs vécus dans l’esclavage et privés de toute liberté luttaient pour recouvrer leur liberté. L’interprétation d’union faite aurait été correcte si et seulement si, au préalable, il y avait eu des tentatives y relatives auxquelles les blancs s’opposaient. Cela n’a jamais été le cas.

V : Une nouvelle force de convenance pour une guerre victorieuse

Concrètement, ladite union n’était autre qu’un acte de convenance pour barrer la route aux blancs qui continuaient à refuser aux mulâtres leurs droits civiques et politiques, et considéraient les noirs comme des esclaves. D’un geste de distinction et d’un rapport de convenance, la nouvelle force a engendré une révolution victorieuse politiquement sous le symbole bicolore bleu et rouge. Veut-il dire que ces couleurs allaient être celles de la nouvelle nation ? Y a-t-il eu une constitution les consacrant couleurs officielles d’une colonie en guerre ?

N’étant pas issu d’une mûre réflexion sur une constitution pour une nouvelle nation, le drapeau bleu et rouge était encore un drapeau dérivé de celui de la France. Les couleurs officielles du nouveau peuple n’étaient pas encore déterminées et la nation n’était pas encore constituée. Le bicolore bleu et rouge ayant son origine d’une circonstance particulière demeurait un symbole français dérivé qui ne pouvait traduire l’âme d’une éventuelle nation. Il n’y a pas eu de constitution donnant forme à une nouvelle nation ni prescrivant un État de droit. Aucun symbole national n’y était institué.

Toutefois, si les CBR, comme identité de guerre, étaient témoins de l’accouchement du nouveau peuple le 1er janvier 1804 c’est parce que l’état de guerre y était encore et la détermination de vivre libre ou mourir ne prêtait pas à une démarche collective sereine pour fonder la nouvelle nation. Il a fallu plus d’un an après la déclaration de l’indépendance pour tracer les lignes d’une nation libre par la constitution impériale de 1805 dont l’article 20 des dispositions générales déclare, le noir et le rouge verticalement disposés, couleurs officielles.

Devenu le drapeau constitutionnel de l’époque, il symbolisait l’esprit anticolonialiste et anti-esclavagiste qui animait la révolte contre les colons français et traduisait l’âme de la nouvelle nation. Dans cette perspective, assimiler les CBR symbolisant l’union circonstancielle des noirs et des mulâtres en 1803 au drapeau de la nation et confondre la consécration de l’indépendance le 1er janvier 1804 à la création de la nation est une erreur idéologique monumentale.

VI : De la concurrence des couleurs officielles du drapeau

Tôt après la naissance du pays, un crime national a été commis, l’assassinat de Dessalines. Les criminels auraient dû être jugés et punis, mais c’était leur coup d’État. D’office, ils sont devenus les nouveaux gouvernants. Qui pourrait les juger et rendre justice à Dessalines ? Henry Christophe, successeur désigné par la constitution aurait pu les traduire en justice. Oserait-il le faire en étant un des auteurs intellectuels du crime et s’apprêtant à assurer la succession de Dessalines sous une nouvelle constitution ?

Se mettant d’accord avec le principe que tout gouvernant peut initier une refonte constitutionnelle en vertu de ses valeurs, la refonte constitutionnelle initiée par les assassins de Dessalines reflétant leurs propres valeurs était un acte rationnel de leur part. Au pouvoir, ils ont échafaudé la constitution libérale de 1806 et formé une république. Démuni du pouvoir absolu par la nouvelle constitution, Christophe s’est tourné contre ses complices criminels et a déclenché une guerre civile divisant la nation jusqu’à sa mort en 1920. Il a formé dans le Nord une royauté, un autre régime politique avec ses propres prescrits différents de celui de Pétion qui a rendu officielles les CBR dans l’ouest.

Dans le Nord, Christophe conservait les CNR de la constitution de 1805. Les CBR n’ont jamais été les couleurs du premier drapeau constitutionnel. Il a été institué par la constitution de 1806 suite à l’assassinat de Dessalines. Avant, il n’était qu’un drapeau de circonstance, donc une identité de guerre permettant de différencier l’armée indigène de l’armée française. Concrètement, le premier bicolore national institutionnalisé est celui des CNR et le deuxième, les CBR. C’est une erreur historique d’attribuer le premier au Dr. François Duvalier qui par souci d’appartenance idéologique a jugé de le ressusciter autant que souhaite le faire MCJ aujourd’hui.

L’action de Duvalier n’est pas différente de celle de Pétion qui, lui-même, a institutionnalisé les CBR au mépris de la véracité des circonstances historiques en raison de son attachement viscéral à la France. Qu’on se rappelle des raisons de son départ de l’île de Saint-Domingue et de son retour avec l’expédition pour exécuter les ordres de la Métropole. Ce qu’il faut dire de Duvalier c’est qu’il a pu fortement ressusciter les CNR initialement institutionnalisées. Il avait le pouvoir de le faire comme le groupe de Pétion-Boyer en avait pour donner une vie institutionnelle à l’identité de guerre.

Aujourd’hui, le discours tenu dans le pays fait qu’être en faveur d’une restauration du drapeau Dessalinien revient à être duvaliériste. Une telle attitude ne fait qu’obstruer toute recherche de la vérité résidant dans les faits du passé. L’erreur grossière des constitutionalistes de 1987 était d’emboîter le pas du groupe de Pétion- Boyer, peut-être sans considérations ethniques, et s’étaient faussement référés aux faits historiques délibérément mal compris juste par haine envers Duvalier. Les contemporains n’osent pas aborder la question de peur de subir l’ostracisme politique. Cette crainte tend à s’évaporer avec le retour de Jean-Claude Duvalier au pays et l’acte de MJC.

Conclusion

L’histoire du pays est à revoir dans l’esprit de réhabiliter avec impartialité les faits, les évidences, les circonstances et les relations qui les régissent. Il convient d’éduquer les Ayitiens noirs ou mulâtres pour qu’ils deviennent des citoyens ayant des obligations morales, et pouvant interagir et échanger mutuellement dans le respect et la confiance. Dans la perspective d’une nouvelle refonte constitutionnelle, il faudra des débats objectifs ouverts et équilibrés sans référents ethniques. Le peuple, qui ne sera plus victime d’intoxication intellectuelle, comprendra la justesse d’officialiser certaines couleurs et non pas d’autres.

Par la suite, il décidera par vote référendaire avec une majorité de 2/3 de la légitimité des CNR ou des CBR. Entre temps, le pays est régi par la constitution de 1987 qui, avec ou sans débat sur les valeurs idéologiques et historiques, a légitimé les CBR. En conséquence, tout citoyen en faveur d’un État de droit a l’obligation morale de la respecter et agissant contrairement, comme vient de le faire l’ex-sénateur Moïse Jean Charles, mérite d’être sanctionné.

Jean POINCY
Enseignant (UEH et UP)
Ex-vice-recteur académique (UEH)



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