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Haïti a tué la juge d’instruction Ostwalde Joseph

Haïti a tué la juge d’instruction Ostwalde Joseph









Il serait gravissime de ne pas revenir à l’occasion de la journée internationale des droits de l’homme, ce 10 décembre, marquant les 70 ans de la Déclaration universelle des Droits de l’homme, sur ce cas révélateur du contraire des droits proclamés par Haïti, à travers sa Constitution et de nombreux textes internationaux se rapportant aux droits de l’homme. Le cas de la feue juge Ostwalde Joseph, morte noyée dans la rivière Canarie de Dosmond située dans la commune de Ouanaminthe, dans le département du Nord-Est, est à la fois révoltant et décourageant. Cet évènement se veut symptomatique du degré de l’inobservance de l’État haïtien de ses engagements relatifs aux droits à la vie de ses nationaux. Comment périr dans une rivière qui, depuis son existence, fait le lien entre plusieurs provinces ? Comment une telle rivière connue pour ses vagues féroces et meurtrières, point de passage de centaines de personnes par jour, n’a jamais eu un pont qui la surplombe ? Comment l’État haïtien entend de cette manière garantir le droit à la vie des citoyens habitant des zones qui avoisinent la rivière dans ces conditions de risques de mort énormes et évidents ? Est-ce que l’État n’en a que faire de son obligation de garantir le droit à la vie ?

En effet, jeudi 4 octobre 2018, aux environs de 5h de l’après-midi, feue Ostwalde Joseph, ancien substitut du commissaire du gouvernement à Port-au-Prince, juge et juge d’instruction près le tribunal de première instance de Port-au-Prince, âgée de 38 ans seulement, a laissé sa peau dans la rivière susdite. Avec un inspecteur de police Couradieux Joseph et une amie Mireille Sajous (tous deux morts), la défunte se rendait à la fête patronale de Mont- Organisé à la veille de laquelle elle planifiait l’arrivée des écrivains et conférenciers venant de Port-au-Prince dans la bibliothèque Marie Madeleine. Cette dernière qu’elle a mise pro bono à la disposition des habitants de cette province éloignée et perchée sur une montagne escarpée est une première dans l’histoire de cette zone dont l’accès en provenance d’Ouanaminthe est conditionné au passage de la rivière Canarie.

Il fallait obligatoirement que je revienne sur ce drame que je qualifie de gaspillage humain et de crime d’État dans un sens qui diffère de la définition classique et légale. Ce drame a bouleversé toute la société, en particulier les habitants de Mont-Organisé dont elle était une digne ambassadrice qui a pu laisser, pour ses études, ce recoin et y revenir avec ce statut de juge et juge d’instruction de la plus grande juridiction du pays. Un recoin oublié et délaissé dont les ressortissants ont des chances de réussite et d’ascension sociale qui correspondent à quasiment zéro. Ce drame permet d’établir sans équivoque que ce sont les constantes inactions et passivités criantes des gouvernants haïtiens qui ont causé la mort tragique de cette jeune magistrate compétente. Pourtant, Haïti a ratifié le pacte international relatif aux droits civils et politiques qui consacre le droit à la vie. Une représentation simpliste et réductrice du droit à la vie nous enverrait à une privation ordinaire de la vie de quelqu’un soit par les autorités (peine de mort, exécutions sommaires, etc.) soit de manière horizontale. Alors que le contenu de ce droit revêt, à notre sens, un caractère élastique qui nous pousse à considérer que l’échec des autorités investies et missionnées dans la mise en oeuvre des projets d’infrastructure comme l’aménagement du territoire, et le défaut de ponts sur les rivières utilisées comme voie d’accès et de connexion à d’autres lieux constituent des situations graves de mise en danger de la vie des usagers en particulier et de tous les Haïtiens en général.

En cette date du 10 décembre, le monde célèbre cette grande consécration des droits à tout être humain, par le seul fait d’être un humain. Et, avec audace, Haïti s’invite dans cette célébration tandis que si nous regardions de près, il serait donné de constater que les gouvernants que nous connaissons depuis toujours s’en foutent royalement de la vie des Haïtiens, le premier des droits. Sans honte et sans gène, nous continuons nos colloques, nos tables rondes, nos assisses, nos conférences stériles, qui ont, plus que toute autre chose, un caractère festif et exhibitionniste vide, car au titre de la mise en oeuvre des proclamations, ce pays est au point zéro. L’État haïtien continue de porter atteinte à la vie de ses citoyens par un « je-m’en-foutisme » déshonorant qui met journellement la vie de 10 millions habitants en danger imminent et permanent. Le pire est de constater le silence insupportable ou, à défaut, les réactions molles et sans conviction de la population du Nord-Est abêtie qui devient une populace regroupant les résidus de toutes les classes, dans le sens de la définition de Hannah Arendt.

L’avidité, la corruption, l’incompétence, l’amateurisme et la mauvaise gouvernance constituent les causes de « l’assassinat » de la jeune magistrate, épouse et mère de deux enfants à bas âges, remplie de compétence et d’avenir. Oui, assassinat, j’ai dit, car, il s’agit d’un guet-apens maintenu depuis des siècles par nos gouvernants dans la rivière Canarie, sous le regard complice d’une société civile moribonde qui concède son rôle d’avant-gardiste dans des conditions tendancieuses et suspicieuses. Une société civile complice de nos malheurs qui se fond dans ce système puant et dépassé qui asphyxie les espoirs du peuple, qui étrangle l’avenir des jeunes et qui tue dans l’oeuf toute possibilité de mieux vivre des générations futures car le départ d’icône et de bridgehead comme Juge Ostwalde Joseph emporte aussi la vie de plusieurs personnes qui aspiraient un lendemain meilleur grâce à son support. Combien de personnalités politiques détenteurs de pouvoirs importants que le Nord-Est a connues ? Des députés, des sénateurs, des directeurs généraux, des ministres et même l’actuel président de la République y proviennent. Ces derniers pensent-ils que ceux qui vivent dans l’arrière-pays en contact privilégié avec la nature ne sont pas dépositaires de dignité et de droit à la vie comme eux qui s’installent désormais luxueusement dans la capitale haïtienne.

Le spectacle honteux et poignant de quelques vaillants et courageux agents de la protection civile et des membres de la population en train de rechercher durant la nuit sous une pluie battante, la magistrate emportée par les eaux en furie hante l’esprit. En plus de leur détermination qui fait leur honneur, ils avaient comme seul dispositif de secours la lampe intégrée de leurs téléphones portables qui leur servait d’éclairage dans une obscurité effrayante. L’État banalise avec arrogance et mépris la vie des Haïtiens. Il est évident qu’un pont pour la rivière Canarie, jetée sur la zone de passage coûterait moins qu’une flotte de véhicules avec blindage d’un ministre voire d’un président. Cela peut pousser à considérer que derrière ce laxisme se cache une stratégie de tuer le peuple.

Je vous accuse ! Vous avez sur votre conscience la mort cruelle de cette jeune juge avec un avenir prometteur pour la justice de notre pays. Vous avez éliminé peut-être celle qui vous ferait rendre compte des dilapidations massives des fonds publics. Mais sachez que ses racines pousseront et vous jugeront suivant ce que dictent les lois de la République.

Honte à vous Mesdames et Messieurs !

Bon 70e anniversaire de la Déclaration universelle des Droits de l’homme !

Hans Ludwig Joseph, LLM
Avocat au barreau de Port-au-Prince



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