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Ne pas cautionner le massacre d’État à La Saline: un devoir citoyen

Ne pas cautionner le massacre d’État à La Saline: un devoir citoyen








Au cours du mois de novembre 2018, plusieurs événements majeurs ont marqué l’environnement politique haïtien. Mais, le plus frappant reste le massacre qui s’est produit à la Saline, quartier populeux situé à la sortie nord de Port-au-Prince, le 13 novembre 2018. De l’avis de plusieurs organismes de défense des droits humains, il s’agit du second plus grand massacre perpétré dans la période de transition démocratique post 1986 avec plusieurs dizaines de morts (69 cas documentés) . Les rapports complémentaires de ceux-ci soulignent la responsabilité des nombreuses autorités étatiques, notamment du délégué départemental de l’Ouest, M. Joseph Pierre Richard Duplan.

Le mode opératoire utilisé ressemble étrangement à celui des anciennes Forces Armées d’Haïti (FAd’H) entre 1986 et 1994. Rappelons qu’avant sa démobilisation en 1995, cette armée « sans foi ni loi » ne s’en prenait qu’à la population civile désarmée. Lors, il s’agissait de terroriser constamment la population, notamment les habitants des quartiers populeux, pour les forcer à rester dans « leurs trous » comme ils disaient à l’époque.

Les prémisses de l’État de droit en Haïti

Avec le renversement de la dictature duvaliériste le 7 février 1986 suite à un soulèvement populaire, nous sommes passés en théorie d’un état autoritaire, tyrannique, cherchant par la force, la terreur, la coercition et la répression à imposer le bon vouloir de quelques-uns à l’ensemble de la population, à un idéal d’État porté par une revendication populaire de démocratie dans un premier temps et de service dans un second temps. Précisons en théorie, puisque dans la réalité, mieux qu’un passage définitif et péremptoire, il s’est agi d’une lutte de partisans avec ses hauts et ses bas : partisans de la liberté et du bien-être populaire dans un régime de démocratie contre lesfidèles à l’État tyrannique. Malgré la chute de la dictature, ceux-ci n’ont jamais vraiment jeté l’éponge, ils n’ont jamais fait amende honorable et, ils n’ont jamais assumer leurs méfaits .. S’ils ont, par moment, consenti à faire le mort, c’était pour attendre l’occasion de mieux rebondir. Le retour du « refoulé » a été d’autant plus facile que l’État en Haïti, depuis le coup d’état contre Dessalines et son assassinat le 17 octobre 1806, est un État contre la société, contre la majorité, un État opposé au plus grand nombre.

La caractéristique principale de l’État tyrannique est sa volonté d’annihiler le peuple, c’est-à-dire le réduire à la passivité totale. L’État dont la fonction est de maintenir l’ordre dans la société, impose son diktat aux individus auquel ceux-ci se soumettent par crainte de représailles.
Face à l’archétype d’État tyrannique, les revendications du peuple haïtien relatives à un changement politique, économique et social, ont oscillé entre deux grandes visions concernant la nature et la vocation du nouvel État à venir. D’une part, la mise en place d’un État de droit. D’autre part, un État de service devant répondre à la situation de dénuement et de pauvreté extrême dans laquelle la dictature duvaliériste a laissé la population haïtienne. Dans l’optique de cette seconde revendication, la force de l’État réside surtout dans sa capacité d’être le principal moyen d’exercer la solidarité sociale par le biais des services publics. On retrouve ainsi consignés dans la Constitution de 1987, les deux axes de ce nécessaire changement dans l’orientation de l’État haïtien. Tandis que le premier rejoint les exigences de liberté, le second celles de l’égalité, de la solidarité et du bien-être pour la majorité.

Toutefois, dans les limites de l’arrangement imposé à la « chute » de la dictature, l’État libéral est censé incarner une autorité incontestée et légitime, supposée être l’émanation de la volonté du peuple. Le peuple le reconnaît et lui aussi reconnaît le peuple d’où il tire sa puissance (potentas). Un tel État remplit avec compétence ses missions qui, comme le soutient la philosophe Caroline Sarroul (2010), « ne se réduisent pas à assurer l’ordre pour lui-même mais pour la collectivité. . S’il est vrai qu’un tel État n’a jamais vraiment pu voir le jour dans l’environnement haïtien, certaines tentatives ont cependant été réalisées pour instituer une relative démocratie représentative souveraine, notamment lors de la première expérience lavalassienne – interrompue par le sanglant coup d’État du 30 septembre 1991. Mis en perspective, le massacre de La Saline n’est autre que l’aboutissement logique de la démarche de retour aux affaires politiques des partisans de l’État tyrannique.
Comprendre le massacre

Le bilan du massacre de la Saline est extrêmement lourd : des femmes sont assassinées et/ou violées, des enfants en bas âge (3 ans) sont exécutés par balle ou à coups de pierre, des personnes âgées (dont une femme de 73 années) sont abattues. Le rapport du réseau fait état d’une montée en cascade de ces expéditions punitives. Dans un premier temps, le 1er novembre 2018, cinq (5) personnes ont été abattues et neuf (9) autres ont été blessées par balles. Ensuite, selon le Rnddh, le 13 novembre 2018, soixante-treize (73) victimes ont été recensées. Parmi elles, cinquante-neuf (59) personnes ont été assassinées, deux (2) personnes sont portées disparues et cinq (5) personnes blessées par balles. Sept (7) femmes ont été violées. Des cinquante-neuf (59) personnes assassinées, l’organisation a recensé seize (16) femmes et six (6) mineurs dont deux (2) étaient âgés de trois (3) ans. Les autres étaient respectivement âgés de neuf (9) ans, dix (10) ans, seize (16) ans et dix-sept (17) ans. Cent cinquante (150) maisons ont été vandalisées ou criblées de balles. De nombreuses maisons ont été totalement incendiées . Après avoir passé en revue les multiples détails de ce rapport, deux questions n’ont cessé de nous hanter: est-il permis à des dirigeants d’un « État de droit » de massacrer ou de faire massacrer impunément une partie de sa population, une partie de son peuple? Leur est-il permis de s’associer à des bandits pour le faire?

Or, en ce qui concerne La Saline, c’est exactement au terrorisme d’État nous sommes confrontés. Certains auteurs intellectuels et exécutants clairement identifiés dans les divers rapports cités sont directement associés au pouvoir en place. Certains sont même des fonctionnaires placés au plus haut sommet de l’État. Citons: M. Fednel Monchery, directeur général du ministère de l’Intérieur, M. Joseph Pierre Richard Duplan, délégué départemental de l’Ouest, M. Ronsard Saint Cyr, secrétaire d’État à la sécurité publique, M. Jonas Vladimir André Paraison, ex-coordonnateur de la sécurité du Palais national, M. Jimmy Cherizier, agent de la Police Nationale d’Haïti (UDMO), M. Gregory Antoine, agent de la Police Nationale d’Haïti affecté à la sécurité du délégué départemental de l’Ouest, M. Fernel Saintil, agent de la Police Nationale d’Haïti, commissaire principal de la Brigade d’Opération et d’Intervention Départementale (BOID) . Que faut-il en conclure? Tous ces gens ne devraient-ils pas impérativement répondre des accusations portées contre eux par devant les autorités judiciaires constituées ?

Dans les régimes modernes de droit formel, les droits de l’Homme sont considérés comme les fondements inaliénables de toute société. De tous les droits, le droit à la vie est le plus fondamental puisque, comme le stipule la convention européenne, sans lui, il n’est pas possible de jouir des autres droits de l’homme. Le droit à la vie est défini comme le droit inconditionnel de tout être humain à être protégé contre l’assassinat arbitraire. Dans le cadre des crimes de masse comme le massacre de La Saline, c’est ce droit qui a été principalement violé.

Agir vite pour bloquer le surgissement de vieux démons !

Au fond, la logique de répression tous azimuts est en réalité une démarche trompe-l’oeil visant sciemment à créer le chaos, à instituer une loi de la jungle, anti-institutionnelle, l’état sauvage , un ordre où seul le banditisme aurait droit de cité … c’est dans un tel climat que les brasseurs d’affaires opèrent en toute tranquillité. Aujourd’hui, ce sont les valeurs criminelles et non-éthiques, mises en avant par la clique ayant assailli le pouvoir démocratique avec le support de l’oligarchie, qui constituent la principale menace à la stabilité de l’État haïtien.

L’« État de droit » en construction en Haïti depuis 1986 est en passe de se transformer, avec la bénédiction des tuteurs de l’Internationale communautaire , en état voyou. En lieu et place de la construction d’un « État de droit » même nominal, nous nous retrouvons exposés à la constitution de ce que le philosophe et militant politique Alain Deneault (2010) appelle une « souveraineté criminelle ». Une combinaison de forces internes et externes se constitue, organise un assaut en règle de l’appareil d’État, sape ses éléments traditionnels de souveraineté dans le but d’achever le pillage des maigres ressources du pays. Des officiels se livrent à la contrebande, au trafic d’armes, un responsable de sécurité présidentielle est accusé de crime transnational tandis que le président de la République lui-même est inculpé de blanchiment d’argent sale … le dispositif global est celui de l’économie du crime. L’insécurité ambiante, l’impunité et la corruption érigées en système, le grand autant que le petit banditisme, voire l’incivilité des officiels et des hauts-dignitaires de l’État, tout cela participe du dispositif de cette souveraineté criminelle.

Le crapuleux massacre d’État perpétré à La Saline pour consolider l’État voyou est un symbole, un signal fort envoyé aux partisans de la lutte pour la démocratie, l’égalité et le bien-être en Haïti. Il découle d’une immense entreprise de répression politique visant à terroriser et effrayer un peuple en lutte pour la vie digne, la liberté et la fin de la corruption. Devant leur « faillite » à résoudre les problèmes fondamentaux, sources des crises sociales à répétition, les classes dominantes tentent de détruire – ou de pervertir – les acquis symboliques de la lutte post-dictature. L’urgence c’est que des signaux clairs doivent être envoyés. Pour ceux et celles qui se seraient trompés de lieu et d’année, il importe de signifier clairement et avec la plus grande rigueur que nous ne sommes plus à cette ère-là.

Les forces populaires haïtiennes, en particulier à travers leurs structures organisationnelles formelles et informelles, doivent tirer les conséquences de ce massacre. Elles se doivent de prendre rapidement les dispositions pour non seulement contrecarrer cette «transformation criminelle» de l’État haïtien mais renforcer leur lutte pour des changements structurels dans la nature profonde de cet État. Dans cette lutte, le peuple haïtien ne peut compter que sur ses propres forces. Contre le retour à la barbarie, pour le respect des droits fondamentaux de la population, du droit à la vie de la population civile, les criminels au pouvoir doivent payer leurs forfaits.

James Darbouze,
philosophe, enseignant-chercheur et militant engagé .
Port-au-Prince, le 16 décembre 2018



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