S'identifier Contact Avis
 
29.64° C
  à Port-au-Prince
Radio Pacific 101.5 fm - En direct
Le Journal Dernière heure Actualité Édito Tribune Société Économie Culture Diaspora Sport rpacific101.5 FM  
× Immobilier Appartements Maisons Locaux commercial Locaux pour Bureau Terrains Véhicules Voitures Camions Tout Terrains Minibus Motos Divers Animaux Articles ménagers Ordinateurs et pièces Équipement électronique Équipement industriel Équipement lourd Diverses études Légal Bijoux et montres Smartphone et tablettes Vêtements Jeux video
Haïti et le gouvernement des bandits

Haïti et le gouvernement des bandits









Nous avons, nous Haïtiens, la curieuse, mais fâcheuse habitude de faire mémoire de 1804, ce temps où nous fûmes les champions des droits humains. Nous nous nous rappelons volontiers nos exploits en koupé tèt, boulé kay, comme s’il s’agissait d’un condensé de notre révolution. C’est une mémoire longue, elle passe par-dessus deux siècles pour nous installer au milieu d’un parterre de héros. Cette mémoire longue s’oppose à une mémoire courte, celle qui fait l’impasse sur les 30 années de la dictature héréditaire de Duvalier. On peut- et cela vaudra peut-être la peine- s’appesantir sur la mémoire longue, tenter d’en produire une analyse critique au plan sociologique, la confronter à la problématique de la volonté d’oubli du temps de l’esclavage, mais ce n’est pas ce qui nous importe ici, c’est plutôt la mémoire courte qui nous donne à penser à partir des réalités politiques actuelles (insécurité dans la vie quotidienne, pouvoir des bandits dans les quartiers périphériques de la capitale et des villes de province) dans lesquelles les traces de la dictature ne cessent de cerner et d’envelopper toute tendance à la démocratie au point de la réduire sous nos yeux à une peau de chagrin. Nous proposons de débusquer le travail de la mémoire courte à travers le mode de fonctionnement de l’actuel gouvernement, donc à travers ses conceptions de la démocratie qui se dégagent dans ses traitements des institutions de la république.

Les signes avant-coureurs d’un type d’État nouveau ?

J’avais déjà choisi ce sous-titre quand je lis l’article remarquable de Ronald Singer dans le journal Le national-(17-12-2018): « Jovenel Moïse, les actes prémonitoires d’une crise de gouvernance » Tous ces actes sont égrenés par l’auteur de l’article et me dispensent de les reprendre ici in extenso.

Nous aurions pu poser le problème autrement : de quel nom est –il question quand on dit Jovenel Moïse ? Pour pouvoir y répondre, il ne sera pas question de nous attarder sur tel ou tel fait de manière séparée ou isolée. Chaque fait signalé ici entre dans une série, dans un enchainement à partir de quoi nous pourrons tenter d’indiquer la nature du gouvernement. Prenons immédiatement l’exemple de la révocation du directeur de l’UCREF, Unité centrale de renseignement financier, or celle-ci est instituée pour éviter l’interférence de l’exécutif dans le contrôle de pratiques de corruption pouvant provenir des instances du pouvoir lors d’opérations financières. Une fois ce fait connu des partis de l’opposition et diffusé par les media, on a cru bon de ne pas trop y insister, comme s’il s’agissait d’une faute passagère ou même d’une erreur qui sera susceptible d’être corrigée plus tard. Il n’y aurait pas lieu d’en faire un plat. Or il est clair qu’on est en présence d’une violation explicite et délibérée de la loi qui régit le fonctionnement de l’UCREF. Pourquoi convient-il d’y revenir ? Je me suis simplement aperçu que l’opposition se contente d’une interprétation morale, proteste puis oublie et passe à un autre problème, sans se rendre compte que le diable se cache dans les détails et qu’un système est peut-être à la base d’une série de pratiques quand il s’agit d’un gouvernement et donc quand on est sur le registre du politique.

Il est pour le moins curieux qu’à peine installé au pouvoir, le président éprouve la nécessité de renvoyer le responsable des droits humains, représentant de l’Onu, comme si désormais les droits humains c’est essentiellement Haïti qui n’aurait donc aucune leçon à recevoir de personne. Dans la foulée, les demandes de compte sur ce qui est connu comme le vol de petrocaribe sont vite assimilées à des persécutions politiques. Trois autres faits apparaissent comme des redondances : les kits scolaires au prix élastique et générant des millions de dollars (peut-être 20 millions ?) pour des destinataires inconnus ; le suicide du directeur du FAES (Fonds d’assistance économique et sociale), considéré comme un moyen puissant sous la main de l’exécutif passe sous le boisseau, l’imbroglio de 10 millions de dollars offerts de gré à gré à une compagnie appelée Dermalog, la sécurité nationale ayant tout l’air d’être la couverture appropriée pour une telle opération.

Sécurité nationale et État d’exception

Le recours à la sécurité nationale est effectivement souvent invoqué ( sous l’espèce de loi d’urgence) quand une catastrophe s’abat sur le pays ; un cyclone puissant, un séisme majeur appellent des solutions d’urgence et donc le renforcement du pouvoir de l’Exécutif comme pourvu désormais de la loi d’État d’exception. Mais comme la nature est prodigue en catastrophes (étant entendu que la catastrophe est toujours déjà du côté de l’être humain, les mouvements de la nature étant congruents à son ordre propre), le recours au concept de sécurité nationale est la tentation permanente et le fait de tout gouvernement. Que cache donc en vérité ce concept ? Pourquoi peut-on l’articuler ou l’arrimer à notre situation actuelle marquée par l’insécurité pour tous ceux qui forment le peuple des gouvernés. C’est quelque peu paradoxal de suggérer que la sécurité nationale implique et même connote insécurité à travers le pays dans la vie quotidienne.

On se souvient que la dictature duvaliériste faisait une utilisation systématique du concept de sécurité nationale, lequel était en relation avec la théorie de la guerre froide qui pouvait justifier emprisonnements, disparitions forcées et exécutions d’opposants ou d’opposants supposés. Autrement dit la dictature duvaliériste pour durer se mettait en phase avec le point de vue du gouvernement américain qui menait le bal à travers toute l’Amérique latine, dont entre autres au Chili avec le sanguinaire Pinochet. Dès qu’on recourt à la sécurité nationale, on justifie à priori et à l’avance toutes pratiques pouvant mettre entre parenthèses les droits de l’individu au profit du seul pouvoir de l’exécutif qui devient un pouvoir absolu et qui n’est plus astreint à rendre compte à quiconque.

Nous ne serions plus dans une situation de « démocratie inachevée ». Il est plutôt question d’un véritable état d’exception où toutes les lois sont muettes, et où l’exécutif est atteint de surdité face aux demandes des masses, celles-ci étant exclues de tout droit à questionner le pouvoir. Elles sont alors considérées infantiles, donc reléguées à l’état d’enfance et doivent se conformer à leur nouvelle situation qu’elles sont appelées à intérioriser. Ce qui a droit à la vie ce sont d’abord les représentants du pouvoir, les autres, c’est-à-dire la masse des exclus de la vie économique et soumis à l’apartheid social, ils méritent d’être leur sort dont le pouvoir s’occupera de manière paternaliste. D’où vient par exemple l’indifférence de l’Etat, donc de l’exécutif face au massacre du quartier de la Saline ?

Dans tous les quartiers périphériques de la capitale on trouve des bandits autoproclamés commandants et disposant de subalternes comme soldats, mais tous disposant de pouvoir absolu conférés – en toute vraisemblance-par des autorités comme députés, sénateurs ou ministres, délégués ou encore membres importants du parti au pouvoir ou conseillers. Pour que ces « commandants » puissent faire la pluie et le beau temps, il est important qu’ils soient partie prenante du pouvoir de manière métonymique ou symbolique. Ils seraient comme des pièces détachées du pouvoir, ce qui les autorise à être en dehors de toute poursuite possible, juges et membres de l’Exécutif sont à leur service..

La barbarie avec laquelle le massacre de La Saline a été exécuté est le signe qu’il s’agit d’un enjeu d’État : adolescents, enfants de 3 ans, bébés et un nombre impressionnant ( 60 ? 70 ?) d’après les enquêtes des associations de droits humains de la capitale ) de morts par balles ou à l’arme blanche, et des cadavres livrés aux cochons, autant d’éléments qui sont incompréhensibles en dehors d’un projet de contrôle absolu de ce quartier populaire tenu pour stratégique. Et quand de manière régulière, des groupes de bandits lourdement armés, bloquent les routes, rançonnent les voyageurs, kidnappent des femmes pour les violer, tout semble se passer comme si le Gouvernement cherchait à étendre davantage son pouvoir à travers les quartiers.

Du temps des macoutes au temps des bandits

Au fond, est-ce que nous ne serions pas en train d’assister à une mise hors jeu des couches sociales les plus importantes dans le droit à s’intéresser à la chose publique, ces quartiers étant réduits au silence en état d’exception? On dirait que la distance est très courte qui sépare le temps des macoutes du temps des bandits. Est-ce que cela ne signifierait pas un retour subreptice à la situation qui prévalait avant le 7 février 1986 ? Comme si donc les 30 dernières années auraient été dérive, gabegie, temps perdu, intrusion des masses dans ce qui ne les regarde pas ? Le cas de la restauration de l’Armée en dépit de la protestation des militaires les plus avertis et de la majorité des partis et associations de la société civile est symptomatique. Une restauration qui se produit sans la moindre critique des pratiques criminelles de cette armée de 1986 à 1994, le massacre en 1987- à la ruelle Vaillant- de citoyens qui n’avaient en main qu’un bulletin de vote attend encore sa commission de vérité et justice. Autre indice est le fonctionnement de la police entre chien et loup. Mise en face de bandits autoproclamés commandants dans des quartiers populaires, la police semble s‘interroger sur la place que lui offre l’exécutif dans le domaine de la sécurité et de la sureté de l’ensemble des citoyens. Il en résulte que les bandits aient l’air d’être les alliés du gouvernement et donc d’être quelque part réellement ‘légaux’. Sécurité nationale devient le maitre mot du système de gouvernement ainsi établi.

Certes l’histoire se répète, mais jamais à l’identique et toujours avec nuance et différence. À approfondir le sens des pratiques du gouvernement, on découvrira les traces vives et remaniées de la situation qui prévalait avant 1986, mais sur laquelle notre mémoire est facilement défaillante. En effet cette fois, l’Etat a beau se déclarer soucieux de la sécurité nationale, il s’est transformé en mangeoire pour tous ceux qui sont proches du pouvoir : directeurs généraux, ministres, députés, sénateurs, conseillers, tous devenant les premiers servis, puisque le peuple est mis en dehors de la chose publique. Un sénateur dispose de 6 consultants choisis par lui-même sans aucune norme à la clé, un député se donne 4 consultants. Connait-on le travail exact de tant de consultants par député et sénateurs ? Ce qui reste pour les masses pauvres, c’est logiquement une attention la plus humanitaire possible : plats chauds et apaisement social. Entretemps, la vie quotidienne reste marquée par une dérégulation générale dans tous les domaines : fatras partout, universités en prolifération, hôpitaux vides, logement et environnement à l’abandon, la gourde en chute libre et l’inflation à plus de 14%, les frontières livrées à la violence….

Dans les rues de la capitale, on perçoit encore mieux le mode d’exercice du pouvoir : pour aller à son travail, un ministre, un parlementaire, un président se croient tous dispensés des règles de la circulation : t t…sirènes hurlantes, rues bloquées, garde de corps aux aguets, cortège de Mercedes et de Cadillac, de Toyota aux vitres fumées, de land rover blindées transporte l’important personnage », cette observation de Jean Ziegler dans son ouvrage « Les nouveaux maitres du monde et ceux qui leur résistent » (Fayard, Paris 2007, p.152) souligne le contraste avec les ministres dans les pays scandinaves « qui se rendent à leurs bureaux à pied, à bicyclette, ou en empruntant les moyens publics ». En vérité, on peut supposer que les obstacles sont chaque jour plus nombreux qui attendent le procès Petrocaribe.

Le système de gouvernement qui fonctionne actuellement en Haïti ne pouvait pas être systématique, il porte la marque de puissantes contradictions. Ce sont elles qui donnent à voir les violences du 6 juillet dernier qui ont paralysé le pays dans la capitale comme dans les provinces. Y a-t-il possibilité d’augurer d’une sortie de la crise dans laquelle le pays est aujourd’hui installé ? La situation actuelle remonte assez loin pour que des solutions palliatives (qu’ont été la plupart du temps les élections) ne puissent que renforcer le système. L’effondrement des partis politiques est patent, car c’est justement sous le poids du nombre (192) qu’ils s’écroulent, chacun regardant l’autre comme son sosie. De là, partout s’élèvent en choeur des revendications de stabilité, comme si les 30 années de stabilité que représente la dictature duvaliériste étaient des années de prospérité et de sécurité.

Laënnec Hurbon



Articles connexes


Afficher plus [954]