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La nouvelle université haïtienne entre universalisme et marché : une perspective située

La nouvelle université haïtienne entre universalisme et marché : une perspective située








Problématique de l’université

Ce que l’histoire de l’université en Haïti laisse constater et que l’organisation des présents Etats Gé-néraux mettent au grand jour, c’est l’absence d’une idée de l’université qui aurait accompagné les différ¬entes tentatives d’organisation des différentes unités d’enseignement de l’UEH. Sans nous attarder trop longuement sur les facteurs qui se¬raient à l’origine de cette absence, il est important de la souligner et comprendre, à partir des nouvelles perspectives ouvertes par ces Etats Généraux, les registres à mettre en place pour formuler la question de la définition de l’université en Haïti. Définir l’université ne sau¬rait être un acte gratuit puisque ce travail devra guider ou accompa¬gner les différents axes qui com¬posent les préoccupations des pro¬fesseurs, des partenaires sociaux. Le travail de définir qui consiste à dire le sens - direction ou orienta¬tion et signification- de l’université devient, en dernier lieu, un travail d’explicitation du projet que doit s’assigner l’université se saisissant des expériences et des préoccupa¬tions haïtiennes.

Paradoxalement- et cela s’expliquerait peut-être du fait qu’en Haïti nous sommes toujours en déphasage par rapport au grand mouvement des idées scientifiques, des pratiques technologiques, etc.-, au moment même où l’on met en chantier ce projet de définition de l’université au sein des Etats Généraux, il faut avouer que l’université dans son sens large et ses fonctions historiques con-naît actuellement – avec la montée en puissance de la rationalité mana¬gériale ou de la logique de la gouver¬nance- des mutations importantes qui porteraient à mettre en doute la pertinence même d’une université gardienne de la neutralité de la véri¬té. Une nouvelle vision de l’université comprise comme lieu d’élaboration entrepreneuriale de la connaissance conduit l’université tout droit vers une dynamique proche de ce qui s’observe dans les entreprises, unités économiques par excellence. Autre¬ment dit, en même temps, en Haïti, nous frayons, pour la première fois, chemin en direction d’un concept d’université, nous sommes déjà aux prises à des problématiques très nou¬velles et exigeantes quant à la tradi¬tion universitaire.

Face à ces constats, certaines ques¬tions s’imposent à nous. D’abord, il s’agit de savoir s’il est possible de penser l’université, en absence d’une longue tradition, tout en y intégrant ce qui actuellement constitue son temps présent, la logique de la rent¬abilité économique ou financière ? Ensuite, cette question une fois tran¬chée, nous devrons répondre à celle qui renvoie au style de transmis¬sion. Nous savons que l’université dans son histoire a pris partie pour l’universalité et se propose d’élaborer des savoirs universels, valables en tout temps et en tout lieu. Or, si nous sommes attentifs aux réserves de cer¬taines orientations des sciences hu¬maines et sociales, nous constatons que les savoirs sont en partie situés. Comme s’il faudrait penser à l’aune de cette géopolitique du savoir, une géo¬politique de l’université qui produit ces savoirs situés. Cette question est très importante, puisqu’elle dénonce une forme de l’universalisme, celui qui entretient par les pratiques sur¬plombantes des rapports de domina¬tion, et propose aussi une nouvelle approche de l’universalité par le bas, un universalisme qui se cherche dans les constructions plurielles des savoirs divers et hétérogènes liés aux histoires, aux cultures, etc. Quelle université pour qu’Haïti puisse habiter son monde, les mondes et le monde ? Faire advenir un ordre hu¬main depuis Haïti ?

Généalogie d’une institution

L’histoire de l’Université est traver¬sée par une tension originelle qui, si elle prend des nuances variées depuis le Moyen-âge jusqu’à aujourd’hui, revient constamment dans la rela¬tion de l’université avec la religion, avec l’Etat et, dans notre temps présent, avec l’économie transnatio-nale. La tension concerne le souci de l’université de se préserver une zone d’autonomie face à la tentation de contrôle de la religion, de l’État et de l’économie. Donc, dès le départ l’université se pense et se définit par l’autonomie d’une sphère pour la production du savoir méthodique, porté par l’idéal d’objectivité ou de scientificité. Toutefois, cette position de défense de l’autonomie s’affaiblit par le fait que l’université dépend de l’État ou de l’économie pour mettre en oeuvre ses projets. Tel est le sens de la tension : autonomie de la sphère de production de savoir scientifique et dépendance à la subvention du pouvoir étatique ou économique. D’où la question qui concerne la via¬bilité de cette autonomie, seule ga¬rante de la raison d’être ou de l’esprit de l’université.

En effet, l’université se caractérise par trois aspects fondamentaux : la raison critique, la liberté et la vérité, et se construit comme communauté autonome et exigence d’une gestion autonome de sa subvention finan¬cière au regard de ces critères. De là, elle édicte un ensemble de règles qui signifient et protègent cette autono¬mie au nom de la raison, de la liberté et de la vérité :

1- le droit des acteurs princi¬paux de la construction du savoir universitaire de choisir leurs pairs dans un système établi par eux, de déterminer leur propre système de promotion;

2- fixer les conditions d’admission des étudiants ;

3- fixer leur curriculum, leurs maquettes ou programmes de for¬mation et leur enseignement, les méthodes de production de savoir et critères d’évaluation, validation des conditions de rédaction des livres, d‘articles et ceux de leur publication en fonction des contraintes disci¬plinaires;

4- déterminer les règles d’accréditation académique, leur sys¬tème de qualification et des audits internes ;

5- déterminer les conditions prioritaires de leur recherche et celles de publication, de réalisation des études et de l’enseignement post-gradués, de choisir son mode de gou¬vernance, ses conseils scientifiques et académiques, des associations estu¬diantines ;

6- autogérer son financement i.e. de décider en toute liberté des crédits alloués par des organismes publics ou privés.

Il ressort de cette esquisse géné¬alogique que l’idée de l’université s’impose dans certaines cultures et sociétés comme une institu¬tion nécessaire au développement de ces sociétés. En témoignent les discours de légitimation de l’université. L’on peut même déduire de l’omniprésence de ces discours de légitimation, l’expression, d’une part, d’un désir de rappel envers et contre tous que l’esprit et le corps universi¬taires restent et demeurent fragiles et d’autre part, l’éxpression d’une volo¬nté de réaffirmer les principes de la fondation de ladite institution. La récurrence de ce discours vigilant donne à l’université sa noblesse et sa force.

Haïti et l’héritage universitaire

Le constat de cette récurrence nous conduit à la relation de la société haïtienne à l’université. Si celle-ci est caractérisée par la liberté, la vé¬rité et la raison critique, qu’est-ce qui explique qu’une société – comme la société haïtienne « postcoloniale » dont le travail de décolonisation aurait dû passer nécessairement par l’usage critique de la raison que pro¬pose l’université – ne produit aucun grand discours de légitimation et de fondation, portant sur l’institution universitaire ?

À cette question, nous pouvons avancer quelques pistes pour ali¬menter le débat.

1- Il existe plusieurs institutions de production de savoir dans la so¬ciété haïtienne ;
2- L’institution universitaire n’en est pas la plus populaire ou la plus crédibilisée ;
3- La relation des élites et de l’état avec le savoir scientifique ou la science est problématique.

Ce manque ou cette absence de préoccupation haïtienne pour l’université peut être interprété par le silencement de Michel Rolph- Trouillot. Il s’agit d’une stratégie d’évitement ou de mise à l’écart capable d’être utilisée par une société pour ne pas faire face à quelque chose sur lequel il ne veut pas mettre de mot. Cette stratégie peut prendre la forme de l’hommage (on honore pour l’évacuer) et la banalisation (par la construction anarchique) pour ne rien instituer de valable.

Bien entendu, ce silencement (Michel Rolph-Trouillot) ne veut pas dire qu’il n’existe pas d’université en Haïti. L’université existe en Haïti. C’est un fait. Cela s’observe particulièrement par le pullulement d’universités privées et publiques, qui poussent pêle-mêle sans orientation pédagogique, politique et sociale.

Nous pouvons suggérer à titre hypothétique, pouvant susciter des pistes de recherche, que l’université haïtienne existe dans l’indifférence des élites et de l’État du fait d’un certain rapport de ces derniers au savoir académique qui entrave la compréhension de la véritable vocation de l’université qui se voit suppléer par des autres formes de savoir disponibles ou instrumentalisées par des réflexes mystificateurs. L’institution universitaire se voit fonctionner dans l’indifférence de tous les groupes qui devaient s’intéresser à son existence. De cette indifférence expliquant l’existence de fait de l’université, nous souhaitons suggérer deux hypothèses.

1- La première hypothèse : L’existence de fait de l’université haïtienne ou l’université d’État d’Haïti ne doit pas être prise pour un acquis.

2- Deuxième hypothèse : l’existence de jure de l’université ou le droit de l’université haïtienne de continuer à exister comme université. L’université ne peut exister que si elle embrasse son destin tant national que transnational/international en se mettant au service des valeurs humanistes.

De l’existence de facto à l’existence de jure de l’université haïtienne

Les conditions de l’existence de droit de l’université sont aussi des conditions, rendant possible l’existence de celle-ci comme corps et esprit. C’est pour cela que des centres d’enseignement supérieur peuvent exister sans esprit universitaire. De là surgit la question : comment reconnaît-on la manifestation de l’esprit universitaire ? La première marque de cet esprit est l’institution des lieux ou des courroies où chaque esprit peut se manifester dans la rigueur et dans le principe de l’égale intelligence de tous et de toutes. Cet esprit qui propulse l’université en espace de défense des valeurs tant démocratiques que protectrices des droits des plus faibles comme des plus forts.

Si l’université haïtienne existe de facto, sous sa forme actuelle, cela ne veut pas dire –de jure — qu’elle a le droit de continuer à exister sous cette « forme » balbutiante dans des conditions précaires et des conditions aussi anxiogènes que délétères pour l’esprit même de l’université.

Une fois que l’on affirme la primauté du droit de l’université haïtienne d’exister comme université remplissant les conditions standard de toute université, aucune condition contingente de fait ne saurait se prévaloir contre les principes de droit.

À ce moment, nous pouvons nous demander : à quelles conditions qu’elle peut intégrer l’espace du droit à l’existence nécessaire sans mettre en danger l’esprit (les principes et les normes standards qui permettent à toute université de se nommer université) de l’université et d’inaugurer une nouvelle ère des hommes et des femmes capables ? Penser l’université à partir du droit à une existence nécessaire implique de faire de l’université la servante de la raison. Il ne s’agit pas de la raison folle, de la raison coloniale, sexiste ou genrée, mais de la raison comme faculté de juger qui permet aussi bien au fort qu’au faible de garder un espace de rencontre et de s’ouvrir des perspectives de création par l’expérience sublime de la capabilité. Comme toute rencontre, certaines peuvent se révéler fatales. Mais le pari de la rencontre comme condition de l’accomplissement de chacun dans sa raison humaine reste indéniable. L’université haïtienne ne saurait exister dans le droit sans devenir un lieu de réflexivité sociale ou culturelle grâce à laquelle on prendra en compte quelques éléments fondamentaux de notre exister (nous pensons particulièrement à la langue, etc.), seule condition de toute forme d’hospitalité (pour ceux qui sont exclus par leur langue première ou seconde, par leur genre, etc.), de circulation et de diversité, religieuse, genrée ou sexuelle et politique.

À un moment où, ailleurs, l’on fait injonction aux universités de relayer les politiques racistes et coloniales des anciens empires coloniaux esclavagistes, l’université haïtienne doit s’instituer comme sphère de décolonialité, et continuer par d’autres voies l’engagement historique de libération de toute humanité asservie.

L’UEH et la question de la langue en Haïti. Un exemple de problème à formuler et prendre en charge

La question de la langue est celle de l’ouverture de l’université à l’autre ou aux autres. La langue peut être un espace d’hospitalité ou d’hostilité. Un lieu intégrateur ou d’exclusion. Il nous semble que l’université haïtienne est appelée à trouver sa voie et sa voix dans cette cacophonie mondiale et locale où les langues sont devenues dans les universités des espaces d’exclusion et d’hostilité lorsqu’elles ne sont pas des lieux de consécration de l’hégémonie d’une langue sur l’autre. La nouvelle université haïtienne doit faire sien le principe transcendantal de toute poétique de la relation énoncé par Glissant : chaque langue est parlée devant toutes les autres langues du monde. Ce principe refuse de penser la langue comme lieu de fermeture sur soi et sur l’autre. La voie que doit se frayer l’université haïtienne consiste à transformer l’espace d’université en espace intégrateur des langues subalternisées et des langues hégémoniques. Rappelons quelques faits qui constituent autant d’éléments à une problématisation de la question de la langue et de l’université en Haïti.

Les pratiques linguistiques haïtiennes sont inégalement réparties et témoignent d’un rapport de force linguistique résultant de rapports sociaux inégalitaires caractérisant le fonctionnement de la communauté où les bilingues sont les privilégiés. Cette situation perdure, néanmoins, depuis la naissance de l’État-nation. Au lendemain de l’indépendance du pays proclamée le 1er janvier 1804, le nouvel État choisit le français comme langue de l’administration et, donc, officielle de facto. Mais, le créole haïtien (CH) – Co-officiel avec le français depuis 1987 – était déjà, bien avant, la langue de communication dans la colonie. Il y a eu, en Haïti, des actions de politique linguistique de jure au travers de différentes versions de la Constitution concernant notamment le statut des deux langues officielles. Elles se caractérisent par de faibles résultats dus, entre autres, à des préjugés sociaux entretenus par les classes sociales dominantes, l’école, l’université et les élites dirigeantes. Elles ont fait peu de place à la culture locale et n’ont pas veillé à l’équilibre dans la façon de prescrire l’utilisation des langues : équilibre en termes de pratiques, de services offerts en rapport avec ces langues. Ces actions de politique linguistique n’émanent pas de réflexions universitaires murement réfléchies et élaborées.

En effet, dans une communauté bi-plurilingue, la question de la langue se révèle d’une si grande importance, qu’elle doit intéresser l’université qui s’efforcera de produire des réflexions et d’orienter les décisions en matière de politique linguistique. Or, l’UEH reste souvent muette sur les questions de la langue dans le cadre même de son fonctionnement. L’université haïtienne n’est pas assez investie dans la nécessité d’une politique linguistique raisonnée. Par ailleurs, toute politique linguistique a besoin de s’appuyer sur un volet économique ancré dans une philosophie sociale, communautaire et identitaire. Or, ce facteur économique et cette volonté politique fondée sur le social, le communautaire et l’identitaire font défaut dans les expériences haïtiennes qui ont jusque-là eu lieu. D’un autre côté, la question de la langue d’expression de la recherche et de production des connaissances scientifiques n’a pas été posée dans le cadre universitaire haïtien. Lorsqu’on réfléchit aux fonctions sociales de la recherche dans une communauté bi-plurilingue, on ne peut faire l’économie de penser à la question de la langue. Car, la recherche est un moyen permettant de mieux orienter la vie communautaire à tous les niveaux en cherchant à améliorer la vie des citoyens.

Edelyn DORISMOND, Docteur en Philosophie,Professeur à l’Université d’État d’Haïti,
LADIREP, Collège International de Philosophie Paris.

Renauld GOVAIN, Professeur de linguistique, Université d’État d’Haïti,
LangSÉ, Comité international des Études créoles.

Jean Waddimir GUSTINVIL, Docteur en Philosophie,
Professeur à l’Université d’État d’Haïti, LADIREP



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