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Haïti, pour en finir avec la transition

Haïti, pour en finir avec la transition








Le 7 février 1986, après 29 ans de règne, le régime des Duvalier s’effondre. Un nouveau système moderne libéral axé sur le progrès voit le jour. Les principes de ce système sont énoncés dans deux textes fondamentaux. Le premier est la Constitution de 1987. Le second texte concerne les deux Plans d’ajustement structurel (PAS, 1986/1987 et 1996/1997) imposés par les institutions financières internationales. Parallèlement, la mutation de la société s’accompagne de la montée d’un certain individualisme.

L’accentuation des crises politique, économique et sociale au cours de ces trente dernières années sont les symptômes révélateurs, peut-être ultime, d’une crise bien plus fondamentale : la crise de la transition de l’ancien système au nouveau. Celle-ci a une double manifestation. D’une part, l’incapacité des individus à attribuer un sens aux obligations et aux interdictions inhérentes aux principes d’organisation et de fonctionnement du nouveau système. Leur attitude est encore conditionnée par le modèle de la survie. Seul compte pour chacun, ses intérêts d’autoconservation et de plaisir ; tout le reste tombe alors dans le non-sens. D’autre part, la défaillance des organes porteurs du nouveau Projet. Ce qui rend impossible la génération de comportements attendus chez les individus en fonction de leur statut (Grands commis de l’État, dirigeants de partis politiques ou de groupes d’intérêts, citoyens, cadres professionnels, entrepreneurs, etc.).

L’objectif de cet article est triple : d’une part, déterminer les contours du nouveau système moderne libéral institué ; d’autre part, mettre en évidence la manifestation de la crise de la transition à travers les obstacles identifiés dans le Rapport d’étape des États généraux sectoriels de la nation (EGSN) ; enfin, esquisser une stratégie de transition.

LES CONTOURS DU NOUVEAU SYSTÈME

Le nouveau système moderne libéral met en cause celui, instauré depuis l’indépendance, que la malice populaire désigne sous le vocable générique « peze souse » (peser et sucer) ou de prédation. Ce système se caractérise par les trois traits suivants :

• un régime politique autocratique, dictatorial et oppressif où les appareils militaires, policiers, judiciaires et gouvernementaux sont mis au service de la lutte contre la « subversion », et où la violence s’impose comme mode de sélection des gouvernants (soulèvement insurrectionnel, coup d’État militaire, simulacre électoral, etc.) ;

• une économie de prédation contrôlée par une oligarchie dépendante du monopole commercial, des marchés publics et des privilèges garantis par l’État ;

• un ordre social oppressif, fondé sur les principes de séparation, de hiérarchisation et d’opposition des groupes sociaux selon la naissance, la couleur et le lieu de résidence (créole/bossale, mulâtre/noir, citadin/ paysan...), où l’autonomie de l’individu est niée.

L’élection de Jimmy Carter (1977- 1981), faisant la promotion de la démocratie dans les pays satellites des États-Unis, a pour effet la dynamisation du mouvement d’opposition entraînant la « chute de la maison des Duvalier ». Ce qui crée les conditions de la mise en place du nouveau système dans ses composantes politiques et économiques.

Sur le plan politique, la liberté et la souveraineté sont érigées en finalité suprême. Pour les réaliser, deux importantes innovations sont apportées par la Constitution. La première concerne la mise en place d’un État de droit fondé sur la légalité. Ce principe implique la suppression de l’arbitraire qui est une menace contre les libertés fondamentales. La seconde innovation se rapporte à l’instauration de la démocratie, conférant la souveraineté au peuple ; avec en corollaire l’élection comme mode de désignation des représentants de la nation.

Sur le plan économique, la libération des potentialités créatrices des agents par émulation réciproque est postulée comme la finalité de l’organisation des échanges. Axée sur la libre concurrence, l’économie de marché est utilisée comme forme pour atteindre ce but final : la possibilité pour la société de profiter du talent et du génie de ses membres contraints de rivaliser en ingéniosité et en créativité pour offrir des produits et des services de plus en plus de qualité, de plus en plus variés et nombreux pour satisfaire une demande de plus en plus exigeante et complexe. La libre concurrence devrait favoriser la rationalisation des échanges.

Sur le plan sociétal, l’autonomisation et la responsabilisation des individus par le droit servent à gérer l’individualisme engendré par l’éclatement des structures d’organisation traditionnelles (familles patriarcales, confréries religieuses...) ; ceci sous l’effet de plusieurs facteurs, tels que : l’explosion démographique, la forte migration interne et externe, l’urbanisation. Cet individualisme s’illustre à travers l’expression de revendications liées notamment à l’égalité des droits pour tous et à l’équité de genre.

Le nouveau système présuppose un modèle d’individu autonome et responsable : l’autonomie suppose un processus de subjectivation par lequel l’individu cherche à advenir comme sujet à partir de l’appropriation des valeurs et normes qui règlent sa conduite ainsi que de l’ensemble des éléments constitutifs de son histoire ; la responsabilité suppose un acteur rationnel qui agit intentionnellement et en fonction de son intérêt, et qui sait mesurer la portée de ses actes, en répond et accepte d’en subir les conséquences.

Mais, la prégnance du modèle de la survie rend les individus prisonniers de leurs intérêts d’autoconservation et de plaisir qu’ils veulent satisfaire à tout prix. Ce qui plonge la transition dans une profonde crise.

LA CRISE DE LA TRANSITION EN L’ABSENCE D’UNE MASSE CRITIQUE D’INDIVIDUS QUI S’APPROPRIENT LES OBLIGATIONS ET LES INTERDICTIONS DU NOUVEAU SYSTÈME EN TERMES D’OBÉISSANCE ET DE CONFORMITÉ D’UNE PART ET, D’AUTRE PART, S’ENGAGENT DANS DES INITIATIVES PORTEUSES DE PROGRÈS. CETTE ABSENCE SE TRADUIT PAR LA PRÉDOMINANCE D’ATTITUDES AXÉES SUR LA SATISFACTION DES INTÉRÊTS DE SURVIE, AU DÉTRIMENT DE LA RÉALISATION DE SOI DANS LA COOPÉRATION, LA COLLABORATION ET LA SOLIDARITÉ AVEC LES AUTRES DANS LE CADRE DE PROJETS COLLECTIFS, NOTAMMENT : ÉTAT, ENTREPRISE, MARCHÉ. PORTEUSES DE TENSION ET DE CONFLIT, CES ATTITUDES HYPER-ÉGOÏSTES CONSTITUENT DES OBSTACLES AU PROGRÈS DANS LES CHAMPS POLITIQUE, ÉCONOMIQUE ET SOCIÉTAL.

Le champ politique

Les obstacles identifiés dans le champ politique indiquent une tendance lourde : le mépris des moyens constitutionnels d’accès et de conservation du pouvoir. Tous les moyens sont bons pour y parvenir : cela va du coup d’État jusqu’au soulèvement insurrectionnel, en passant par d’autres formes de déstabilisation du système électoral (vandalisme de bureaux de vote, achat de votes, subordination d’agents électoraux, etc.). Le résultat en est l’affaiblissement de la règle de la souveraineté populaire et de l’élection.

Il faut également noter la prédominance d’une autre tendance : la politicisation du processus de recrutement dans tous les domaines et à tous les niveaux de l’État (éducation, santé, justice, etc.). L’administration publique est ainsi divisée en prébendes attribuées à des militants. Ainsi, sont refoulées dans l’inconscient les obligations de l’État en termes d’orientation, de régulation et de contrôle, mais aussi de fourniture de services publics, nécessitant un personnel compétent, autonome et responsable.

Ces attitudes transgressives à l’égard des principes de l’État de droit et de la démocratie trouvent une justification dans la maxime populaire : « Konstitisyon se papye, bayonèt se fè » (La Constitution est faite de papier, les baïonnettes sont en fer). Si on promulgue des constitutions et des codes de lois, c’est par mimétisme. Personne ne croit en leur validité. Ainsi s’anéantissent les vertus publiques : le dévouement au bien commun est incompréhensible. C’est ainsi que l’État, le parti politique, le groupe d’intérêt, finissent par perdre tout leur sens. Les dirigeants n’y voient que des instruments au service de leurs ambitions personnelles. Il s’ensuit un désordre politique où les demandes sociales n’ont pas de canal de prise en charge en termes d’expression, de programme de gouvernement et de production de services publics.

Le champ économique

Dans le champ économique, le Rapport d’étape des EGSN met en lumière un certain nombre de situations préoccupantes. Les principales sont : la prédominance du monopole privé dans le domaine de l’importation dont dépend une économie de comptoir instaurée et dirigée par une oligarchie qui fait également main basse sur les marchés publics ; l’exclusion de la production nationale des circuits de distribution au profit des produits importés ; la périclitassion des moyennes, petites et micro entreprises de production privées de moyens de financement. Ces obstacles sont révélateurs d’une attitude problématique par rapport au monde de l’entrepreneuriat moderne et à l’économie de marché.

L’entrepreneuriat est marqué par le rejet de l’injonction de créativité, d’efficacité et de performance qui répond à celle de la modernité. Cette activité dégénère alors en une simple stratégie d’assouvissement de la soif d’argent, avec en corollaire le mépris des intérêts des tierces parties : clients, partenaires, associés, actionnaires, État, etc. D’où le manque d’intérêt de l’entrepreneur pour une mobilisation, une gestion et une organisation rigoureuses des ressources matérielles et humaines garantes de la solidité de l’entreprise.

C’est ainsi que l’entreprise haïtienne reste à l’état embryonnaire. Elle n’a pas les capacités suffisantes pour affronter la concurrence. D’où le recours par l’entrepreneur à la violence comme moyen de survie. Cette violence va de la simple capture des décideurs publics par la corruption à l’investissement des pratiques économiques prohibées (contrats léonins, contrebandes, fraudes fiscales, ventes de produits contrefaits, trafics illicites, marchés noirs, constitution de cartels pour augmenter les prix...), en passant par l’orchestration d’opérations aussi bien de dissuasion de concurrents potentiels que de déstabilisation de l’État.

Le marché est, de son côté, perçu comme un simple lieu de circulation de ressources à accaparer ou à exploiter sans contrepartie équivalente. D’où la difficulté à réaliser un consensus autour des droits des consommateurs et des droits de propriété intellectuelle.

Prenant ici l’aspect d’une inversion de sens, la violence favorise la sélection au sommet du système économique national d’entrepreneurs les plus habiles et les plus opportunistes, et non pas les plus créatifs, les plus talentueux et les plus ingénieux. Le résultat en est une faible productivité, une faible compétitivité et une faible création de valeur ajoutée, avec en conséquence l’instauration d’une spirale d’appauvrissement accru.

Le champ sociétal

Les travaux des EGSN identifient un certain nombre d’obstacles mettant en évidence une double crise. La première concerne la solidarité sociale : à chacun la charge de se procurer les moyens d’accéder aux services sociaux de qualité, notamment en matière d’éducation, de santé, mais aussi d’obtention de documents d’état civil ; avec ce que cela comporte d’inégalités sociales. La seconde crise concerne l’identité. Elle se caractérise par « la prédominance des préjugés sociaux et de couleur, les clivages entre les catégories sociales ».

Cette double crise, sociale et identitaire, se conjugue avec une autre crise bien plus grave : la crise de la coexistence. Les individus en présence rejettent impulsivement les évènements tragiques qui ont occasionné leur coexistence sur la terre d’Haïti. En effet, la découverte d’Haïti, et la colonisation, l’esclavage, le génocide indien, la traite négrière qui s’ensuivaient, sont interprétés comme l’exemple de la cupidité humaine, et plus particulièrement de la malédiction de la race noire dont les membres se vendent les uns les autres aux marchands d’esclaves. Ces événements sont convoqués dans la vie quotidienne sous forme de dictons populaires, dont les suivants : « Depi nan ginen, nèg rayi nèg » (depuis la Guinée les nègres se détestaient) ; « chimen lajan pa gen pikan » (la voie qui mène à l’argent n’a pas d’épines).

Il faut aussi noter le rejet des aspirations de liberté, de souveraineté, de justice et de bien-être du peuple portées par la révolution de 1804. La nouvelle oligarchie créole – renforcée au tournant des XIXe et XXe siècles par la vague d’immigration européenne et arabe – ne voit dans cet évènement que le moment de l’avènement de sa suprématie sur les nouveaux libres maintenus à l’état servile (exemple : caporalisme agraire).

Autrement dit, les Noirs, les Mulâtres, les Arabes et les Blancs ne se sont jamais appropriés des évènements susmentionnés en tant que point de départ de leur destin commun dont il est possible d’influencer le cours par l’action ou travail. Ils deviennent dès lors prisonniers de ce destin tragique : ils sont ainsi condamnés à reproduire inconsciemment le système archaïque où les plus forts exploitent, voire asservissent les plus faibles. C’est ainsi qu’ils deviennent incapables d’attribuer un sens aux nouveaux principes d’organisation de leur coexistence. Cette incapacité indique leur perte d’autonomie, c’est-à-dire la nécessité des moyens de coercition pour les contraindre au respect des nouvelles valeurs et normes. Il faut également noter leur manque de responsabilité. Ceci se manifeste par leur difficulté à accepter les limites en termes d’obligation et d’interdiction imposées à leur passion égoïste. Couplée avec le manque d’autonomie, l’absence de sens de responsabilité provoque la dégradation de l’individualisme en égocentrisme forcené.

Somme toute, les divers obstacles indiquent la difficulté des individus et groupes à assumer leur autonomie et leur responsabilité. D’où leur propension à recourir à tous les moyens pour assouvir leurs désirs de pouvoir, de richesse et de gloire, quitte à provoquer leur ruine réciproque et même l’effondrement de la société et de l’État.

VERS UNE STRATÉGIE DE TRANSITION

Le système « peze souse » n’est que le produit de la confiscation de la révolution par une oligarchie dont les diverses factions se livrent une guerre impitoyable pour l’accaparement des ressources. Il s’ensuit un désordre et un chaos cristallisés par l’image d’Haïti comme un pays dangereux et terrifiant : Ayiti se tè glise (Haïti est une terre glissante) ; image qui nourrit le modèle de la survie prenant la forme d’un sauve-qui-peut général.

Le succès du processus de transition du système « peze souse » au système moderne libéral nécessite la mise en oeuvre d’une stratégie qui se décline en trois axes. Le premier concerne l’instauration d’un cadre de débat public sur le modèle des EGSN. Le but est d’amener les individus et groupes en présence à s’approprier des obligations et des interdictions liées à leur coexistence dans la paix, la prospérité et la sécurité mutuelle. Ce qui devrait aboutir à un pacte comportant les engagements relatifs aux différentes actions à mener et à la conduite adéquate à tenir. Le second axe se rapporte au renforcement des organes porteurs du Projet, tels que : sur le plan politique, l’État, les partis politiques, les organisations de la société civiles ; sur le plan économique, les entreprises, le marché ; sur le plan sociétal, l’école, l’université, les médias, la religion, la famille. Ce processus de renforcement suppose la mobilisation des cadres honnêtes et intègres dans le processus de pilotage de l’État devant assurer le leadership de la transition. Enfin, la création des conditions pour la mise en place d’un système de communication sociale et culturelle en vue du changement d’attitude des individus en sorte qu’ils adviennent comme sujets autonomes et libres ainsi que comme acteurs rationnels et responsables.

Port-au-Prince, le 29 janvier 2019.
Louis Naud Pierre, Ph.D.
Sociologue, IHDES/ Université INUKA



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