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Pour une analyse psycho-sociale de la violence urbaine chez les jeunes des bidonvilles : facteurs de risque et stratégies de prévention

Pour une analyse psycho-sociale de la violence urbaine chez les jeunes des bidonvilles : facteurs de risque et stratégies de prévention








Avec une population estimée en 2017 par l’UNFPA à plus de 11 millions d’habitants, dont, 31% sont âgés de 10 à 24 ans, 33% de 0 à 14 ans et 62% de 15 à 64 ans, la population haïtienne est classée parmi les plus jeunes au monde. Cependant, si la jeunesse d’une population a toujours été considérée comme un atout pour tous les pays en voie d’industrialisation, elle peut constituer aussi un grand facteur de crise ou d’insécurité pour les pays moins avancés, surtout ceux qui négligent la variable démographique dans la formulation de leur choix de politiques publiques.

En effet, en raison de leur vulnérabilité naturelle, les jeunes sont, certes, les premières victimes des situations de crises politico-économiques ou de conflits armés, mais aussi, et surtout les premiers à provoquer et alimenter ces crises ou ces conflits. Ce penchant traditionnel des jeunes pour la violence, les conflits ou les mobilisations collectives trouvent leurs racines dans ce que nous baptiserons ici, « les quatre dynamiques psychosociologiques » de la violence urbaine :

1.- La dynamique de « regroupement identitaire »

En raison de leur quête identitaire naturelle, les jeunes sont toujours à la recherche d’une « filiation groupale », dépassant le cadre de leur environnement familial. Le mal est que, si ces regroupements identitaires apportent un certain sentiment de sécurité aux membres du groupe, en générant des dynamiques de protection réciproque, les phénomènes de différenciation identitaire auxquels ils donnent lieu encouragent une sorte de polarisation de certaines communautés, à travers non seulement la multiplication des regroupements de quartiers, dont certains sont appelés vulgairement « Bases », mais aussi le développement de rapports sans cesse antagoniques entre les membres de ces petites communautés sur des questions aussi variées que futiles.

Aussi, même lorsque certains groupuscules de quartier ne se risqueraient jamais de glisser vers une trajectoire criminelle formelle, certaines données empiriques nous enseignent que leurs membres peuvent toutefois être à la base de conflits latents avec d’autres quartiers ou d’autres groupes rivaux, à cause d’une simple histoire de fille, de match de football ou même d’une simple altercation isolée avec un chauffeur de taxi-moto habitant dans l’un ou l’autre de ces quartiers rivaux.

2.- La dynamique du « complexe de virilité »

À cause du complexe de mal ou de virilité qui est associé à leur jeune âge, ainsi que de leur état psychique naturellement ultrasensible, les jeunes expriment un degré d’excitabilité et d’émotivité plus élevé que le reste de la population. Cette exacerbation de leur intelligence émotionnelle engendre chez eux une plus grande sensibilité face à des situations d’injustice, que celles-ci soient réelles ou seulement perceptuelles. Ce sentiment de frustration sociale quasi-permanent fait naitre chez les jeunes surtout des quartiers défavorisés une prédisposition naturelle à la révolte contre l’ordre social dominant.

C’est justement l’intérêt quasi-naturel de ces jeunes pour les mobilisations collectives et le militantisme politique radical qui sera à la base de la multiplication de nombreuses organisations dites populaires dans certains quartiers défavorisés, au point de transformer certains de ces quartiers en des zones sensibles ou en foyers de déstabilisation politique.

3.- La dynamique des « mafias protectrices »

Avec l’aggravation du chômage et de la pauvreté, la convoitise de gains matériels et le désir de possession poussent certains jeunes des bidonvilles à s’organiser carrément en gangs armés afin d’atteindre collectivement leur but. Profitant dès lors du déficit de présence des structures de l’État, ils s’érigent soit en « mafia protectrice », monnayant certaines fois leur protection à prix fort, ou en « mafia perceptrice », rançonnant les membres de leur propre communauté, notamment les commerçants locaux, lesquels sont obligés de leur payer régulièrement soit une sorte de « taxe d’habitation » ou une forme de « taxe sur les activités commerciales ».

Il arrive même souvent que cette fonction de « mafia perceptrice » soit cautionnée par les autorités politiques eux-mêmes, à travers la mise en place de la stratégie du « cash for peace », permettant à ces derniers d’obtenir au moins temporairement la paix des rues ou le gel de certains foyers de contestation populaire dans les bidonvilles, grâce au paiement d’une sorte d’« impôt de paix » sous la forme de subventions sociales aux représentants des « bases ».

Dans le même contexte, la plupart des candidats aux postes de maire, de député, de sénateur ou de président se sont vus aussi contraints de payer une sorte de « droit de passage » ou de « droit de réunion » pour avoir accès à l’électorat de ces quartiers durant leur campagne.

Évidemment, pour certains socio-anthropologues ou économistes, tel Thomas Lalime , les revenus alléchants tirés de ce système de perception fiscale souterraine, ne tardent pas à attiser la convoitise d’autres chefs de « bases » rivaux, voire à provoquer des tentatives de captation monopolistique de ces sources de rentes illicites, au point de conduire malheureusement à des guerres de territoire souvent sanglantes.

4.- La dynamique de la « mobilité désocialisante »

La faillite de l’économie rurale a engendré depuis au moins trois décennies un exode massif de population, notamment de jeunes vers les grandes villes en quête de meilleures opportunités économiques. Cependant, cette mobilité sociale n’étant ni planifiée ni encadrée par les pouvoirs publics s’est accompagnée de sentiments de grandes frustrations nés de l’incapacité des nouveaux venus à s’auto réaliser ou à intégrer les communautés d’accueil.

Se sentant en effet exclus et marginalisés dans la capitale, certains de ces déshérités profitent de leur situation de « transit » et de leur statut d’«anonymat » au sein des communautés urbaines et suburbaines pour afficher un comportement de « prédateur » vis-à-vis des membres de ces communautés. Les actes de kidnapping, les vols suivis d’assassinats spectaculaires, les agressions meurtrières visant particulièrement les policiers, les actes de vandalisme et de destruction systématique de propriétés publiques ou privées lors des débordements de rue sont autant de violences qui attestent du degré de pourrissement des liens sociaux entre les différentes classes sociales et de la volonté d’anéantissement qui peut animer certains groupes d’individus vis-à-vis d’autres groupes qu’ils estiment être soit différents d’eux-mêmes, soit dépositaires de l’autorité publique, voire, soit responsables de leurs conditions socio-économiques précaires.

En somme, en guise de recommandations, nous dirons qu’en raison de ces quatre facteurs d’ordre sociologique et psychologique qui constituent les causes enracinées de certaines formes violentes de mobilisation ou de regroupement des jeunes dans les quartiers défavorisés, la stratégie de lutte contre les violences urbaines ne pourrait être pertinente que si seulement elle intègre l’idée non pas d’« anéantir » les bases, mais plutôt de les « transformer ».

Ceci dit, même si cette stratégie de transformation des bases doit nécessairement passer par le désarmement de leurs membres, l’arrestation et le jugement de ceux impliqués notamment dans les cas de crimes graves, celle-ci doit tenir compte aussi d’un ensemble d’autres mesures sociales à caractère performatif, telle la « formalisation institutionnelle des bases ».

En effet, la décriminalisation des bases dans les bidonvilles et les quartiers sensibles, c’est-à-dire la neutralisation de leurs chefs ou autres membres impliqués dans des cas de meurtre ou de viol ne doit pas être une fin en soi. La finalité doit être plutôt l’exploitation du dynamisme physique et de l’intelligence émotionnelle des jeunes qui composent ces regroupements informels au profit d’objectifs sociaux plus licites, plus productifs et plus communautaires.

En d’autres termes, pour s’assurer le retour d’une sécurité durable dans les bidonvilles et les quartiers sensibles après la décriminalisation des bases, il est nécessaire pour l’État de mettre en place un mécanisme de formalisation institutionnelle de ces bases, afin d’empêcher que celles-ci ne continuent après la neutralisation de leurs membres violents à reproduire les mêmes pratiques criminelles anciennes. Cette stratégie de formalisation institutionnelle qui permettra aux pouvoirs publics de s’assurer que les membres desdites bases opèrent plus dans une logique de complémentarité, plutôt que dans une logique de confrontation avec l’État doit être fondée nécessairement sur trois piliers essentiels :

(1) Le pilier administratif : il consiste à l’enregistrement formel de ces bases auprès du ministère de l’intérieur, ce qui empêchera à leurs membres de fonctionner dans la clandestinité et de profiter de leur anonymat pour verser dans la criminalité ;

(2) Le pilier coopératif : il consiste à inscrire ces bases dans un partenariat public-privé, dont l’objectif est de transformer sur le long terme la doctrine et les pratiques des bases, en impliquant leurs membres, à titre de points focaux, dans la mise en oeuvre et le suivi de certaines politiques
publiques communautaires, telles, la lutte contre les violences faites aux femmes, la gouvernance sécuritaire des quartiers, la réalisation des petits travaux d’assainissement, les activités de recensement, la gestion de désastres, etc. ;

(3) Le pilier fédératif : il consiste à soumettre les jeunes des quartiers sensibles et des bidonvilles à un processus subtil d’endoctrinement, grâce à des subventions sociales ciblées, priorisant la promotion d’activités à caractère civique ou évènementiel porteuses d’une lourde charge symbolique. L’implication de ces jeunes dans ces types d’activités permettra à ces derniers de développer avec le temps des sentiments identitaires nationaux ou des attitudes fédératives visant une dimension plus nationale que simplement groupale.

James Boyard
Coordonnateur du CRISE (Centre de Recherche international en Sécurité )
Email : jboyard@yahoo.fr



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