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Plaidoyer pour une délimitation formelle des classes moyennes en Haïti

Plaidoyer pour une délimitation formelle des classes moyennes en Haïti








Depuis le début des mouvements de protestations contre l’administration du président Jovenel Moïse, le comportement agressif et parfois violent de certains manifestants a suscité un débat sur les réseaux sociaux entre ceux qui comprennent ou supportent les casses perpétrés par les protestataires et ceux qui les condamnent catégoriquement. Les premiers accusent, à tort ou à raison, les seconds de ne pas se ranger aux côtés des protestataires parce qu’ils se considèrent comme faisant partie de la classe moyenne et donc indifférents aux revendications des masses.

Aujourd’hui nombreux sont les Haïtiens et Haïtiennes qui se considèrent comme éléments de la classe moyenne parce que leurs conditions de vie sont meilleures que celles des masses. Bien entendu ils n’ont pas tort car il y a tellement d’inégalités en Haïti que même au niveau des personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté extrême il est possible de trouver des conditions de vie assez différentes d’une personne à une autre. Cependant, personne ne s’est jamais vraiment demandé ce qu’est réellement la classe moyenne ni les limites de celle-ci en Haïti.

Le concept de classe moyenne a prît naissance en France après la Révolution française de 1789. À cette époque le concept des classes moyennes était essentiellement politique et désignait les personnes qui n’appartenaient ni à la noblesse, ni au clergé, ni au tiers état et qui se voyaient alors comme les plus aptes à gouverner un état sans tomber dans la tyrannie. Avec le temps et les transformations sociales et politiques qu’a connues la France, le concept de classes moyennes ne pouvait continuer à designer une classe sociale dont l’unique but est de prendre le pouvoir politique pour garantir l’équilibre social et la démocratie.

Plus tard, d’autres définitions du concept classes moyennes vont voir le jour en Allemagne à partir des considérations de Karl Marx qui propose de manière générale trois critères d’appartenance à une classe sociale donnée. Il s’agit d’un critère économique, c’est-à-dire la position d’une personne dans le système de production, d’un critère social, relatif à la socialisation entre les membres d’une même classe sociale, et finalement d’un critère politique, relatif à la lutte pour le pouvoir en faveur des intérêts de sa classe sociale, à condition qu’il y ait une conscience de classe partagée par les personnes appartenant à une même classe sociale. Se fondant sur les travaux de Marx, Max Weber, connu comme étant le sociologue de la stratification sociale, soutenait pour sa part que la hiérarchie sociale au sein d’une communauté est une affaire d’honneur et de prestige social qui se traduit dans le quotidien par des styles de vie et des modes de consommation propres à chaque strate.

Aujourd’hui presque dénuées de tout contenu sociologique et politique, les classes moyennes sont généralement définies à partir du seul critère du niveau de vie, dont l’indicateur le plus connu est le revenu. En effet, c’est à partir du revenu que les sociétés contemporaines délimitent les classes sociales de manière générale et particulièrement les classes moyennes. En France par exemple, l’Institut National de la Statistique et des Études économiques (INSEE) définit les classes moyennes comme l’ensemble des personnes seules, dont le revenu disponible, c’est-à-dire le revenu après impôt, est situé entre 1350 euros et 2487 euros par mois, et des couples avec 2 enfants de moins de 14 ans dont le revenu disponible est compris entre 2835 euros et 5222 euros par mois.

Bien que les sociétés anglo-saxonnes pour leur part s’inspirent de la définition de Weber pour catégoriser les classes sociales, notamment pour séparer les classes moyennes en « Low middle classes » et « Upper middle classes », dans la pratique, elles ont également recours au revenu pour déterminer les frontières entre les classes. Par exemple selon le Pew Research Center, une organisation non partisane à but non lucratif basée a Washington DC qui fournit des données gratuitement au public sur les problèmes sociaux entre autres, aux États- Unis les classes moyennes regroupent l’ensemble des ménages dont le revenu est compris entre 2/3 du revenu médian et 2 fois le revenu médian avant impôt.

Mais qu’en est-il pour les classes moyennes en Haïti ? Il est important de rappeler qu’en plus d’être en voie de devenir le pays le plus pauvre du monde, Haïti figure également parmi les pays les plus inégalitaires et aussi parmi ceux où le niveau de vie est le plus faible. En effet, selon les résultats de l’Enquête sur les Conditions de Vie des Ménages après Séisme (ECVMAS) de 2012, 59% des Haïtiens, soit 6 millions, vivaient en dessous du seuil de pauvreté absolue qui était alors de 2.41 dollars par jour. La même année, le coefficient de GINI du pays était de 0.61, donc proche de l’unité, ce qui le plaçait parmi les pays les plus inégalitaires du monde. En ce qui concerne le niveau de vie, l’Indice de Développement Humain (IDH) du pays était de 0.456 ce qui nous plaçait une fois de plus parmi les pays avec les plus faibles niveaux de vie. Donc, comment définir et catégoriser les classes moyennes haïtiennes dans une telle situation socio-économique ?

Dans le contexte socio-économique et politique mouvementé actuel devrait-on retourner aux fondamentaux et catégoriser les classes moyennes haïtiennes suivant le triple critère économique, social et politique de Marx. Ou devrait-on plutôt nous inspirer de la hiérarchie d’honneur et de prestige de Weber et retenir le mode de consommation et le style de vie comme critères pour identifier nos classes moyennes. Ou bien, serait-il plus pertinent d’utiliser un critère plus objectif et mesurable comme le revenu à l’instar de l’INSEE ou du Pew Research Center pour donner une existence formelle aux classes moyennes haïtiennes ?

Quoi qu’il en soit le débat soulevé ces dernières semaines montre qu’il est nécessaire d’avoir des critères plus objectifs que l’auto-évaluation pour identifier et catégoriser les classes sociales en Haïti. Car aujourd’hui il est évident pour tout le monde, qu’en dépit d’un déni collectif sur l’existence de classes supérieures, de classes moyennes et de classe ouvrière au sein de la société, chaque haïtien se qualifie, à tort ou à raison, comme élément d’une classe sociale donnée. Il appartient donc aux économistes, sociologues et statisticiens haïtiens d’apporter une contribution significative afin de délimiter de manière objective les classes moyennes par rapport aux classes supérieures et aux masses.

Evens Jean Luckens THEROSMY DES
en Planification du développement



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