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Proposition de six mesures socioéconomiques pour endiguer la crise haïtienne

Proposition de six mesures socioéconomiques pour endiguer la crise haïtienne








Au cours des deux années du mandat du président Jovenel Moïse, le pays se réveille et se couche quotidiennement dans d’immenses inquiétudes politiques, économiques et sociales. Les pratiques de la mauvaise gouvernance du pouvoir, a accentué la crise sociétale et donc des mesures urgentes doivent être prises pour redresser la barque.

Le février 2019 marque le début d’un nouvel épisode dans la manifestation de la crise sociétale en Haïti. Le constat le plus frappant est que cette crise est en train de s’aggraver et qu’il devient plus urgent de prendre des mesures pour la juguler et prévenir sa résurgence dans le futur. Elle résulte de la conjonction d’un ensemble de facteurs parmi lesquels prédominent les mauvais choix de politiques publiques (notamment, économiques et sociales) et la contre-performance de tous les appareils de l’État caractérisés par le déni de l’intérêt collectif et l’absence cruelle du sens de service public. Au-delà de l’absence d’un vrai dialogue national inclusif, au moins six problèmes fondamentaux gangrènent la société et l’économie d’Haïti : l’accélération du déficit budgétaire, la dépréciation de la gourde face au dollar, la montée de l’inflation, le chômage massif des jeunes, l’inégalité sociale inquiétante et la corruption contagieuse. Sans prétendre à l’exhaustivité, le présent texte a pour objectif principal de proposer des mesures urgentes pour adresser les problèmes susmentionnés.

I-Mesures visant la réduction du déficit budgétaire

Il existe trois façons de réduire effectivement le déficit budgétaire.

Assez directe, la première façon est de comprimer les sorties de fonds en éliminant toutes les dépenses non essentielles. Il y a lieu, dans cette logique, de réduire trois quarts des avantages attribués aux hauts gradés des trois pouvoirs de l’État : baisse drastique des salaires mirobolants et des privilèges devenus indécents dans un pays aussi pauvre qu’Haïti et dans le contexte actuel de raréfaction de ressources publiques. De même, il faut appliquer effectivement et de manière transparente les mesures qui concernent l’interdiction d’achat et de location de véhicules ainsi que l’interdiction des subventions en faveur des parlementaires, des proches du pouvoir et des particuliers.

Pour s’assurer de dépenser uniquement les ressources qu’il possède et éviter de recourir au financement monétaire de la BRH, le pouvoir en place doit appliquer de façon claire et nette le cash management mais aussi le cash monitoring de manière à donner priorité aux dépenses les plus urgentes parmi les dépenses essentielles.

Un peu indirecte, la deuxième façon de réduire le déficit budgétaire (laquelle doit être combinée à la première) est de lutter contre les manques à gagner de l’État. Il faut alors s’assurer de la façon la plus transparente possible que les franchises douanières visées dans les mesures d’urgence sont effectivement éliminées, et ceci pendant tout le reste de l’année fiscale avec possibilité de prolongation. En outre, il faut combattre rudement la contrebande en renforçant les effectifs de policiers et d’agents douaniers dans les postes de contrôle douanier existants et en augmentant le nombre de postes de contrôle dans tous les principaux points de passage sur la frontière haïtiano-dominicaine.

Il est aussi urgent d’exiger des organismes autonomes de l’Etat (OAVCT, ONA, APN, AAN, etc.) une augmentation substantielle de leur apport en ressources dans le budget de la République quitte à réaliser courageusement des réformes sérieuses au sein de ces organismes au lieu de les laisser dans une situation d’assujettissement aux intérêts gloutons et mesquins de certains groupes d’intérêt avides d’enrichissement illicite.

Assez indirecte, la troisième façon de réduire le déficit budgétaire (laquelle doit être associée à la deuxième) est d’améliorer substantiellement la capacité de perception des organismes de collecte des ressources publiques (AGD et DGI) en leur accordant les moyens humains, matériels, technologiques et financiers adéquats et en s’assurant que ces moyens sont utilisés de manière optimale grâce à des évaluations régulières et la reddition des comptes. Le pouvoir en place ne doit pas laisser ces organismes de perception entre les mains de groupes d’intérêt très puissants, il doit prendre en main leur plein contrôle afin de pouvoir réaliser de manière lisible et effective des réformes fructueuses, avec le support de l’International.

II-Mesures de lutte contre la dépréciation de la gourde

Une trop grande quantité de gourdes en circulation par rapport à la quantité de dollars en circulation fait baisser la valeur de la gourde par rapport au dollar. Pour résoudre le problème, il faut, soit réduire la quantité de gourdes en circulation, soit faire augmenter la quantité de dollars en circulation. Compte tenu de ce raisonnement théorique et de la situation qui prévaut en Haïti, il existe au moins quatre mesures à prendre pour enrayer la décote de la gourde.

La première est une politique d’open market bien définie : injecter des dollars pour absorber une partie de la quantité de gourdes en circulation tout en s’assurant que ces dollars injectés sont utilisés à bon escient et en renforçant au préalable la supervision des institutions financières (banques, maisons de change, maisons de transfert, etc.) afin de prévenir les éventuels comportements spéculatifs.

En deuxième lieu, il s’agit de veiller à ce que le taux de référence publié par la BRH soit effectivement suivi et respecté par les différents opérateurs sur le marché, sous peine de lourdes sanctions contre les opérateurs fautifs ou récalcitrants.

En troisième lieu, pour redonner confiance aux agents économiques dans la monnaie nationale, la BRH doit développer des instruments de protection contre le risque de change. Dans la même logique de ses « bons éponymes », elle pourra par exemple introduire sur le marché de nouvelles obligations dont la valeur nominale de l’unité est de 10 000 HTG afin de permettre à un plus grand nombre d’agents d’avoir accès à ces produits d’épargne obligataire, ce qui réduira la masse de gourdes en circulation et pourra améliorer la valeur de la monnaie nationale par rapport au dollar.

En dernier lieu et de manière consistante, il faut, sur les moyen et le long termes, faire augmenter la quantité de dollars en circulation en favorisant l’arrivée massive de touristes dans le pays et la hausse des exportations de biens produits en Haïti.

III-Mesures de lutte contre l’inflation

En plus d’être causée par une trop grande quantité de gourdes en circulation, l’inflation peut résulter aussi, soit d’un excès de la demande par rapport à l’offre disponible, soit d’une hausse des coûts de production et/ou du prix de revient des biens. Au moins quatre mesures doivent être envisagées pour combattre ce fléau.

Primo, le pouvoir en place via le ministère du Commerce et de l’Industrie (MCI) doit s’assurer que la marge de profit brut est bien plafonnée par unité ou catégorie de produits et que tous les commerçants respectent le niveau maximum de marge bénéficiaire déterminé par la loi pour les différentes unités ou catégories de produits. Il faut déployer des inspecteurs et enquêteurs à cet effet et prendre des sanctions contre les commerçants fautifs ou récalcitrants sur la base de rapports contre-vérifiés par la structure coiffant ces inspecteurs et enquêteurs.

Secundo, il faut baisser de manière ciblée et pour une durée bien déterminée les tarifs douaniers et faire baisser ainsi le prix de revient des biens pour les importateurs qui s’engagent de manière formelle et crédible, dans le cadre d’un accord signé avec l’État, à baisser le prix des produits de première nécessité. Il faut veiller à ce que cette mesure n’entraîne pas un manque à gagner trop important pour l’État. Elle doit être bien chiffrée et bien évaluée avant d’être mise en oeuvre. Le pouvoir en place, via le MCI, doit mettre en place un mécanisme de suivi et de contrôle afin de s’assurer du respect des engagements formels pris par les importateurs concernés.

Tertio, l’État doit éviter de privilégier les intérêts de certains groupes économiques privés au détriment de l’intérêt collectif, il doit mettre fin à des monopoles ou oligopoles dans le commerce, les énergies et les télécommunications en promouvant la concurrence en vue d’aboutir à une désinflation dans l’économie nationale.

En fin de compte et de manière consistante, il faut sur le moyen et long terme promouvoir la production nationale en facilitant l’accès au crédit via la BNC et d’autres mécanismes de financement (fonds de garantie, partenariats avec des banques de développement, etc.) pour des substitutions à l’importation dans plusieurs filières de production telles que les oeufs, fruits, légumes, denrées et vivres alimentaires, etc. En luttant contre la contrebande, responsable d’une concurrence déloyale sur le marché et en favorisant la libre compétition entre producteurs locaux, l’offre nationale de biens locaux augmentera et fera baisser le rythme d’accélération des prix.

IV-Mesures de lutte contre le chômage massif des jeunes

Les mesures à privilégier ici comprennent :

1) La réalisation de travaux à haute intensité de main d’oeuvre : par exemple, des travaux d’assainissement et de nettoyage des rues s’inscrivant dans le cadre d’un programme national de promotion du civisme environnemental et de campagnes de sensibilisation au respect de l’environnement. Dans cette même logique, il y a lieu de décréter par exemple chaque samedi « journée nationale d’assainissement et de nettoyage » et d’encourager les citoyens à s’organiser en groupes communautaires pour réaliser des travaux d’assainissement et de nettoyage.

2) La formation de courte durée en faveur des jeunes (universitaires, professionnels) et leur affectation au niveau des postes de contrôle douanier dans tous les principaux points de passage sur les côtes haïtiennes et en particulier sur la frontière haïtiano-dominicaine. Cette mesure doit s’inscrire dans le cadre de la lutte contre la contrebande et le renforcement de l’AGD.

3) L’amélioration de l’environnement des affaires pour encourager la création de nouvelles entreprises en réduisant de manière spectaculaire le nombre de jours et les coûts nécessaires pour enregistrer une entreprise, en révisant le code des investissements afin de mieux favoriser le développement de l’agriculture, des industries de transformation, de l’énergie, des technologies et du tourisme par l’octroi à ces secteurs économiques de certains avantages mieux ciblés. Il faut encourager et attirer des investissements nationaux et étrangers dans ces secteurs en vue de générer des emplois bien rémunérés en faveur des jeunes qualifiés/bien formés.

4) Le reformatage et la réorientation des programmes de crédit en cours, au niveau du MCI, de manière à s’assurer que les modalités d’octroi de crédit privilégient à la fois la production nationale, la créativité et la coopération entrepreneuriale des jeunes. Il faut donc rompre avec le pullulement de micro-entreprises individuelles et encourager les jeunes entrepreneurs à s’associer, à coopérer, à mutualiser leurs ressources pour créer des petites et moyennes entreprises (PME) innovantes et génératrices de multiples emplois. Le MCI doit associer le FDI et d’autres mécanismes institutionnels de financement à cette démarche.

5) La facilitation et l’accompagnement de la création de beaucoup plus de zones franches agricoles et industrielles dans le pays en vue de créer des emplois massifs plus généralement au bénéfice des gens qui sont aujourd’hui peu qualifiés.

V-Mesures de lutte contre la faim et l’inégalité sociale

Ces mesures consistent prioritairement à prendre des initiatives d’apaisement social incluant :

1) La multiplication des restaurants communautaires dans les quartiers vulnérables tout en assurant le suivi et le contrôle de qualité du fonctionnement effectif de ces restaurants,

2) Les transferts sociaux sous forme de cash ou de chèque en faveur des mères de familles nécessiteuses avec une préférence marquée pour les familles monoparentales.

Elles consistent aussi en des mesures plutôt structurelles comme:

1) La démocratisation de l’accès à l’éducation dans les quartiers vulnérables en y augmentant le nombre d’écoles publiques (écoles nationales, lycées et écoles professionnelles),

2) La finalisation de la modernisation de l’hôpital général et des autres centres hospitaliers du pays en leur accordant tous les moyens humains, matériels, technologiques et financiers nécessaires à leur bon fonctionnement et en assurant une gestion transparente, responsable, rigoureuse et efficiente de ces organismes de santé.

VI-Mesures de lutte contre la corruption
Le pouvoir en place doit :

1) Donner à la Cour des comptes tous les moyens nécessaires pour préparer le rapport définitif sur le dossier Petro Caribe sans interférer ou chercher à influencer les résultats du rapport.

2) Initier des démarches pour porter les firmes d’exécution et/ou de supervision à finaliser l’exécution des contrats non honorés ou restituer les fonds dilapidés.

3) Donner aux institutions haïtiennes de la promotion de la bonne gouvernance (UCREF, ULCC, IGF, etc.) tous les moyens requis pour enquêter et investiguer sur les faits supposés et/ou avérés de corruption et de blanchiment des avoirs au niveau de l’Administration publique et du secteur privé.

4) Donner à la justice les moyens nécessaires pour organiser, en toute indépendance, le procès Petro Caribe.
Quid du dialogue national inclusif

Il va de soi qu’aujourd’hui un vrai dialogue inclusif interhaïtien s’impose en toute urgence pour régler et prévenir les conflits politiques et socio-économiques qui ont porté sur les fonts baptismaux les six problèmes fondamentaux précités. Les protagonistes et différents acteurs sociaux concernés (pouvoir en place et alliés, opposition plurielle, groupes d’intérêt, organisations de la société civile, etc.) doivent jouer franc jeu et chercher à découvrir ensemble intelligemment des arrangements institutionnels de nature inclusive à travers lesquels la poursuite de leurs intérêts particuliers doit absolument converger vers la satisfaction de l’intérêt général. Il s’agit en priorité de trouver un consensus national pour garantir, de manière permanente, la stabilité sociopolitique et rendre crédible et effective l’inclusion économique et sociale en Haïti.

Dans la foulée, le pouvoir en place doit lancer formellement (correspondance à l’appui) et solennellement, non sur fond d’accusations de toutes sortes, une invitation sincère à tous les acteurs de l’opposition modérée et radicale, de la société civile et différents groupes d’intérêt à la table des négociations sociopolitiques et économiques sans écarter la prise en compte de toutes les options possibles en vue de trouver une entente nationale pour le bien du plus grand nombre. Cela exige du pouvoir en place de faire preuve d’un leadership transformationnel partagé, de prendre en compte les revendications socioéconomiques des masses populaires et de responsabiliser les élites (sociale, politique, économique et intellectuelle) du pays afin de sortir, une fois pour toutes, de cette crise sociétale, de cesser d’être la risée du reste du monde, mais, au contraire de pouvoir occuper, dans un avenir proche, une place prestigieuse dans le concert des nations.

Jean Sobocoeur Chrispin,
Professeur à l’université, socioéconomiste.



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