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L’impasse des manifestations de rue ou l’urgence de penser de vrais mouvements sociaux en Haïti

L’impasse des manifestations de rue ou l’urgence de penser de vrais mouvements sociaux en Haïti








La folie, c’est se comporter de la même manière et s’attendre à un résultat différent.

Dans la lignée des mouvements de protestation populaire qui ont contribué à la chute de la dictature des Duvalier, l’expérience historique haïtienne dite de transition démocratique est profondément marquée par le désir du changement. Les manifestations de rue doublées de la pratique du dechoukaj ont été malheureusement les stratégies privilégiées pour parvenir au dit changement. Force est de constater que, manipulées au gré des circonstances par des mains politiciennes et à défaut d’une société civile organisée et suffisamment éclairée pour les encadrer, ces agitations sociales n’ont jamais pu tenir la promesse de changer réellement les conditions de vie des masses populaires. Pourtant, malgré leur inefficacité, cela dure plus de trente ans que nous nous y essayons obstinément. Les épisodes meurtriers et incendiaires des 5-7 juillet, les violentes manifestations qui ont été organisées autour des dates historiques du 17 octobre et du 18 novembre 2018 puis les dix longs jours de l’opération « pays lock » de février en sont les preuves les plus récentes.

Nonobstant, les expressions violentes des frustrations populaires, aussi légitimes qu’elles soient, ne sont nulle part suffisantes pour un changement social véritable. De plus, si les structures politiques peuvent quelques fois contribuer au développement de ces mobilisations, le plus souvent elles ne servent qu’à limiter leur essor, car, comme le rappelle Hobsbawm (2010), la récupération politique précoce des projets de mouvements sociaux sans une implication continue du peuple est mortellement nocive pour les valeurs nouvelles et les modèles de société alternatifs.

Dans leur livre The making of social movements in Latin America: identity, strategy and democracy (1992), Sonia Álvarez et Arturo Escobar reprennent les trois principes du mouvement social de Alain Touraine (1965 ; 1966) – l’identité, l’opposition et la totalité – et les appliquent au contexte latino-américain. Ces auteurs soutiennent que les mouvements sociaux ont trois dimensions interdépendantes leur permettant de contribuer au changement : l’identité, la stratégie et la démocratisation. Par la première dimension, ils entendent que les mouvements sociaux naissent à partir des identités collectives constituées. La dimension stratégique permet d’analyser les discours et les pratiques par lesquels les acteurs du mouvement canalisent les aspirations d’un groupe social relatives à des changements culturels, socio-économiques et politiques. La troisième, pour sa part, démontre que les mouvements sociaux construisent des visions alternatives de la démocratie et du développement, y compris la démocratisation des relations sociales.

À bien regarder ce qui se passe actuellement en Haïti, en termes de prédominance des manifestations de rue et l’illusion d’une solution politique de renversement gouvernemental au détriment de l’organisation systématique d’un mouvement social, pouvons-nous réellement espérer dans ces conditions un changement social effectif ? Essayons de répondre à la question.

Les identités : atomisation et ambiguïté

S’il est vrai que des acteurs tiennent un même discours condamnant les injustices sociales, ils ne constituent aucunement un groupe contestataire unifié qui pense et agit en bloc en vertu d’un agenda commun et des définitions ou des redéfinitions autour des idées partagées sur la gestion et la répartition des ressources de l’État. De plus, ceux qui se disent des alliés du changement ne sont-ils pas ouvertement à la fois des maitres et des profiteurs du système ? Comment peuvent-ils être à la fois des amis du peuple et des défenseurs de ses ennemis ? N’y a-t-il pas des parlementaires qui se présentent comme chefs de file des manifestations contre le pouvoir, mais qui sont à la fois complices de l’exécutif ? Ce sont eux-mêmes qui ont voté et votent encore des lois de finances inefficaces leur accordant des privilèges excessifs. Ils contrôlent et se partagent les directions des organismes publics, ratifient des gouvernements ; en contrepartie des pots de vin. Ils n’en sont pas gênés d’ailleurs. Plusieurs de leurs pairs dont Jean Hector Anacacis, Joseph Lambert ou plus récemment Willot Joseph en parlent sans ambages à la radio ou à la télé et même avec une certaine fierté.

La grave conséquence de l’infiltration de politiciens dans ces mouvements est qu’elle sera difficile de distinguer les faussaires des vrais acteurs de la lutte. Ceci empêchera donc aux mouvements, désormais détournés et mis au service des ambitions politiques de quelques-uns, de se développer et donc de devenir un canal de vrais changements en Haïti.

Les stratégies et les adversaires

L’analyse des stratégies permet de comprendre comment un mouvement social s’insère dans le système politique et interagit avec les autres acteurs, ceux qu’ils affrontent autant que ses alliés et ses partisans (Ribeiro, 2018). En Haïti, les manifestations de rue sont à la fois la fin et les moyens de la lutte, tandis que le portrait des éventuels adversaires devient totalement flou.

Sans une feuille de route précise sinon un ras-le-bol général, les manifestations de rue, tel que nous avons l’habitude de les observer, continueront de s’en prendre autant aux intérêts et aux biens des nantis qu’à ceux au nom desquels la lutte est menée, c’est-à-dire les déshérités. Dans les vagues de violence généralisées, personne n’est épargné : pillage et incendie des marchés publics où les pauvres cherchent et construisent leur survie ; pillage et incendie des supermarchés des nantis ; incendie des voitures de la rachitique classe moyenne ; blocage des routes dans les quartiers populaires autant que dans les zones aisées ; incendie des biens meubles et immeubles tant publics que privés.

Cette stratégie de rage autodestructrice faite de violence aveugle puise sa force dans les frustrations légitimes du peuple qu’elle n’est en mesure néanmoins de dépasser. Ces pratiques émotionnelles rendent difficile en effet la formation d’une conscience citoyenne mûre et responsable. Et pour cette même raison, elles ne proposent non plus aucune stratégie de sortie, aucune réflexion, aucune forme d’organisation collective comme facteurs de changement. Détournant du même coup le regard de la population sur ses vrais ennemis et les problèmes de fond, elles ne servent en fin de compte qu’à maintenir l’instabilité politique, à fragiliser davantage la vie économique et à retarder l’aboutissement du processus démocratique initié il y a déjà 30 ans. Dans ce cas de figure, encore une fois, seuls peuvent en profiter les adeptes du chaos, les défenseurs du statu quo étant les ennemis du changement réel qui serait au bénéfice du pays tout entier.

Vers la totalité et la radicalité des mouvements sociaux

Le troisième principe des mouvements sociaux selon Touraine est la totalité. En vertu de ce principe, les acteurs des mouvements sociaux s’intéressent forcément à l’intérêt général et se distinguent des groupes de pression dont la portée se limite aux intérêts particuliers. Dans cette logique, Touraine entend qu’il ne peut y avoir de mouvement social sans une action radicale transformatrice ou une redéfinition totale des interactions au sein de la société. Mouffe (1999, 2017) parle, en ce sens, de “démocratisation radicale” des mouvements sociaux, vu leurs effets sur toutes les institutions de la vie privée et publique (familles, écoles, lieux de travail, institutions publiques, services, etc.). Encore une fois, au regard de ce dernier critère, peut-on parler dans le cas haïtien actuel de mouvement social ? En d’autres termes, est-il logique de croire que les manifestations de rue telles que nous les observons aujourd’hui sont des conditions effectives de changement social ? La réponse est non.

Par ailleurs, même si, les réseaux sociaux aidant à la circulation massive et rapide des informations, les gens commencent à se rendre compte que leurs dirigeants s’enrichissent à leurs dépens et, dans une certaine mesure, ils s’indignent, il n’y a pas encore lieu de parler de rupture avec le système politique patrimonialiste haïtien. Le paternalisme d’État n’est pas encore chez nous un concept révolu, car la population est encore plus portée à réclamer aux gouvernants un partage généreux des ressources (jere nou chèf yo) plutôt qu’une gestion saine et efficace de nos maigres ressources.

En fin de compte, puisqu’un mouvement social n’existe que s’il a conscience de son identité propre, connaît bien son adversaire, combat pour le contrôle de l’historicité (Touraine, 1973), et que tout changement social découle, d’une manière ou d’une autre, d’un mouvement social comme facteur principal de changement, nous croyons avoir démontré que les manifestations de rue ne sont pas des mouvements sociaux et ne contribueront pas à faire avancer le pays. Toutefois, vu que l’équipe gouvernementale actuelle est clairement démasquée dans ses intentions farfelues et son évidente incompétence tant pour subjuguer la crise que pour aborder les problèmes structurels du pays, on peut toujours continuer de croire qu’il peut être utile d’exiger la démission du président et de ses ministres. Cependant, personne ne nous prendra au sérieux et Haïti ne changera pas d’un iota tant que nous prêchons la démocratie et plaçons en même temps tout notre espoir dans des coups d’État et des gouvernements de transition. Nous n’irons nulle part tant que nous croyons que la mainmise sur le CEP et les forces répressives de la nation est la méthode la plus sûre pour gagner les élections. En définitive, une génération doit se sacrifier pour le pays en se donnant le temps et les moyens de penser collectivement le changement, de planifier les stratégies, d’identifier et d’affronter les vrais ennemis du peuple, les alliés secrets de la plupart de nos dirigeants et de nos élites, qui sont les institutions coloniales et néocoloniales de domination, d’exclusion et d’exploitation des masses.

Smith Augustin
Doctorant en sociologie,
Université Laval smithaugustin10@gmail.com



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