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Pour comprendre la révolte des Haïtiens

Pour comprendre la révolte des Haïtiens








Deuxième partie Corruption au plus haut niveau

Mieux vaut tard que jamais ! Le 5 janvier 2017, Guy Philippe, narcotrafiquant notoire, ancien militaire, ex-commissaire principal de police, entraîné par les forces spéciales américaines en Equateur dans les années 1990 et « commandant en chef » des « Forces armées du Nord » qui ont contribué au renversement d’Aristide en 2004, est détenu par la brigade haïtienne de lutte contre le trafic de stupéfiants et des agents américains de la Drug Enforcement Administration (DEA), puis immédiatement extradé aux Etats-Unis. Un mandat d’arrêt émis par la DEA pesait sur lui depuis dix ans, sans que personne ne pense vraiment à l’arrêter. Mais, fraîchement élu sénateur du département de la Grand’Anse pour le compte d’une plateforme, le Consortium national des partis politiques (CNPP), alliée du PHTK, il allait bénéficier de l’immunité parlementaire. Le couperet tombe quatre jours avant qu’il ne prête serment. Sans faire plaisir à tout le monde. Le 15 mars, le Sénat de la République votera une résolution condamnant l’arrestation et la déportation vers les Etats-Unis de tout citoyen haïtien, « notamment celle du sénateur élu de la Grand’Anse Guy Philippe » [9].

Le 18 janvier, quelques jours avant la prestation de serment du 7 février, et deux précautions valant mieux qu’une, quatre députés ont instamment demandé au nouveau président du Sénat, Youri Latortue, et au bureau de l’Assemblée nationale de clore l’enquête ouverte contre celui qui vient d’être élu chef de l’Etat, mais ne jouit pas encore de l’impunité attaché à la fonction, Jovenel Moïse, pour des soupçons de « blanchiment » d’argent. Une entreprise qu’il a dirigée, a été identifiée comme bénéficiaire de fonds pour un projet de construction d’une route sans signature de contrat.

Sénat et Assemblée se montrent compréhensifs : ils ne s’attardent pas sur ces soupçons. Le risque définitivement écarté, Moïse prête serment et nomme premier ministre le président du Rotary Club, Jack Guy Lafontant.

Aristide avait supprimé les Forces armées ; Moïse les rétablit quand se répand la nouvelle que, motivés par « le retour à l’ordre constitutionnel », les casques bleus de la Minustah vont quitter le territoire le 15 octobre. Après treize années d’une présence perçue comme une occupation, celle-ci n’a jamais su se gagner la confiance des Haïtiens. De plus petite taille, une Mission des Nations unies pour l’appui à la justice en Haïti (Minujusth) prend le relais pour contribuer à la formation de la police haïtienne (14 000 membres pour 11 millions d’habitants).

Toutefois, à partir de juillet 2018, c’est le ressentiment populaire qu’alimentent des révélations sur les avantages présumés des fonctionnaires, le débat sur l’utilisation discutable des fonds Petrocaribe et l’augmentation des prix des combustibles qui relancent la tension. Puis l’insurrection populaire. « Environ trois milliards des fonds de Petrocaribe ont été gaspillés durant le gouvernement de Martelly, s’indigne Henry Boisrolin, du Comité démocratique haïtien, et, quand on lui a demandé ce qui s’est passé avec cet argent, il a répondu qu’il avait construit les hôtels Marriott, Oasis, etc. Ce sont les hôtels qui ont été attaqués, où des autos ont été incendiées et où de nombreuses choses ont été détruites. C’est une tromperie. Un président qui quitte le pouvoir et reconnaît qu’il a acheté une maison pour 9 millions de dollars, puis prétend qu’une banque les lui a prêtés. Un ex-président qui demande un hélicoptère à la République dominicaine pour fuir le pays avec sa famille [10]… »

De la quinzaine d’anciens ministres et hauts fonctionnaires épinglés par l’enquête du Sénat, aucun n’a été poursuivi. Pas plus que les banques qui les ont aidés dans leurs détournements de fonds. Confronté aux marées humaines descendues dans les rues, à l’appel du mouvement #PetroCaribeChallenge, le président Moïse, le 18 octobre 2018, appuie l’ouverture d’une enquête. Le 19 novembre, le dos au mur, les représentants des trois pouvoirs de l’Etat se retrouvent pour se pencher sur la crise politique, économique et sociale qu’affronte le pays. La répression s’abat. Féroce. Indiscriminée.

« Il n’est plus possible d’ignorer les évènements de La Saline [un quartier réputé hostile au pouvoir], estime le quotidien Le Nouvelliste, le 4 décembre. En plein jour, des hommes armés assoiffés de sang, des membres de gangs connus, appuyés (…) par un blindé de la BOID [Brigade d’Opération et d’Intervention Départementale de la Police nationale] ont tué hommes, femmes, enfants, charcuté et brûlé des cadavres ».
Aide humanitaire

Début 2019, un nouveau scandale fait exploser les secteurs populaires de colère et de frustration. Grâce à Hugo Chávez et Nicolás Maduro, le Venezuela est le pays du monde qui, ces vingt dernières années, a le plus aidé Haïti. Le 10 janvier, alors que Maduro, réélu avec 67,84 % des votants, prêtait serment pour son second mandat (2019-2025), le secrétaire général de l’OEA Luis Almagro, chaque jour un peu plus à la botte de Washington, a convoqué une session extraordinaire et Haïti a été l’un des dix-neuf pays (sur trente-quatre) qui ont annoncé ne pas reconnaître le chef de l’Etat vénézuélien. Un coup de poignard dans le dos au plus fort de la tentative de coup d’Etat qu’organisent l’Empire et ses supplétifs latino-américains et européens.

Dès lors, une rage totale, sans merci, définitive, s’empare des opposants. Scènes chaotiques, pillages, émeutes en février. Les mouvements, syndicats, partis et dizaines de milliers d’anonymes avancent trois revendications : la démission immédiate de Jovenel Moïse ; le jugement et la condamnation des responsables du pillage du Fonds Petrocaribe ; l’appui au gouvernement vénézuélien et le rejet de l’ingérence américaine dans les affaires de la région.

Jovenel ne semble pas saisir la nature des événements lorsqu’il déclare, de façon irresponsable, « je ne mettrai pas le pays entre les mains de bandes armées et de narcotrafiquants », ravivant la colère de la population.

La peur étreint le milieu des affaires. Le 15 février, Washington appelle Port-au-Prince à faire ce que la « société civile » et surtout la Chambre de commerce et d’industrie d’Haïti (CCIH) recommandent : l’ouverture d’un dialogue, des améliorations politiques et économiques, et une lutte contre la corruption. Dès le lendemain, le premier ministre Jean-Henry Céant obtempère et annonce quelques mesures – réduction de 30 % du budget de son propre bureau ; audit de tous les organismes autonomes de l’Etat afin de récupérer les fonds détournés ; assainissement des douanes, suppression des monopoles, relèvement du salaire minimum journalier ; nomination de nouveaux directeurs des institutions de lutte contre la corruption ; mise en place de conseils d’administration à la tête des organismes autonomes de l’État ; réhabilitation du Fonds de développement industriel (Fdi) ; diminution des prix des produits de première nécessité.

Il ne manquait qu’un grand classique à ce déchaînement de violence pendant lequel des manifestants ont été assassinés par dizaines : le chapitre « barbouzerie ». Celui-ci a surgi le 18 février lorsque la police a appréhendé huit individus – cinq américains, un serbe et un russe résidant aux Etats-Unis, un haïtien – en possession d’un véritable arsenal : 6 fusils d’assaut, 5 pistolets Glock, 15 chargeurs de fusil d’assaut, environ 500 cartouches, 3 téléphones satellitaires, plusieurs plaques d’immatriculation et 2 drones professionnels. L’un d’entre eux, un ancien « marine » à la longue trajectoire militaire, Kroeker Kent Leland, figure comme associé et chef d’opération de Kroeker Partners, une compagnie de sécurité privée (CSP) basée à Baltimore, dans l’Etat de Maryland, aux Etats-Unis. Les autres américains – Christopher Michael Osman, Christopher Mark McKinley, Talon Ray Burton et Dustin Porte – sont d’anciens officiers de l’US Navy.

Selon la police haïtienne, ces hommes ont affirmé participer à une « mission gouvernementale » après avoir été interpellés. Sans doute pas au courant, le premier ministre Jean Henry Céant, les a dans un premier temps qualifié de « mercenaires » et de « terroristes ». Ce qui a amené le gouvernement américain à intervenir. Et, après que des conseillers du président Moïse aient tenté de soustraire les détenus aux autorités policières, le ministre de la Justice et de la Sécurité publique, Jean Roudy Aly, à autoriser leur retour aux Etats- Unis. Le jour même, ils quittaient l’aéroport international de Port-au-Prince sur un vol commercial d’American Airlines à destination de Miami.

Attendus à leur arrivée, ils ont déclaré aux autorités américaines qu’ils se trouvaient en Haiti pour assurer la sécurité privée d’un « homme d’affaires » travaillant pour le compte du gouvernement haïtien. Bien qu’ayant été arrêtés en Haïti en possession d’un arsenal de guerre totalement illégal et plus que suspect, ils ont été immédiatement libérés, après avoir été simplement « débriefés » [11].

Le 26 février, le président Jovenel Moïse a procédé à l’installation d’un Comité de facilitation du dialogue inter-haïtien de sept membres. Toutefois, avant même se présentation publique, deux de ses membres avaient déjà jeté l’éponge – dont Charles Suffrard, issu d’organisations paysannes. De son côté, n’ayant rien abandonné de ses revendications, le regroupement Konbit òganizasyon politik, sendika ak popilè projette de nouvelles journées de mobilisations, pour continuer, entre autres objectifs, d’exiger le départ du président Jovenel Moïse.

Le 1er mars dernier, en visite à Port-au-Prince pour discuter avec les dirigeants du secteur politique, du secteur privé et de la « société civile », le numéro trois du Département d’Etat aux affaires politiques David Hale, a averti haut et fort les « décideurs politiques », mais surtout ceux de l’opposition, que « les Etats Unis, n’accepteront pas qu’Haïti devienne une menace pour la région ». Genre : « elle est déjà très menacés par Cuba, le Nicaragua et le Venezuela. » Il a ajouté que l’administration Trump « mettra tout son poids dans la balance » pour forcer les protagonistes à discuter « pour sortir le pays d’une crise politique qui a trop durée ».

Ses déclarations n’ont pas obtenu un franc succès auprès de l’opposition radicale qui se méfie comme de la peste de la prétendue position de conciliation de Washington. Selon André Michel, l’un de ses porte-parole, « les Américains ne comprennent pas bien la crise politique haïtienne ». Plus direct encore, Jean Clarens Renois, candidat présidentiel en 2015 pour le compte de l’Union nationale pour l’intégrité et la réconciliation, a tranché : si resurgit un fort mouvement populaire, « la rue sera plus forte que les Etats-Unis ».

En attendant, à travers son dernier rapport trimestriel (1er mars 2019) adressé au secrétaire général des Nations unies, la Minujusth vient de souligner que « les conditions de vie de la population haïtienne se détériorent de plus en plus ». Selon ce rapport, et pour l’ensemble du pays, 5,5 % et 27 % des personnes interrogées se trouvent respectivement dans des situations d’urgence et de crise alimentaire ; 2,26 millions de personnes sont classées comme étant en situation d’insécurité alimentaire « et ont besoin d’une aide humanitaire à cet égard » [12].

Quelqu’un pourrait-il en aviser Donald Trump, son vice-président Mike Pence, son conseiller à la sécurité nationale John Bolton, son secrétaire d’Etat Mike Pompeo, le président colombien Ivan Duque ainsi que le « président » vénézuélien fantoche autoproclamé Juan Guaido (et même Emmanuel Macron) ? Plutôt que de laisser pourrir dans la ville colombienne et frontalière de Cúcuta, la pseudo « aide humanitaire » que trois avions cargo C-17 de l’armée américaine ont déposé pour organiser un show destiné à déstabiliser le Venezuela, que ne redirigent-ils ces cargaisons inutiles en direction d’Haïti, pays qui en a réellement besoin et ne les refusera pas ? Il est vrai que la concurrence risque d’être rude en cas de relocalisation. Affecté par la fermeture de la frontière qu’a entraînée la rupture des relations diplomatiques entre la Colombie et le Venezuela, le maire de Cúcuta, César Rojas, critique vertement le président Ivan Duque pour les conséquences négatives que subit sa ville du fait de la politique irresponsable qui en a fait l’épicentre d’un véritable fiasco. Lui aussi réclame désespérément une aide. Située dans une province, le Nord Santander, où deux municipalités atteignent 92 % de pauvreté, Cúcuta est l’une des villes les plus misérables de Colombie, avec, en ce qui la concerne, 34 % de personnes vivant sous le seuil de pauvreté.

Article de Maurice Lemoine
publié le 9 mars 2019 sur le site de Mémoire des luttes (www.medelu.org).
Maurice Lemoine est l’auteur de Venezuela.
Chronique d’une déstabilisation, Le Temps des Cerises,
Paris – en librairie (France) le 14 mars.



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