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Les discriminations contre les femmes : l’urgence que le gouvernement refuse d’affronter

Les discriminations contre les femmes : l’urgence que le gouvernement refuse d’affronter








Les femmes haïtiennes commémorent le 8 mars – Journée internationale des femmes – dans un contexte où « l’état d’urgence économique » est décrété « sur toute l’étendue du territoire ». Cette mesure est entrée en vigueur via une résolution adoptée en conseil des ministres le 5 février dernier. Le parlement n’a pas contesté la décision du gouvernement dans sa légalité. De plus, le jeu vaut la chandelle dans la mesure où tous les indices laissent penser que les conditions de vie des femmes ont dégradé ces trois dernières années. La féminisation de la pauvreté et les violences de genre se sont aggravées. Il est, malheureusement, difficile d’étayer ces affirmations par des statistiques récentes. Car, les enquêtes les plus crédibles qui renseignent sur les conditions de vie des femmes datent de sept ou douze ans. Cependant, la crise socio-politique qui sévit en ce moment forme un terreau fertile à toute sorte de violations des droits des femmes et au durcissement des inégalités de genre.

Il faut souligner que la féminisation de la pauvreté, les violences de genre sont des urgences. Fait éloquent, le président de la Sierra Leone, Julius Maada Bio, a décrété l’urgence nationale contre le viol et les autres formes d’agressions sexuelles le 7 février dernier. Il a pris cette décision face à l’augmentation des cas de violences sexuelles et domestiques dans son pays ces trois dernières années. 12 029 cas de violence ont été reportés en 2017, 11 362 en 2016 et 10 544 en 2015, rapporte un article de CNN. La décision du président Bio a été applaudie par les activistes de son pays et largement visibilisée à travers la presse internationale.

Il est difficile d’imaginer un chef d’État haïtien déclarer l’état d’urgence pour des questions qui concernent les femmes. Ça semble hors du champ des possibles. Alors qu’Haïti a une tradition de lutte féministe, longue, solide et colorée. Sans oublier que c’est le travail et la puissance créatrice des femmes (notamment celles des classes pauvres) qui maintiennent cette société en vie. En ce qui concerne précisément le président Jovenel Moïse, il se désintéresse des aspirations et du sort des femmes. Sa politique en matière d’égalité femmes-hommes se résume à la stricte féminisation du vocabulaire (notamment quand il en appelle à l’esprit de sacrifice des fils et filles d’Haïti en temps de crise).

Le Premier ministre Jean Henry Céant est tout aussi insensible aux discriminations et aux inégalités contre les femmes. Alors qu’il a été élevé par une mère-cheffe de famille. Il a fait la confidence lors de l’énoncé de sa politique générale au Parlement en septembre 2018, alors qu’il était interrogé par la sénatrice du Nord, Dieudonne Luma Étienne. À noter que les femmes cheffes de famille sont la figure emblématique de la domination masculine et/ou des discriminations en Haïti.

Si l’état d’urgence économique se justifie au regard des conditions de vie des femmes, il n’est pas certain que les mesures y relatives porteront les fruits escomptés. En tout cas, dans sa résolution, le gouvernement prévoit d’appliquer six mesures. D’autres sont venus s’ajouter, suite aux récentes protestations populaires. Ainsi, un nouveau document a été publié sur le compte twitter du Premier ministre. Pour ma part, je ne pense pas que les deux documents se valent (mais c’est un autre débat). Le plus important, à travers les deux documents, le gouvernement entend lutter contre la vie chère en cassant les prix des produits de première nécessité.

La lutte contre la vie chère est au coeur des revendications populaires depuis plusieurs décennies. Et, cette problématique concerne les femmes de façon privilégiée. En effet, 53 % des familles en Haïti sont dirigées par des femmes et comptent parmi les plus pauvres. Même lorsqu’il y a une présence masculine au sein des familles, ce sont les femmes qui s’occupent de la gestion de la vie quotidienne. Ce sont donc elles qui composent au quotidien avec la hausse des prix des produits de première nécessité. Sans oublier le stress mental et émotionnel que cela génère. Comme la culpabilité de ne pas pouvoir subvenir aux besoins de sa famille. Ce sentiment peut être d’autant virulent que le mythe des femmes « poto-mitan » est très présent dans notre société.

Certes, des millions hommes haïtiens sont touchés par la vie chère. Ils crèvent de faim et souffrent également de ne pas pouvoir s’occuper de leurs familles dignement. Occulter ce fait, serait cruel. Cependant, les hommes peuvent se soustraire à leur responsabilité pour un temps ou définitivement (l’irresponsabilité paternelle est quand même un phénomène répandu. Elle est décriée par les femmes, mais toléré par le système judiciaire). Tandis que pour les femmes, cette issue n’existe pas. Les femmes ne partent pas. Même à travers la migration, elles restent soudées aux familles. Ainsi, le gouvernement ne peut adresser efficacement la problématique de la baisse des produits de première nécessité (voire de la vie chère en général) sans placer les femmes au coeur du processus et impliquer activement le ministère à la Condition féminine et aux Droits des Femmes qui est l’institution nationale en charge des politiques de promotion des droits des femmes.

Par ailleurs, en utilisant la notion « produits de première nécessité » dans sa résolution, le gouvernement Moise/Céant se comporte comme s’il existait un consensus autour de cette notion. Alors que celle-ci varie d’un pays à l’autre et évolue sous la pression des réformes économiques et sociales. Mais aussi, grâce au plaidoyer des activistes, dont les féministes. Par exemple, dans certains pays, comme l’Inde, la Belgique ou l’Australie, les tampons et les serviettes hygiéniques sont classifiés produits de première nécessité. L’État ne prélève pas de taxe sur la valeur ajoutée. Ces produits sont donc plus accessibles aux femmes, notamment les plus pauvres. Tandis qu’ici en Haïti les serviettes hygiéniques coûtent minimalement 100 gourdes. Soit environ la moitié du salaire journalier d’une ouvrière des industries d’assemblage. Intégrer les serviettes hygiéniques dans la liste des produits de première nécessité ne fait pas partie de l’agenda du gouvernement. La question ne fait même pas débat.

Enfin, si le gouvernement parle de produits de première nécessité dans sa résolution, le son de cloche est différent au sein la Coordination nationale de la Sécurité alimentaire (CNSA). Celle-ci utilise plutôt le terme « panier alimentaire ». Ce qui exclut donc les produits d’hygiène, notamment les serviettes hygiéniques et les tampons. Il faut noter que ce panier alimentaire, tel qu’établi par la CNSA, comporte les produits suivants : le riz, le maïs, les haricots, l’huile de cuisson, la farine de blé, le sucre. Ce panier alimentaire est en somme très pauvre sur le plan nutritionnel. Il ne fait nullement honneur aux pratiques alimentaires et nutritionnelles que nos grand-mères, nos arrière-grands-mères ont développées au fil des ans, qui mélangent souci du bien-être familial, recherche du bon goût, créativité et résistance. Car il faut bien avoir à l’esprit que la CNSA en tant qu’institution publique ne fait pas que codifier les pratiques alimentaires. Il les encadre, les définit et les fait exister aussi. Sa mission n’est-elle de promouvoir la sécurité alimentaire en Haïti ?

En somme, nous avons un Président, un Premier ministre et des institutions publiques qui refusent d’affronter la véritable urgence que sont les discriminations contre les femmes.

Natacha Clergé



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