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La Constitution de1987 : une victime de la crise permanente haïtienne

La Constitution de1987 : une victime de la crise permanente haïtienne








Depuis tantôt deux décennies, la Constitution de 1987 amendée de manière douteuse par les prévalistes de la 49e législature est au coeur des discussions citoyennes, des débats universitaires et politiques. Cette même Constitution, hier encensée, est désormais aujourd’hui la cible favorite, à tort ou à raison, des hommes politiques. Elle est la principale cause de la crise politique haïtienne contemporaine, dit-on.

Selon Alain Guillaume, la Constitution de 1987 est passée tour à tour du statut de « veau d’or » encensé par la multitude donc non passible de critiques à celui de pestiféré voué au pilori. Elle est accusée à tort ou à raison d’être responsable de la crise politique haïtienne, alors qu’elle n’a jamais été d’application totale. Elle était mise en veilleuse par les pouvoirs militaires et violentée par quasiment tous les pouvoirs qui se sont succédé depuis son adoption par voie référendaire le 29 mars 1987, date considérée par plus d’un comme le point de départ de l’ère démocratique en Haïti. En effet, après trente-ans environ de dictature, les citoyens ont eu soif d’une nouvelle ère politique et ont, enfin, repris la voie des urnes pour exprimer leur adhésion à la Constitution qui a dû être le nouveau contrat social.

Il y a, aujourd’hui, plus que jamais des controverses sur l’avenir de la Constitution. Certains universitaires, dont Monferrier Dorval, croient qu’il faut penser à la rédaction d’une nouvelle Constitution parce que selon eux celle de 1987 a vécu et ne répond plus aux nouvelles réalités politiques, sociales et économiques. Toutefois, la rédaction de la nouvelle Constitution doit être faite en dehors du Parlement. D’autres croient qu’il faut une révision en profondeur qui permettra de parvenir à un autre régime politique et à l’élimination de la fonction de Premier ministre considérée comme l’un des facteurs de crise dans la charte de 1987. En fait, le deuxième groupe souhaite qu’on change l’ossature de la Constitution. En effet, Il y a une troisième catégorie de théoriciens, à laquelle j’appartiens, qui croient fermement que ni un changement de Constitution ni une révision en profondeur n’est une solution à la crise permanente haïtienne qui a son origine dans la destruction du pacte de vivre ensemble, que les « marasa » ont conclu pendant la guerre de l’Indépendance en vue de lutter contre le système colonial-esclavagiste ( L’expression “marasa” a été utilisée par le sociologue Jean Casimir pour parler des deux composantes du peuple haïtien - les Haïtiens de culture française - les Haïtiens de culture africaine), le 17 octobre 1806, date de l’assassinat du père fondateur de la nation.

Le Contexte de l’élaboration de la Constitution de 1987 et sa situation de mise en application

Après la longue dictature des Duvalier, la société haïtienne rêve d’une transformation de fond en comble. Jean Casimir nous dit que les accusations et la défense des pourfendeurs du régime déchu fusent de toute part, faisant des années 1986 et 1987, une période de grande production idéologique et de dénonciations. La chute de la dictature ou le départ des duvaliéristes, le 7 février 1986, marque un véritable tournant dans l‘évolution politique du pays qui était « une éponge imbibée de sang » sous la dictature duvaliériste.

En effet, ce pays a connu pendant la période 1957-1986 la tyrannie la plus longue et la plus sanguinaire de l’Amérique latine et des Caraïbes. Au milieu des années soixante-dix, il y a eu des mouvements de protestation contre le pouvoir « macoute » qui n’ont pas pu résister à la machine sanguinaire des tonton-macoutes. De plus, pendant la période, l’opposition était divisée comme elle l’est aujourd’hui.

Cependant, au début des années 80, il y avait une opposition ordonnée et une presse consciente de sa mission dans une société où la répression avait sa lettre de noblesse et le rôle qu’elle pouvait jouer dans l’institution d’un nouveau régime politique et d’un modèle de gouvernance axé sur le changement des conditions matérielles d’existence des plus pauvres. En effet, le mouvement anti-macoute charriait des revendications sociales et politiques exigeantes, pose d’emblée la question de la reconstruction de l’État. Ce mouvement allait prendre une autre dimension, et celui-ci allait, par la suite, déboucher, le 7 février 1986, sur l’effondrement de l’édifice duvaliérien.

Selon Mirlande Manigat, la conjoncture de 1986 qui a emporté le régime duvaliérien, et en même temps, la Constitution de 1983 amendée en 1985 offre un témoignage saisissant de ce mélange de répudiation du passé et d’attentes prospectives toujours exubérantes et un peu déraisonnables qui ont affecté la préparation de la Constitution de 1987, entamée le 10 décembre 1986, soit dix mois après la chute du régime. Elle a été rédigée dans un contexte tumultueux, émotionnel, de revendications populaires et de la contestation du plan américain que les amis américains voulaient, à tout prix, imposé aux citoyens via le Conseil national de gouvernement (CNG).

En effet, le gouvernement de l’époque menait une politique économique antinationale faite de privatisation, de démantèlement des entreprises publiques, de délibération commerciale par baisse tarifaire et de contrebandes combinées, menaçant de détruire la production nationale et l’agriculture en particulier. La Constitution était adoptée dans une conjoncture marquée par des manifestations de rue contre le Conseil national de gouvernement. Par ses manifestations, la population voulait les dissuader de la mise en application du plan américain déjà essayé sous l’administration de Baby Doc.

Il faut donc dire que la Constitution de 1987 est l’oeuvre de l’effervescence populaire et du mouvement démocratique qui en est issu. Certains disent qu’elle l’expression directe des revendications sociales des citoyens aux abois qui voulaient rompre avec les pratiques d’antan. Changer l’État était le mot d’ordre. Il n’était pas qu’un simple slogan de circonstance et de méfiance vis-à-vis du présidentialisme haïtien nous dit Claude Moise, mais l’effet secondaire du traumatisme duvaliérien. Il était normal que les citoyens réclament la « démacoutisation » du pays et la « déduvaliérisation » de l’administration publique parce qu’ils voulaient détruire tout ce qui leur rappelait le régime déchu. En somme, la production de la Constitution de 1987 s’inscrit dans la ligne d’une exigence de réforme radicale de l’État issue du mouvement social des années quatre-vingt. On peut donc dire qu’elle est le résultat d’une quête du politique et de la revendication changement de l’État dans la mesure où elle a été élaborée suite à un changement politique quasi-révolutionnaire.

Notre Constitution, trente-trois ans après son adoption, n’a pas toujours été d’application continue en tant que document de référence de l’organisation de l’État. Elle a été violée, amputée, souillée et profanée, sinon contournée au profit des intérêts particuliers des autorités politiques qui se sont succédé au pouvoir depuis 1987. Elle a été donc prise dans la tourmente de la profonde crise sociopolitique haïtienne. Elle a été rétablie dans son intégralité en 1990 après que certaines dispositions ont été mises en veilleuse sous la présidence de Prosper Avril.

Les événements qui ont provoqué la chute ou le départ des Duvalier, le 7 février 1986, ont trouvé leur fondement dans la Constitution de 1987. Géraldo Saint-Armand nous dit que, celle-ci, après trois décennies, demeure un objet de décoration, car appliqué de manière approximative. En effet, quand le système politique s’organise mal dans un pays, cela fait naitre un ensemble de bouleversements et de crises qui paralysent le développement et créent des occasions troublantes au niveau de la société.

L’homme de droit René Julien souligne dans son livre, Plaidoyer pour rendre possible le miracle haïtien, que : «Depuis 1804 à nos jours, à part quelques rares exceptions, les dirigeants chargés de gérer les intérêts de l’État n’ont jamais fait montre d’une vision politique orientée vers le bien-être généralisé. Ils ont accaparé le pouvoir pour imposer leur propre loi au profit d’un clan déterminé.» Ainsi en moins de 200 ans d’indépendance plus de vingt Constitutions ont déjà vu le jour en Haïti, plus de 14 amendements constitutionnels, et huit referendums par lesquels le peuple était appelé à approuver les constitutions et les amendements.

En effet, Fritz Dorvilier nous dit que ces Constitutions ont été, le plus souvent, élaborées en fonction des besoins - essentiellement partisans, au sens de Carl Schmitt. Il faut croire que ces situations ne sont pas nouvelles dans le pays. Les dirigeants ont toujours exprimé un mépris vis-à-vis des normes constitutionnelles et légales, alors qu’ils ont juré de les respecter, les appliquer et les faire respecter. Toutes les Constitutions, y compris celle de 1987 ont consigné les idéaux de justice, exalté les droits et libertés des individus, ont défini les fonctions et les responsabilités de l’État. Mais la réalité politique, le sort des citoyens, le fonctionnement des institutions reposent essentiellement sur les rapports de force et se règlent sur la volonté du tyran qui a réussi à s’imposer.

Par conséquent, on peut donc dire que le rapport qu’ont les politiques avec la Constitution n’est pas nouveau dans l’histoire de l’évolution de la société haïtienne. Geraldo Saint-Armand dans la perspective de Michel Rolf- Trouillot nous dit que l’effort pour l’appropriation de la démocratie s’est achoppé à des valeurs séculaires antinomiques à l’établissement d’une société démocratique. Rompre avec la dictature « macoutique » est une chose, détruire le système féodal issu de l’ordre social ségrégatif en est une autre.
Michel Rolf-Trouillot, dans son ouvrage culte : les racines historiques de l’État duvalierien, a proposé une analyse de la crise ininterrompue haïtienne dont le régime duvaliérien en est le produit. Selon Trouillot, il faut remonter de très loin dans notre histoire de peuple pour comprendre les multiples événements et pratiques politiques qui ont donné naissance à la dictature la plus féroce de la Caraïbe. Ce qui veut nécessairement dire que le mal haïtien est plus profond et a son origine dans le système colonial et dans l’incapacité des élites de proposer autre chose ou créer une société vivable.

Les problèmes institutionnels et les conflits sociaux dans le pays où la masse populaire est livrée à elle-même, sont les véritables facteurs de l’instabilité politique haïtienne. De plus, un contemporain a raison d’écrire que l’ancienne colonie n’a quitté l’esclavage en 1804 que pour plonger pendant 214 ans dans un chaos politique. En effet, le mal-être haïtien est constitutif du régime d’historicité au sein duquel la société haïtienne inscrit son ordre social.

Dans le cadre d’Haïti, l’instabilité politique devient une institution qui tend à détériorer la société haïtienne. Si nous évoquons la période allant de 1804 à nos jours, nous pouvons constater tant de problèmes que peut créer l’instabilité politique, tels : vides institutionnels, dysfonctionnement de l’État, passivité des acteurs politiques, abus d’autorité, pauvreté massive, élections irrégulières et frauduleuses, contestations des élections, mauvaise gouvernance, irrespect de la Constitution.

Selon Fritz Dorvilier, la transition d’un stade archaïque ou féodal - passant par un État dynastique ou patrimonial - à un État moderne ne peut se réaliser sans la transformation des habitudes de pensée et des dispositions inconscientes ainsi que des techniques de production et d’organisation. Ce qui n’a pas été le cas pour nous après le départ des macoutes. On n’avait pas pris le soin de suivre les judicieux conseils, les indications intelligentes et la grille d’intelligibilité de Michel Rolf- Trouillot pour saisir les contradictions sociales qui ont accouché le régime trentenaire duvalierien. En effet, On peut donc partiellement conclure que la Constitution de 1987 n’est pas la cause de nos malheurs, mais une victime de la crise de gouvernabilité ou de gouvernementalité ( par gouvernementalité au sens de Foucoult, il faut voir un ensemble de techniques et procédures destinées à diriger la conduite des hommes) ayant son origine dans la crise de l’État post-occupation, la nature de l’État duvaliérien, la crise de l’État post-duvaliérien et la crise sociétale affectant Haïti depuis deux siècles. Selon Sauveur Pierre Étienne, la crise de l’État se déroulait aussi sur fond de crise socio-économique aiguë affectant Haïti depuis plusieurs décennies. Elle s’est tout simplement accentuée à la chute de la dictature des Duvalier.

Au lendemain de la chute du duvaliérisme (1986), l’installation de la démocratie en Haïti se fait dans le chaos. De l’espoir d’un peuple miséreux (Haïti reste le pays le plus pauvre du continent américain dans laquelle environ huit Haïtiens sur dix vivent dans un état de pauvreté, c’est-à-dire un revenu de moins de deux dollars américains par jour tandis que, à peu près six sur dix, disposant d’un revenu inférieur à un dollar américain par jour, sont dans une situation d’extrême pauvreté), à l’exaspération des foules (violences, grèves générales, etc.), en passant par les crises politiques (coups d’État, dysfonctionnement des institutions, non-organisation des élections suivant le délai constitutionnel), et les interventions internationales sporadiques ( entre 1994 et 2004 le pays a connu deux interventions étrangères en 10 ans ), le pays ne parvient pas à achever sa transition politique et à stopper le cycle de mauvaise gouvernance qui l’enfonce chaque jour dans la trappe du sous-dévoleppement et le bourbier dans lequel il se trouve depuis 17 octobre 1806.

Entre 1986 et 2019, il y a plus de gouvernements provisoires ou de transition que de gouvernements élus. Si Haïti est sortie de la dictature, elle n’est assurément pas entrée dans la démocratie, dans la stabilité politique que préfigurent le règne du droit et la mise en place d’institutions républicaines et légitimes. Face à ce désastre, Carl Braun explique que le système actuel ne produit que stagnation et régression. Dans son entendement pour reprendre Leslie Péan « stagnation et régression sont un binôme qui identifie et résume Haïti depuis 60 ans.» La transition est dans l’impasse parce que les politiques n’arrivent pas à trouver une entente pour parvenir à un pacte de gouvernabilité. En somme, nos malheurs sont intimement liés à une crise de gouvernance et une crise d’élite.

La Constitution de 1987 : un projet de rupture

La Constitution d’un pays donné représente le contrat social du vouloir-vivre ensemble des membres de la collectivité concernée. Il faut saisir ce que l’on appelle l’échec du régime politique institué dans la Constitution de 1987 par rapport à la crise permanente haïtienne et l’incapacité des élites de sortir du système colonial ségrégatif un État contre la majorité nationale. Les crises sociopolitiques en Haïti, traversent toute l’histoire de ce pays. Elles fragilisent toutes les institutions et débouchent sur une situation de misère et de pauvreté chez le peuple haïtien. Professeur Patrick Pierre-Louis a essayé d’expliquer dans ses nombreuses interventions que la crise haïtienne dépasse une quelconque Constitution. Comment peut-on la rendre responsable de nos malheurs post-macoute tandis qu’elle est également victime des pratiques néo-autoritaires de nos politiques qui ont toujours exprimé un mépris à l’égard des normes constitutionnelles et légales ?

Contrairement à ce que pensent certains doctrinaires et professeurs, la Constitution de 1987 est porteuse de refondation de la société haïtienne et est également l’expression de la tentative d’un projet de société bannissant la dichotomie urbaine-rurale, donc un projet inclusif. La Constitution de 1987 vise à marquer la rupture avec les régimes politiques précédents (totalitaire, autoritaire, dictature, etc.). L’idée qui y domine est de protéger les droits et libertés des Haïtiens et des Haïtiennes et d’empêcher le retour à une dictature présidentielle. Pour Claude Moïse, tout en demeurant dans la tradition des Constitutions libérales, 1987 apporte des innovations telles qu’on peut parler de rupture.

En effet, cette Constitution comme projet de société donne aux citoyens haïtiens responsables la noble mission d’organiser l’État, de le faire fonctionner pour le bien-être collectif. Le texte constitutionnel relaie les idées démocratiques dominantes. Elle indique des orientations fondamentales relatives à la gestion du pays. Selon Tony Cantave, la Constitution de1987 est l’expression d’une véritable tentative de refondation. La production de la Constitution de 1987 s’inscrit dans la ligne d’une exigence de réforme radicale de l’État issue du mouvement social des années 80. Il en est résulté un nouveau régime politique où les rapports de pouvoir sont modifiés. De nouvelles institutions sont créées et les règles du jeu redéfinies.

Dans son préambule, la Constitution postule un État fort et stable, capable de protéger les valeurs, les traditions, la souveraineté, l’indépendance et la vision du père fondateur. La Constitution de1987 vise à dépersonnaliser le pouvoir et à institutionnaliser le système politique afin de créer un État serviteur. En effet, la Constitution a voulu mettre un terme à l’État patrimonial et adopter les nouvelles méthodes de gouvernance publique, car, suscitant la suspicion depuis sa création, l’État haïtien n’a pas souvent attiré la sympathie de la population. En effet, l’État doit cesser d’être la propriété privée des politiques, il doit être le haut lieu de la mise en branle des politiques publiques pouvant transformer la réalité sociale et économique des gens vivant sans perspective d’avenir, donc les « sans-part ». La Constitution préconise un État de type nouveau. Un État serviteur.

Elle pose d’emblée les principes de la bonne gouvernance et de la lutte contre la corruption en faisant injonction au Président de la République, au Premier ministre et aux ministres de faire la déclaration de leur patrimoine avant leur entrée en fonction parce que les constituants avaient pleinement conscience de l’effet pervers de la corruption sur le développement économique et social du pays. En effet, depuis deux siècles d’évolution, l’État haïtien est approprié comme un moyen d’enrichissement. Michel Rolf-Trouillot a même comparé le trésor public haïtien à un tonneau sans fond, le tonneau des Danaides. La corruption étant une vertu politique et administrative en Haïti, l’humanité des couches sociales subalternes est sans cesse mise à l’écart, méprisée, humiliée et même écrasée.

En effet, la constitution confère à la CSC/CA et le Sénat de la république le pouvoir d’auditer les comptes des comptables et des ordonnateurs des deniers publics en vue d’éradiquer les mauvaises pratiques même si nous savons tous qu’elles ont la vie dure. Contrairement au professeur Dorval qui a déclaré que la Constitution engendre la corruption, cette dernière depuis son adoption par voie référendaire le 29 mars 1987 a initié le contrôle des finances publiques, posé les règles de la bonne gouvernance et de la mise en branle de la lutte contre la corruption.

Mirlande Manigat cité par Charles Vorbe dans un article publié dans la revue CEPODE, (centre d’Études en population et développement de la Faculté des Sciences humaines), titré: Mondialisation néolibérale, droit et sous-développement en Haïti, nous montre dans une analyse lexicométrique de la Constitution que le développement, comme concept, fait partie des 114 mots les plus utilisés. Charles Vorbe nous dit que tantôt le développement apparaît dans ses dimensions collectives comme c’est le cas des articles 32.2 et 32.7 faisant état respectivement du développement du pays et des collectivités territoriales, tantôt il est appréhendé comme une prérogative individuelle qui vise à favoriser le développement de la personne humaine.

Le régime politique de 1987: entre controverse doctrinale et idiosyncrasie populaire

Changer de régime politique est au coeur des débats et des réflexivités intellectuelles. Quasiment tous les doctrinaires, particulièrement Monferrier Dorval, s’unissent pour dire qu’elle engendre la corruption comme si le fonctionnement régulier de l’appareil administratif ne dépendrait pas du niveau de civisme et de patriotisme des autorités politiques.

Un certain nombre d’intervenants voient dans l’exécutif bicéphale le principal facteur de la crise gouvernementale chronique que connaît le pays.

À ce propos, ils mettent en exergue une série de contradictions : le peuple vote un Président de la République qui doit lui fournir les résultats qui il attend; mais, c’est le gouvernement qui a la compétence pour conduire la politique de la nation. Ils ont oublié que le Premier ministre au sein de l’exécutif est une force de contrepoids instituée pour combattre les velléités dictatoriales de nos présidents, car selon le juriste David Placide, les révolutionnaires de 1843 le disent en clair: « Depuis Dessalines jusqu’à ce jour, qu’y a t-il eu ? Dictature, rien que dictature: le pays c’était Dessalines, c’était Pétion, c’était Boyer, c’était Duvalier et autres, les institutions n’ont été que lettre morte, les pouvoirs constitués, un simulacre, une véritable fiction.» Le pays pendant plus de deux siècles a marché à la remorque des maitres qui lui ont imposé leurs vices et tous les caprices de leur omniprésence. Cependant, on n’est pas parvenu à rompre avec les vieilles pratiques qui sont à la base de cette déchéance sociale, politique et économique dans laquelle patauge le pays depuis deux siècles.

L’un des héritages de l’autoritarisme présidentiel haïtien est un relent de peur qui entoure la fonction présidentielle et qui génère une sorte de vénération du président haïtien. En ce sens, dire que le pouvoir est présidentialiste en Haïti c’est renforcer la position de ceux qui croient que l’institution du régime présidentiel en Haïti est la solution à nos problèmes constitutionnels.

En effet, les spécialistes ne s’entendent pas tous sur la nature du régime politique instituée par la Constitution de1987 et son contenu. Pour Monferrier Dorval, le régime peut être qualifié de régime d’apparence parlementaire déséquilibré au profit du Parlement ou régime d’assemblée. Ce déséquilibre du régime d’apparence parlementaire dont parle Dorval s’explique par le renforcement du contrôle parlementaire sur le gouvernement, l’absence de moyen de pression du gouvernement sur le Parlement et l’interdiction de la dissolution du Parlement.

Selon Mirlande Manigat, ce système mixte reproduit certaines caractéristiques du régime parlementaire, mais n’a pas abouti à un régime d’assemblée. En fait, pour elle, le régime politique s’apparente à un régime semi-présidentiel, concept introduit par Maurice Duverger, pour rendre compte de la Vème République française issue de la Constitution du 4 octobre 1958. Pour ma part, le régime politique institué est un régime parlementaire d’une part, vu la façon dont les rapports des pouvoirs politiques sont agencés et organisés. D’autre part, parce que les citoyens sont doublement représentés par le Président de la République et les parlementaires élus au suffrage universel direct. Par conséquent, ils tirent leur légitimité de la population qui est le lieu où réside la souveraineté nationale. Leslie Manigat, à son tour, nous dit qu’ils sont sortis de l’autoritarisme sans toutefois aboutir à un régime démocratique fonctionnel.

Autant dire que le succès d’un régime politique est lié moins aux caractéristiques propres du régime parlementaire ou présidentiel, qu’à la tradition politique et aux mécanismes portant les hommes et les femmes à se conformer aux normes sociales et juridiques.

Contrairement à ce que pensent certains doctrinaires et professeurs, le régime politique de 1987 n’est pas la cause de nos malheurs, mais le modèle de gouvernance néocolonial, nos pratiques politiques et le fossé existant entre les élites dominantes qui ont adopté une domination sans responsabilité et les « sans-part » pour reprendre Jacques Rancière.

Un ordre social nouveau: une nécessité pour sortir de la crise ininterrompue

Depuis 1804 à nos jours, à part quelques rares exceptions, les dirigeants chargés de gérer les intérêts de l’État n’ont jamais fait montre d’une vision politique orientée vers le bien-être généralisé. Ils ont accaparé le pouvoir pour imposer leur propre loi au profit d’un clan déterminé. La société qui a été enfantée le 1er janvier 1804 porte en son sein les gènes d’un ordre social d’exclusion où la majorité nationale est reléguée à la marge, à la soute de l’histoire, et tenue figée dans une dynamique déshumanisante de survie qui se détériore incessamment.

En effet, le départ de Duvalier le 7 février 1986 ouvrait naturellement une crise de succession, mais nullement comparable à celles de l’histoire politique contemporaine de notre pays. La chute de la dictature en 1986 avait ouvert largement les fenêtres du renouveau haïtien, mais les luttes sans grandeur entre factions rivales pour un pouvoir à courte vue et l’absence de consensus et de stratégie nationale de développement ont transformé le printemps démocratique haïtien en une parodie ubuesque du pluralisme politique occidental.

Durant 214 ans d’indépendance, l’histoire de la politique en Haïti est jalonnée par une instabilité chronique. Tel un patrimoine génétique, l’héritage de la politique conflictuelle se transmet de pouvoir en pouvoir. D’aucuns osent même dire que la nation serait victime de cette fatalité héréditaire. À chaque régime, ses malversations, sa mauvaise gouvernance. Ce qui les importe ce n’est jamais le bonheur des citoyens. La tyrannie de l’insouciance des autorités politiques provoque incessamment les soulèvements populaires. Pour certains spécialistes de la crise haïtienne, les soulèvements populaires et les manifestations violentes des marginalisés doivent être considérés comme un moyen de dire aux élites dominantes et aux autorités politiques qu’ils existent, donc ils cherchent une reconnaissance au sens de Paul Ricoeur. Peut-on parler de stabilité sociale, économique et politique quand une infime minorité confisque sans partage la grande majorité de la richesse nationale, laissant dans une misère infrahumaine un nombre grandissant de concitoyens et au mépris de la solidarité sociale qui sert de ciment à toute société conviviale?

En effet, est-ce parce que nos Constitutions sont mauvaises qu’elles sont violées ou parce que nous avons une culture de violation des règles établies que nous avons violé toutes nos Constitutions ? Samuel Pierre nous dit que la réponse à cette question se trouve dans notre machine à fabriquer des citoyens pour la nation : notre système éducatif et de culture. Par conséquent, tant qu’on n’attaque pas les problèmes sociaux dans ses dimensions macro on ne parviendra jamais à sortir du cycle de mauvaise gouvernance et d’instabilité politique. Alain Gilles, à introduire un nouvel idéaltype baptisé « La culture du détournement» comme aune pour apprécier le réel haïtien. Cette culture rend compte de notre « incapacité à produire des pratiques sociales en conformité avec les principes revendiqués.

La situation de non-droit dans laquelle a été placée la majorité de la population nationale s’est renforcée parallèlement avec celle de l’organisation de la prédation. Le pouvoir d’État ne s’est pas reposé sur les lois, mais sur les caprices d’individus qui, pour faire semblant, font voter des lois qu’ils transgressent eux-mêmes sans qu’aucune sanction ne puisse être prise contre eux. Face à un tel mépris des normes constitutionnelles et légales établies par les autorités politiques, tout nous porte à croire qu’une nouvelle Constitution ou une Constitution amendée (même sans l’intervention des mains maudites comme du temps de Préval), le changement de régime politique, la création du Conseil Electoral Permanent et du Conseil Constitutionnel ne seront pas la Solution à la crise politique ininterrompue qui sévit depuis environ trois décennies dans le pays, mais une nouvelle façon de faire et penser la politique, l’État et les rapports entre les politiques.

Pour se développer, Haïti a besoin d’un ordre social qui ne soit pas tiré par le haut de l’apartheid du mulatrisme ou par le bas du noirisme populiste pour reprendre Leslie Péan. En somme, la construction du nouvel ordre social appelle à l’édification d’une société inclusive et débarrassée des inégalités criantes, une société où les citoyens sont égaux, quoique différents, une société où les privilèges de la naissance et du parchemin, le statut social et la richesse matérielle ne pourront jamais enlever aux moins doués et aux moins fortunés l’humanité qu’ils portent en eux. Ce nouvel ordre social est possible si nous nous mettons ensemble pour lutter contre le système nauséabond issu de la contre-révolution du 17 octobre 1806 et ses produits. Pour y parvenir, il faut une conscientisation collective sur la nécessité de rompre avec les pratiques d’antan et poser les bases pour la construction d’une nouvelle société.

Me Atzer ALCINDOR, Av.
Masterand en Sciences du développement



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