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Les médias en Haïti, une nouvelle orientation s’impose

Les médias en Haïti, une nouvelle orientation s’impose








Le focus du regard et de l’écoute sur des interventions inspirantes et positives constitue une source de motivation et d’attraction vers le bien-être et le bonheur. Parallèlement, les discours trompeurs, incohérents et insalubres sont des vecteurs de mauvaise humeur, de migraine, de vertige et de malaise physique et mental.

Depuis de nombreuses années, Haïti est piteusement coincée dans la situation où les forces des ténèbres sont beaucoup plus véhiculées et exposées à la société. Ces énergies opaques et négatives ombragent la lumière qui devait plutôt se répandre dans les rues, sur les places publiques, dans les institutions étatiques et au sein des foyers scolaires et familiaux. Cet effritement accéléré des valeurs a connu une amplification et une croissance exponentielle, particulièrement au cours des dernières décennies, où la plupart des médias et des institutions prestigieuses du pays, notamment celles de l’État, se confortent à accueillir en permanence l’indécence, la malhonnêteté et l’arrogance dans les émissions les plus prisées et dans les postes méritocratiques et honorifiques de la sphère publique.

Des postes nominatifs de ministres et de directeurs généraux, des postes électifs de magistrats, de députés et de sénateurs se défendent juste derrière un micro. Tu prends la parole aujourd’hui à la station de radio X ou Y, demain, le palais te contacte, la primature te contacte ; tu es digne d’être consultant de l’équipe. Ce matin, tu as le micro pour animer une émission de détente, demain tu es contacté par une plateforme politique pour poser ta candidature au poste de député ou de sénateur. Pour une société en apprentissage de démocratie, les médias ont failli à leurs missions de jouer leurs rôles de former et d’informer décemment la population sur des comportements loyaux, intègres et compétitifs à adopter pour mieux se positionner sur l’échiquier académique et professionnel.

Hormis de rares exceptions, les stations de radios et de télévisions ne sont pas orientées vers la formation et l’inspiration des enfants et des jeunes pour emprunter le sentier de la culture de l’excellence et de la beauté de l’esprit. Si dans les pays modernes le micro est interdit à des bandits, des criminels et des assassins ; en Haïti, les médias ont rendu populaires les bandits de grand chemin en claironnant leurs noms et en leur accordant constamment des entrevues pour passer leurs revendications et se vanter de leurs actes spectaculaires où ils ont tué des hommes, des enfants, violé des jeunes filles, défié la police, la justice et les autorités établies. Certains caressent même l’idée de se porter candidats dans les prochaines élections pour voir leurs noms gravés en marbre à l’édifice bicaméral.

Des émissions très prisées, mais des invités sans valeur, sans pudeur, sans matière…

Des têtes de mules, des comédiens politiques, des prédateurs et des coeurs impitoyables occupent régulièrement les surfaces et les espaces très convoités des stations de télévision et de radio de la capitale avec fort souvent des sorties « crabes », des absurdités, des confusions et des discours ambigus dans les micros et devant les caméras, à toute heure de la journée. Ils sont insensibles, et antipathiques aux douleurs de la population croupie dans la misère, incohérents dans leurs interventions et leurs discours, incultes des normes administratives et des dossiers de l’État ; pourtant, ils sont invités, et même sans invitation, ils viennent, ils reviennent, ils reviennent encore dans les émissions les plus écoutées et les plus vues des auditeurs et des téléspectateurs. Toujours aux invités du jour, pour que la population soit à leur écoute, ces consultants, ces porte-paroles, ces experts de la « science politique haïtienne », envoyés spéciaux du Palais, de la Primature, du secteur politique et du Parlement se croisent, comme derrière un verre de Something, à l’Intersection ; ils pointent dans « Devan porte, Dèyè lakay » pour exposer avec « Pulsation » « Sa kap fèt », « Sa kap kwit » ; ils s’unissent dans des vacarmes pour « Ranmase » les activités zinyèz du sabbat pour faire « Le Point » et pénétrer « Pi Lwen Pi Fon » les comportements dilapidateurs et honteux des caméléons politiques et des racketteurs du secteur économique. Ces émissions très branchées de chaque matin, de chaque samedi matin, de chaque midi, de chaque soir devaient être pourtant l’espace des beaux esprits, des coeurs tendres, des hommes et des femmes dignes des secteurs politique et social pour inspirer les jeunes, pour faire honneur à l’éducation, à la science et à la culture.

Des oeuvres haïtiennes inspirantes, mais non relatées à la dimension de leurs impacts

Si, au baccalauréat ou au GENIARC, on pose à des élèves la question de savoir qui était la personnalité la plus médiatisée, particulièrement à la radio, au cours de l’année 2018 ; on est quasiment sûr qu’ils fourniraient la bonne réponse : le chef de gang ARNEL, de Village de Dieu. Pourtant, au cours de la même année, Dany Laferrière s’est battu pour faire entrer le mot « Vertières » dans le dictionnaire français ; le professeur Samuel Pierre, plusieurs fois décoré par le Canada, fondateur du GRAHN, Groupe de réflexion et d’action pour une Haïti nouvelle, propose des réflexions lumineuses et crée des institutions nobles pour contribuer à la formation de cadres en Haïti ; Nahomie Osaka, seulement 22 ans, a défié Serena Williams pour remporter l’US Open en 2018 puis Petra Kvitová pour remporter l’Open d’Australie en 2019 pour se hisser en première position au WTA. Une pléthore d’exquises personnalités haïtiennes ont brillé de mille feux, au terroir et à la diaspora, à travers leurs oeuvres intellectuelles, artistiques et culturelles dans divers secteurs. Pourtant, semble-t-il que les médias haïtiens jugent que ce sont des récits piètres et inférieurs à raconter à une population assoiffée d’espoir et d’inspiration et que cela ne vaut pas la peine d’attirer les projecteurs sur ces personnalités et leur accorder des espaces pour exposer, commenter et savourer leurs oeuvres. Certains pays de l’Amérique, de la Caraïbe et de l’Europe en feraient un tonnerre de publicité sur le globe avec ces patrimoines nationaux et mondiaux en les nommant ambassadeurs, les exposant comme des connecteurs et des motivateurs pour les générations présentes et futures.

Ces désintérêts et ces attitudes de dédain pour les beaux esprits ne datent pas d’hier. Et les médias n’y apportent pas encore leur contribution adéquatement pour détruire cette manie de ne pas déguster, exposer, et contempler les génies, les héros, les vraies valeurs de notre pays.

On se rappelle que sous le régime politique en place, on aurait, de peu en 2013, accordé des funérailles nationales à Black Alex, un artiste compétent évidemment ; pourtant la perte nationale survenue en République dominicaine, le 17 février 2013, le décès tragique d’un scientifique de grand calibre, le célèbre physicien Daniel Mathurin, avait été occulté, ou pas assez divulgué. Aucune enquête sérieuse de l’État haïtien n’a été diligentée pour décortiquer les causes d’un tel accident de ce personnage scientifique, ce connaisseur qui expliquait avec passion et dextérité les atouts et les richesses géophysiques et astronomiques d’Haïti qui puissent la sortir de la pauvreté. La presse y est restée bouche bée.

Temps d’accorder micro et visibilité aux hommes et aux femmes modèles

Ne devrait-on pas définitivement cesser de propager les voix chimériques et balistiques retentissantes et résonnantes des Arnel, Ti Bwa, Ti Kekenn, Ti Kouto, Ti Manchet, Kakout à qui micro est ou était servi, à volonté pour certains, dans quasiment toutes les stations de radio de la Capitale. Haïti ! N’est-il pas opportun de véhiculer, dans les médias, les voix et les messages salutaires et inspirants des sommités intellectuelles du terroir et de l’étranger, des figures emblématiques de la science, de la culture, de l’honnêteté, de la compétitivité et de la décence. À l’instar des émissions des médias respectueux de l’Amérique du Nord et de l’Europe, cette ère nouvelle doit voir s’instaurer en Haïti les pratiques d’inviter et d’écouter sur les antennes des télévisions et des radios, les interventions, les productions et les succès époustouflants des filles et des fils dignes du pays. Temps de savourer dans les émissions très prisées, les lectures et riches commentaires politiques du feu professeur Lesly François Manigat, les expériences de succès miroitants du professeur Samuel Pierre, de Michaelle Jean, Patrick Paultre, Wilson Sanon, les accomplissements extraordinaires de l’immortel académicien Dany Laferrière ; d’inspirants modèles inépuisables, pourtant à peine audibles, à peine cités dans les médias haïtiens. Ces personnages exquis devaient être des sources de motivations pour les jeunes, les élèves, les étudiants, les professionnels, les cadres des secteurs privé et public du pays. Leurs histoires, leurs vécus, leurs vicissitudes, leurs travers, racontés à haute et intelligible voix dans les stations de radios et de télévisions, peuvent transcender, inspirer, avoir des impacts positifs et des effets d’entraînement pour générer des sosies de leur trempe. Rêvons-nous vraiment de multiplier les Kakout et les Arnel au détriment des Nahomie Osaka, Dany Laferrière, Michaelle Jean, Duckens Nazon, Samuel Pierre ? La société a la certitude que les institutions médiatiques éclaireuses ne sont pas de mauvaise foi pour alimenter le désordre et le chaos ; mais, elles semblent juste oublier l’impact des ondes, des micros, des images et des vidéos sur les enfants, les jeunes et la population.

Alors, temps de redresser la barque en accueillant, sur une base dynamique, dans les émissions politiques, éducatives et culturelles, ceux et celles qui font rêver, qui ont eu des parcours parsemés d’embûches, mais qui ont su les surmonter avec classe et courage au lieu de recevoir constamment des interventions des malfrats et des chefs de gangs dans les salons des radios et des télévisions. À travers ce revirement positif et ce changement de paradigme vers la compétitivité, l’image soignée et le prestige, les médias auraient contribué, sans ambages, à une Haïti meilleure, car des nombreux talents et de nombreux génies y seraient émergés.

La parole d’un homme et d’une femme d’État doit être sacrée

Temps de copier les bonnes moeurs de l’extérieur. Dans les pays développés, les hommes et les femmes d’Etat (députés, sénateurs, les figures politiques) ne traînent pas assidûment et démesurément dans les médias comme pour venir tuer le temps. Car la parole d’un personnage d’État est sacrée et son temps est précieux. Avant de toucher au micro et de se tenir devant des caméras, les figures politiques responsables prennent du temps pour soigner leurs interventions en les alimentant de statistiques pertinentes et de faits saillants provenant de sources administratives crédibles. Dans les systèmes démocratiques, la parole est accordée sans arrêt aux motivateurs, aux analystes, aux experts non pour alimenter des « zen », mais pour éclairer les lanternes des simples auditeurs et des téléspectateurs ainsi que des responsables sur des phénomènes et des faits sociaux. Les législateurs, les hommes et les femmes d’État sont continuellement au travail pour concevoir des projets porteurs, viables et transformateurs des conditions de vies de leurs populations ; ils font des guerres dialectiques, procèdent à des arbitrages intelligents et sortent des scénarios optimaux pour apporter des réponses congruentes aux problèmes observés dans les différents secteurs, éducatifs, social, culturel, économique et politique. Ils sont au micro pour annoncer et présenter les projets à la société, pour prendre des positions stratégiques au profit des intérêts supérieurs de leurs nations. Mais ils ne sont pas des vedettes de la radio et de la télévision qui viennent dire, contredire et se contredire à longueur de semaine. Car, ils ont du pain sur la planche, donc ne peuvent alimenter des activités chronophages et inefficientes.

En laissant l’espace médiatique si libre et si accessible à ces « animaux politiques » insensibles, indignes et incompétents, les décideurs, les patrons des médias, les directeurs d’opinions crucifient leurs rôles de « vigie » et contribuent amplement à la dérive sociétale puisqu’ils laissent très peu de place aux valeurs, à la compétence, au respect et à l’honnêteté de s’exposer et de gagner du terrain. Ces conduites irrationnelles pour l’intérêt collectif lancent de mauvais signaux en décourageant les forces vives et honnêtes du pays et elles nourrissent les pratiques de mauvaise gouvernance. Elles accouchent de nombreux élus avec de fortes popularités uniquement derrière les micros et devant les petits écrans.

Pour sortir Haïti de ce carcan politique et économique, les médias sont censés donner des lignes et des directives fructueuses pour rappeler aux responsables politiques la nécessité de se doter de la dimension d’hommes et de femmes d’État dignes et intègres. Trop peu de programmes et d’émissions de radio et de télévision côtoient les modèles et les figures emblématiques pour exposer leurs oeuvres, leurs réalisations et leurs expériences. Haïti a besoin de confiance, d’inspirations et d’espoirs, alors temps de faire bon usage de ce puissant outil, qu’est le micro, jusqu’à présent mal utilisé et mal exploité par la société haïtienne.

Carly Dollin
carlydollin@gmail.com



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